
Plus de quatre mois après le début de la confrontation entre l’Iran et les États-Unis, le conflit semble être entré dans une phase décisive. La question centrale n’est plus simplement de savoir combien de dégâts militaires chaque camp peut infliger. Il s’agit de déterminer si Téhéran peut transformer une confrontation prolongée en un instrument politique de survie, ou si un isolement économique durable révélera des vulnérabilités que les frappes militaires seules n’ont pas permis d’exploiter.
Les dirigeants du régime iranien ont cherché à présenter leur position dans le détroit d’Ormuz comme une preuve de force et d’influence stratégique. En menaçant la navigation et en exerçant une pression sur l’un des corridors énergétiques les plus importants au monde, Téhéran semble calculer qu’il peut, à terme, contraindre les gouvernements occidentaux à privilégier la stabilité économique à la confrontation.
Parallèlement, la restructuration politique et militaire décrite en Iran témoigne d’une préparation à la poursuite de la confrontation plutôt qu’à une réconciliation rapide. La nomination par Mojtaba Khamenei de six hauts commandants des Gardiens de la révolution comme ses représentants est présentée par le régime comme une tentative de consolider la nouvelle structure dirigeante.
Mais on peut aussi y voir une tentative de stabiliser le pouvoir en place tout en préparant l’État à un conflit prolongé.
Une stratégie de crise permanente
Au cœur du calcul de Téhéran se trouve un paradoxe : la guerre est extrêmement coûteuse, or une crise extérieure prolongée sert les intérêts politiques du régime.
La fin des affrontements détournerait inévitablement l’attention du public vers la situation intérieure en Iran : inflation, chômage, effondrement du pouvoir d’achat, corruption, pénuries et répression politique. Le pouvoir a donc intérêt à maintenir un climat où la sécurité nationale peut être invoquée pour justifier un renforcement du contrôle intérieur.
Ce calcul prend une importance particulière si l’on considère la persistance d’une opposition organisée et la récurrence des manifestations dans le pays. Le régime n’évolue pas dans une société politiquement passive. Il est confronté à un réseau de résistance organisé, les Unités de résistance des Moudjahidine du peuple (MEK), qui continuent de s’organiser et d’étendre leurs activités à travers l’Iran, ainsi qu’à un mécontentement social plus large parmi les ouvriers, les retraités, les étudiants, les agriculteurs, les professions libérales et une partie de la classe moyenne urbaine.
Video: Les unités de la Résistance commémorent le massacre de 1988 par des opérations contre des cibles du régime.
Les dirigeants du régime estiment donc que tant que la confrontation reste extérieure, ils peuvent en gérer les conséquences internes. Ils semblent supposer que les frappes aériennes, les tirs de missiles, voire de lourdes pertes militaires, ne suffiront pas à faire tomber le système, à moins qu’ils ne soient accompagnés d’une rupture politique intérieure ou d’une campagne militaire directe visant à un changement de régime.
Dans cette perspective, la crise permanente n’est pas simplement une fatalité pour Téhéran. Elle fait partie intégrante de sa stratégie de survie.
Le détroit d’Ormuz comme levier
Le détroit d’Ormuz est un élément central de cette stratégie, car il permet à Téhéran d’étendre le coût de la confrontation bien au-delà des frontières iraniennes.
Toute perturbation durable du trafic maritime peut affecter les marchés de l’énergie, les coûts d’assurance, les voies de transport et l’économie mondiale dans son ensemble. Téhéran semble calculer qu’une fois ces coûts suffisamment élevés, Washington et ses alliés seront contraints de faire des concessions.
Cela suivrait un schéma bien connu : faire monter les enchères, susciter la crainte de graves perturbations économiques, puis entamer des négociations en se fondant sur un levier artificiellement créé.
C’est pourquoi le régime a repris ses activités hostiles autour du transport maritime, même après la signature du protocole d’accord – signe que Téhéran considérait la désescalade non comme une fin en soi, mais comme une étape supplémentaire dans une lutte plus vaste pour asseoir son influence.
Or, cette stratégie présente une faille importante.
Si les États-Unis ne ripostent pas par une intensification des bombardements, mais par un blocus naval prolongé et un endiguement économique plus large, la principale source de résilience de Téhéran – les revenus pétroliers – se trouve directement menacée.
Et cela pourrait s’avérer bien plus dangereux pour le régime que la destruction d’une nouvelle installation militaire.
Pourquoi l’endiguement économique pourrait être plus dévastateur que les bombes
Les frappes militaires peuvent détruire des sites de missiles, des bases et du matériel. Mais les régimes autoritaires peuvent souvent absorber les pertes matérielles, reconstruire leurs installations et présenter les destructions comme preuve d’une agression étrangère.
L’étranglement économique fonctionne différemment.
Une restriction importante des exportations de pétrole affecte la capacité du régime à financer la quasi-totalité des piliers de son pouvoir : la bureaucratie d’État, les Gardiens de la révolution, les institutions de sécurité, les groupes armés régionaux, les programmes d’armement et les réseaux de groupes armés interposés.
Crises internes à Téhéran : rumeurs de démission, censure et rhétorique atomique https://t.co/RPukGtnVVI
— Afchine Alavi (@afchine_alavi) August 6, 2026
Le blocus naval imposé précédemment a été l’un des principaux facteurs poussant Téhéran à négocier. Si cette pression se maintient, les conséquences pourraient donc s’étendre bien au-delà du secteur énergétique.
L’Iran est entré dans la phase actuelle de confrontation avec une économie déjà soumise à une pression extraordinaire.
Selon les chiffres de la Banque centrale cités dans le document, le taux d’inflation sur douze mois, jusqu’à fin mars 2026, s’établit à 53,7 %, tandis que l’inflation par rapport aux prix courants atteint 73,5 %. L’analyse économique intérieure envisage trois scénarios possibles : même en cas d’accord avec les États-Unis, l’inflation devrait rester exceptionnellement élevée ; un climat prolongé d’« entre-deux-guerres » l’aggraverait encore ; une reprise du conflit ouvert risquerait de faire exploser l’inflation à trois chiffres.
La crise monétaire a été tout aussi grave. Le document indique que le dollar, sur le marché libre, a dépassé les 181 000 tomans fin avril, accompagné d’une forte hausse du prix de l’or et d’autres valeurs refuges.
Pour les Iraniens ordinaires, il ne s’agit pas d’indicateurs économiques abstraits. Ils déterminent si les familles peuvent se nourrir.
Le prix du sucre a grimpé en flèche en quelques semaines. Les œufs sont devenus inabordables pour de nombreux ménages. Des témoignages cités dans le document décrivent des familles vendant leur or et leurs biens personnels pour subvenir à leurs besoins quotidiens, tandis que le gouvernement a mis en place un système permettant aux bénéficiaires d’aides sociales d’acheter des produits de première nécessité à crédit, en utilisant comme garantie leurs futures allocations.
C’est un signe alarmant de fragilité économique : les aides futures sont englouties par la seule nécessité de survivre au jour le jour.
Les sanctions n’expliquent pas tout
Téhéran a longtemps imputé la détérioration du niveau de vie aux sanctions, mais celles-ci ne sont pas la principale cause des difficultés économiques que subit le peuple iranien. L’Iran possède certaines des plus importantes réserves mondiales de pétrole et de gaz naturel et a toujours eu accès à d’immenses ressources nationales. Le problème fondamental réside dans la manière dont le régime détourne délibérément ces ressources des besoins essentiels de la population. Des sommes colossales ont été investies dans des programmes militaires, des interventions régionales, des groupes armés interposés, des projets nucléaires et balistiques, ainsi que des institutions liées aux Gardiens de la révolution, tandis que les besoins publics essentiels, les salaires et le pouvoir d’achat des ménages ont été négligés. Il en résulte une économie où les Iraniens ordinaires supportent le coût non pas tant d’un manque de richesse nationale, mais des priorités politiques et budgétaires du régime.
L’expérience des dernières années confirme ce constat. Chaque fois que Téhéran a disposé de ressources financières substantielles, le régime a systématiquement privilégié ses programmes nucléaire et balistique, les Gardiens de la révolution, la répression intérieure et le financement de forces supplétives à l’étranger, plutôt que de les consacrer aux besoins fondamentaux et au niveau de vie du peuple iranien.
Iran : la guerre, la paix et la Crise de Mojtaba Khamenei https://t.co/90SkmjlaQV pic.twitter.com/FtiHXFf8ua
— CNRI-France (@CNRIFrance) August 9, 2026
La période qui a suivi l’accord nucléaire de 2015 est particulièrement révélatrice. Des milliards de dollars d’actifs iraniens auparavant confisqués sont devenus accessibles, mais ces ressources supplémentaires ne se sont pas traduites par une amélioration des conditions de vie des Iraniens ordinaires. Au contraire, le régime a continué d’investir massivement dans ses programmes militaires et nucléaires, les Gardiens de la révolution, son appareil sécuritaire et ses réseaux de forces supplétives régionales. Loin de s’améliorer, la situation économique des ménages ordinaires a continué de se détériorer.
En l’espace d’un an environ, la dégradation de la situation économique et la frustration croissante de la population ont alimenté une nouvelle vague de protestations qui ont finalement dégénéré en soulèvements populaires à l’échelle nationale contre le régime. La leçon est donc claire : le problème central n’est pas simplement de savoir si de l’argent entre en Iran, mais comment le pouvoir en place choisit de le dépenser. L’expérience des années qui ont suivi l’accord sur le nucléaire démontre que les recettes supplémentaires ne profitent pas au peuple iranien lorsque les priorités politiques, militaires et sécuritaires du régime continuent de primer sur ses besoins économiques fondamentaux.
La répression ne peut résoudre l’équation économique
Le régime a démontré à maintes reprises qu’il dispose d’un appareil coercitif important et qu’il est prêt à l’utiliser. Mais la répression a ses limites.
Les forces de sécurité peuvent disperser une manifestation. Elles peuvent arrêter des militants, restreindre l’accès à Internet et instaurer un climat de peur. Ce qu’elles ne peuvent pas faire, c’est baisser les prix des denrées alimentaires, rétablir la valeur des salaires, remplir les réserves d’eau épuisées ou créer des recettes en devises étrangères qui n’existent plus.
Cette distinction est cruciale. Plus l’État recourt à la coercition sans parvenir à enrayer le déclin économique, plus la répression elle-même témoigne de l’épuisement des solutions non coercitives du système politique.
Les manifestations continues qui rassemblent retraités, ouvriers, étudiants, infirmières, boulangers, agriculteurs et chauffeurs routiers peuvent différer dans leurs revendications immédiates, mais collectivement, elles révèlent une société de plus en plus au bord de l’explosion.
L’erreur stratégique de Téhéran
Les dirigeants du régime iranien ont peut-être raison sur un point : il est peu probable que des bombardements militaires suffisent à eux seuls à renverser le régime.
Là où leur raisonnement pourrait faire défaut, c’est en supposant qu’une confrontation prolongée joue nécessairement en leur faveur.
Une crise extérieure persistante peut servir à justifier la répression. Mais si cette même crise prive progressivement l’État de ses revenus pétroliers, restreint les ressources de l’appareil sécuritaire et attise la colère de la population, l’instrument censé préserver le régime risque alors de le fragiliser.
C’est pourquoi une stratégie d’endiguement économique pourrait s’avérer plus déterminante que des frappes militaires répétées.
L’Iran est aujourd’hui confronté non pas à une crise unique, mais à plusieurs crises interdépendantes : budgétaire, monétaire, environnementale, politique et sociale. C’est un pays où la monnaie perd de sa valeur, où le pouvoir d’achat des ménages s’effondre, où les ressources en eau s’épuisent, où les capitaux fuient et où la contestation populaire persiste malgré la répression.
La bataille décisive pourrait donc ne pas se jouer dans le ciel iranien ni à travers des échanges de missiles dans la région.
Elle pourrait se jouer sur la capacité de la classe dirigeante à continuer d’assumer le coût financier de sa propre survie.
Si un blocus naval limite considérablement la capacité de Téhéran à exporter du pétrole et à en tirer des revenus exploitables, la pression se déplacera progressivement du champ de bataille vers les fondements mêmes de l’État. Or, pour un pays déjà en proie à un grave déclin économique et à un mécontentement politique persistant, cette pression pourrait être la plus difficile à supporter pour le régime.
Les dirigeants iraniens se préparent depuis des décennies à survivre à des attaques militaires. Ils sont bien moins préparés à affronter une situation combinant paralysie économique et nouveau soulèvement national.

