
La prétention à la démocratie sonne creux lorsque celui qui la revendique refuse non seulement de condamner les crimes d’une dictature, mais s’en vante ouvertement. Pendant des années, Reza Pahlavi, fils de l’ancien dictateur, a tenté de se présenter comme un démocrate et une figure politique moderne. Mais ses déclarations en Suède, les 12 et 13 avril 2026, ont fait voler en éclats cette image soigneusement cultivée. Il ne s’est pas contenté d’éluder la responsabilité des agissements de son père et de son grand-père. Il a déclaré être fier de leur héritage et soutenir leurs actions. Ce faisant, il a clairement démontré que derrière sa rhétorique démocratique se cache toujours la même admiration pour le pouvoir héréditaire, la répression politique et la domination autoritaire.
Lors de sa conférence de presse du 13 avril 2026 à Stockholm, Reza Pahlavi a été interrogé sur d’éventuels actes de son père qu’il aurait pu désapprouver. Plutôt que d’aborder le fond de la question, il l’a balayée d’un revers de main, la qualifiant d’obsession pour des événements survenus des décennies auparavant. Il a affirmé être fier de son nom de famille, fier de ses origines et de son héritage, et fier de l’héritage qu’il représente. La veille, lors d’une interview accordée à l’émission Agenda de la télévision publique suédoise, il avait été encore plus explicite : « Concernant mes origines familiales, je suis fier de mon héritage et je soutiens leurs actions.»
“TALIS PATER TALIS FILIUS,” as the Romans used to say.
The Son of the Shah, the self-nominated successor to lead Iran, has always claimed to recognize and appreciate the brutal and bloodthirsty methods of Shah Mohammad Reza Pahlavi, who ruled and oppressed his people with a… pic.twitter.com/y5QSQSttj0— Giulio Terzi (@GiulioTerzi) 15 avril 2026
Il ne s’agissait pas de lapsus ni de simples déclarations émotionnelles pour défendre sa famille. C’étaient des prises de position politiques claires. Quiconque prétend croire en la démocratie, tout en étant lié par le sang à un héritage de dictature, a l’obligation morale fondamentale de prendre ses distances avec ce passé. Une démocratie sans responsabilité historique, sans condamnation de la torture, de la répression, de la corruption et de la destruction des libertés politiques, n’est rien de plus qu’une opération de communication. Pour comprendre le sens de sa défense, il faut examiner de près l’héritage qu’il encense.
La monarchie Pahlavi n’est pas née de la volonté populaire ni du développement démocratique. Elle a émergé du coup d’État de 1921, perpétré dans un contexte d’influence britannique déterminante. Reza Khan, devenu plus tard Reza Shah, n’était pas le fruit d’un régime constitutionnel ni du consentement du peuple. Il gravit les échelons de la Brigade cosaque, une force profondément impliquée dans la répression du mouvement constitutionnel iranien et dans l’écrasement des aspirations des Iraniens en quête de liberté. Soutenu par la puissance britannique, et notamment par le général Edmund Ironside, Reza Khan marcha sur Téhéran, s’empara du pouvoir, devint Premier ministre et, en 1925, contraignit le Parlement à destituer les Qajars et à le couronner Shah. Dès le départ, le règne des Pahlavi ne fut donc pas la continuation des aspirations démocratiques de l’Iran, mais la destruction de l’une des premières expériences modernes de gouvernement constitutionnel du pays.
Reza Shah n’était pas simplement un dirigeant autoritaire. Il incarnait la concentration violente du pouvoir, le pillage et l’élimination systématique des voix indépendantes. Il s’empara de force de dizaines de milliers de propriétés et devint l’un des dirigeants les plus riches et les plus corrompus de son époque. Journalistes, poètes, intellectuels et dissidents politiques furent emprisonnés, réduits au silence ou assassinés. Ce que l’on appelle parfois « modernisation » sous Reza Shah était, en réalité, une modernisation par la force : dévoilement obligatoire, ingénierie sociale coercitive et destruction du pluralisme politique. Il n’a pas modernisé l’Iran en élargissant les libertés ; il a imposé le contrôle de l’État tout en réprimant les penseurs indépendants, les forces démocratiques et l’autonomie économique.
Sa dépendance envers les puissances étrangères était tout aussi centrale à son pouvoir. Reza Shah est arrivé au pouvoir grâce au soutien britannique, et lorsque sa proximité avec l’Allemagne nazie est devenue gênante pendant la Seconde Guerre mondiale, ces mêmes puissances étrangères l’ont contraint à abdiquer. Sa chute a révélé la vérité sur sa légitimité : elle ne reposait pas sur le peuple iranien, mais sur la faveur des puissances étrangères.
Le bilan de Mohammad Reza Pahlavi était, s’il en était besoin, encore plus sombre. Il accéda au trône en 1941 après l’occupation de l’Iran par les Alliés et, en 1953, consolida son pouvoir après le coup d’État contre le Premier ministre démocratiquement élu, le Dr Mohammad Mossadegh. Ce coup d’État, soutenu par des puissances étrangères et appuyé par les forces réactionnaires intérieures (le clergé) ont anéanti toute ouverture démocratique et consolidé la dictature royale. Ce qui a suivi n’a pas été un développement démocratique, mais la consolidation d’un État policier.
L’appareil de renseignement du Shah, la SAVAK, est devenu l’un des principaux instruments de terreur et de domination politique. Selon les rapports d’Amnesty International cités précédemment, les arrestations arbitraires, les détentions prolongées sans véritables garanties juridiques, les emprisonnements au secret, la torture systématique, les aveux forcés, les exécutions et les morts sous la torture étaient autant de caractéristiques du système du Shah. Les méthodes de torture documentées dans ces rapports – flagellations, chocs électriques, arrachage d’ongles et de dents, brûlures, violences sexuelles et viols – n’étaient pas les excès de quelques agents isolés. Elles reflétaient la logique sous-jacente du régime lui-même : régner par la peur. Lorsqu’Amnesty a conclu que la torture était « invariablement » pratiquée entre l’arrestation et le procès, en particulier dans les affaires politiques, il ne s’agissait pas d’un cas isolé, mais bien de la nature même du système.
Mohammad Reza Shah affichait également un mépris flagrant pour la démocratie. Il a bafoué le langage même de la liberté et de la démocratie. En 1975, il a imposé le système rastakhiz à parti unique et a fait de la loyauté au régime une condition de toute vie politique. Son message était clair : quiconque refusait d’adhérer au régime devait aller en prison ou quitter le pays. Il ne s’agissait pas d’une erreur politique, mais d’une déclaration de guerre contre le pluralisme, l’opposition et le droit des citoyens à s’organiser indépendamment de l’État.
Parallèlement, la monarchie était marquée par une corruption endémique et des inégalités sociales extrêmes. Tandis que les médias américains révélaient l’immense fortune cachée de la Fondation Pahlavi et les vastes actifs accumulés par la famille royale, une grande partie de la population iranienne restait pauvre, sous-scolarisée et privée des opportunités les plus élémentaires. Cette contradiction – l’opulence des élites côtoyant une misère généralisée – a contribué à alimenter la colère sociale qui a explosé à la fin des années 1970.
Même l’image du Shah en modernisateur progressiste des droits des femmes s’effondre sous l’examen. Les propos qui lui sont attribués lors d’entretiens avec Barbara Walters et Oriana Fallaci révèlent des opinions profondément réactionnaires et misogynes. Il remettait en question l’égalité des femmes avec les hommes, réduisait leur valeur à leur beauté et à leur féminité, et rejetait les réalisations historiques et intellectuelles des femmes. Ce passé rend impossible de présenter honnêtement la monarchie Pahlavi comme un véritable vecteur d’émancipation des femmes sans déformer grotesquement la réalité.
Dans cette perspective, les récentes déclarations de Reza Pahlavi sont politiquement décisives. Le problème n’est plus qu’il ait longtemps évité de porter un jugement moral direct sur les crimes de son père et de son grand-père. Le problème est qu’il a désormais explicité sa position. Il n’a pas dit que, malgré certaines réformes, leurs règnes étaient entachés de dictature, de torture, de corruption et d’écrasement des forces démocratiques. Il n’a pas dit que le parti unique, les assassinats politiques et la répression systématique étaient indéfendables. Il n’a pas dit que le vol de terres, la terreur exercée par la police secrète et le musellement des dissidents étaient des crimes odieux. Au contraire, il a déclaré être fier de cet héritage et soutenir leurs actions. C’est là que son argumentation démocratique s’effondre.
La démocratie n’est pas qu’un simple discours tenu dans l’opposition. Il ne suffit pas de parler d’élections, de droits et de liberté de manière abstraite. La démocratie implique d’accepter qu’aucun nom de famille, aucune dynastie, aucun héritage politique ne puisse primer sur les droits du peuple. Elle implique de condamner la torture sans réserve. Elle implique de rejeter le parti unique, de défendre les droits des opposants et de reconnaître que le développement économique sans liberté n’est qu’une autre forme de despotisme. Un homme qui glorifie une dynastie au passé aussi sombre laisse entendre que son objection ne vise pas l’autoritarisme en soi, mais seulement celui de ses rivaux.
C’est précisément ce que les interviews des 12 et 13 avril 2026 ont révélé. Reza Pahlavi n’est pas l’artisan d’une rupture démocratique avec le passé. Il est le défenseur de la réhabilitation politique de ce passé. Il cherche à dépouiller l’histoire de la monarchie de ses prisons, de ses chambres de torture, de sa corruption, de sa dépendance étrangère et de sa répression, pour la présenter sous un jour nostalgique, comme un symbole d’ordre et de « progrès ». Mais l’histoire ne se réécrit pas par les relations publiques. L’héritage qu’il encense n’est pas un héritage de liberté, mais un héritage de domination.
C’est pourquoi le problème ne se résume pas à Reza Pahlavi. Il n’est pas démocrate. Le problème de fond est que ses propres paroles ont révélé la vacuité de ses prétentions démocratiques. Un homme qui se targue d’un despotisme héréditaire n’offre aucune garantie crédible de liberté. Au contraire, il incarne le danger de restaurer la même logique de gouvernement qui a ravagé l’Iran par le passé : un pouvoir sans responsabilité, un gouvernement sans mémoire historique et une politique fondée non sur les droits des citoyens, mais sur le prestige d’un nom de famille.

