
Le 10 mai 2026, des rassemblements monarchistes en Allemagne ont une fois de plus fourni à Téhéran l’un de ses outils de propagande les plus efficaces. Certains participants arboraient des symboles du SAVAK ainsi que des images de l’ère du Shah — des scènes qui permettent à la République islamique de renforcer un récit soigneusement élaboré : celui selon lequel les seules alternatives pour l’Iran seraient la dictature actuelle ou le retour de l’ancienne.
La portée de ces manifestations réside moins dans les rassemblements eux-mêmes que dans la manière dont une symbolique similaire est apparue de plus en plus fréquemment au sein des mouvements de contestation iraniens — en particulier sur les campus universitaires. Depuis des années, les réseaux de sécurité iraniens et leurs acteurs affiliés s’efforcent d’infiltrer des slogans monarchistes dans les manifestations, cherchant à présenter les soulèvements démocratiques comme de simples appels au rétablissement de la monarchie. Durant et après le soulèvement de janvier 2026, ce schéma est devenu particulièrement visible : des slogans tels que « Javid Shah » (Longue vie au Shah) et « Pahlavi reviendra » ont été massivement amplifiés par le biais de clips vidéo sélectionnés et d’écosystèmes médiatiques coordonnés.
Les manifestations étudiantes de mars 2026
Après la répression du soulèvement de janvier 2026, les universités ont rouvert leurs portes le 21 février 2026. En l’espace de quelques jours, de nouvelles manifestations étudiantes ont éclaté sur les campus, largement liées aux commémorations du quarantième jour de deuil pour les personnes tuées durant le soulèvement. Ces manifestations ont duré plusieurs jours et ont rapidement fait l’objet de pressions et d’une répression.
Mais un nouveau phénomène est apparu parallèlement à ces événements : l’émergence soudaine d’« Associations du Lion et du Soleil » sur les campus universitaires.
The #Iranian Regime’s Calculated Use of Monarchists: A Political Decoyhttps://t.co/yBZ1QJSnHd
— NCRI-FAC (@iran_policy) 2 février 2025
Dans certaines universités, des groupes poussaient des slogans monarchistes — notamment « Javid Shah » — et scandaient, de manière ironique, des appels à mort contre la gauche et le MEK (Organisation des moudjahidines du peuple). La question centrale est alors devenue la suivante : qui se cachait derrière cette présence monarchiste soudaine et coordonnée sur certains campus qui avaient, par tradition, constitué des foyers d’activisme républicain, démocratique et organisé contre le régime ?
Selon les témoignages de militants étudiants ayant abordé le sujet dans un salon de discussion sur l’application Clubhouse le 5 mars, environ soixante-dix étudiants actifs et organisateurs ont débattu directement de cette question. Un étudiant, identifié sous le nom d’Arash, a raconté qu’alors que les manifestations sur les campus s’intensifiaient, un réseau se faisant appeler les « Associations du Lion et du Soleil » avait soudainement annoncé son existence, affirmant qu’il se joindrait au mouvement de protestation. Il a qualifié ce réseau de profondément suspect, a soutenu que son comportement était, dans la pratique, hostile à la contestation, et a déclaré qu’il opérait sous une étiquette étudiante tout en collaborant avec les services de sécurité de l’université.
Une marche au nom de la SAVAK sème le trouble dans les consciences https://t.co/GwCqazkjql #Iran #IranRevolution2026 #No2ShahNo2Mullahs pic.twitter.com/K98TsiMkxh
— CNRI-France (@CNRIFrance) 11 mai 2026
Une autre étudiante, Sima, a indiqué s’être entretenue avec des étudiants de l’Université de Téhéran, de l’Université iranienne des sciences et technologies et de l’Université Shahid Beheshti. Selon son témoignage, les étudiants de ces campus étaient eux aussi convaincus qu’un effort délibéré était déployé pour empêcher les voix étudiantes républicaines et démocratiques de s’imposer. Elle a affirmé que les groupes du « Lion et du Soleil » se présentaient comme monarchistes, mais qu’ils collaboraient avec la sécurité universitaire, faisaient pression sur les étudiants pour qu’ils scandent des slogans pro-Pahlavi et transmettaient les noms des étudiants actifs aux organes de sécurité.
Un réseau soudain, et non un mouvement de campus spontané
Le calendrier est crucial. Les universités ont rouvert leurs portes le 21 février. Presque immédiatement — entre le 21 et le 23 février — des communiqués émanant d’« Associations du Lion et du Soleil » nouvellement formées ont commencé à apparaître dans différentes universités. En l’espace de quelques jours seulement, une multitude de canaux Telegram, de communiqués et de déclarations estampillés du nom d’universités ont vu le jour.
Une page Telegram de l’« Association du Lion et du Soleil de l’Université nationale d’Iran » décrit le groupe comme ayant été fondé par des étudiants de cet établissement en réponse à la « Révolution du Lion et du Soleil », et se rattache à un canal central. Ce même canal a par la suite publié un communiqué exprimant son soutien à une transition sous l’égide du « Prince Reza Pahlavi ». Un autre aperçu Telegram, correspondant à la section de l’Université du Gilan, s’identifie ouvertement comme une « Association étudiante du Lion et du Soleil » et conclut la description de son profil par la devise « Javid Shah » (« Longue vie au Shah »). En réalité, bon nombre de ces entités n’avaient aucune existence concrète au-delà du communiqué qu’elles avaient publié.
Toutefois, l’ampleur soudaine, la coordination et le mode de fonctionnement de ces associations — évoluant au sein d’une dictature — avaient de quoi susciter une profonde suspicion.
Ce qui rend la situation encore plus suspecte, c’est que les forces de sécurité se sont non seulement abstenues de les harceler, mais leur ont également permis de manifester, allant même jusqu’à les laisser harceler d’autres étudiants.
La fonction politique des associations « Lion et Soleil »
L’objectif apparent des associations « Lion et Soleil » n’était pas de renforcer la contestation étudiante, mais bien de la détourner.
Leur fonction manifeste consistait à inscrire chaque mouvement de protestation sur les campus dans un cadre monarchiste, à marginaliser les voix républicaines et démocratiques, et à présenter Reza Pahlavi comme l’alternative inéluctable. Toutefois, leur agenda caché visait à briser l’unité des étudiants ; dans la pratique, cette stratégie servait donc les intérêts stratégiques du régime lui-même : faire apparaître la contestation comme autoritaire, source de division et menaçante aux yeux d’une large partie de la société.
Le langage employé par ces associations illustre clairement cette méthode. Elles se sont approprié le vocabulaire émotionnel et moral de la révolution — « Nous ne pardonnons ni n’oublions », « Nous tenons bon jusqu’au bout », « Au nom du sang des innocents », « Les universités doivent être le bastion de la conscience et des revendications », « Le mardi n’est pas un jour de commémoration, c’est un jour de résistance » — pour ensuite le mêler à quelques slogans de soutien au fils du Shah. Par cette tactique, elles ne se contentent pas de détourner l’objectif des manifestations et de semer la discorde en leur sein ; elles créent également une confusion susceptible de dissuader les étudiants de participer aux mouvements de protestation à l’avenir.
Le réseau « Lion et Soleil » s’empresse alors de présenter ces événements comme une manifestation de soutien à Reza Pahlavi. Le langage révolutionnaire — fait de sacrifice, de sang, de liberté et de dignité — se trouve ainsi réorienté au service d’un récit monarchiste. Il en résulte une contamination politique du message contestataire : le courage des étudiants est récupéré et présenté comme un soutien au fils du Shah.
C’est précisément ce dont le régime avait besoin. Le régime tire donc profit du moment où les symboles de la contestation sont dérobés pour être placés entre les mains d’un projet monarchiste politiquement stérile, mené depuis l’étranger.
De la première annonce à l’intimidation ouverte
Ces canaux Telegram ne sont pas apparus comme de simples plateformes étudiantes neutres. Dès le tout début de leur lancement officiel — intervenu au deuxième jour des manifestations étudiantes — ils ont commencé par promouvoir des slogans attaquant les courants d’opposition rivaux, tout en imposant la ligne de la « Révolution Lion et Soleil » comme le cadre supposé du soulèvement. Au cours du soulèvement, ces canaux Telegram auraient relayé des slogans tels que « Mort au MEK », tout en encourageant la création de « Gardes impériales » sur les campus universitaires. Plus grave encore, ils ont publié plusieurs messages agressifs, mettant en garde et menaçant les étudiants qui apporteraient leur soutien à d’autres groupes ou courants politiques. Le message était sans équivoque : les étudiants n’étaient pas simplement invités à rallier la ligne pro-Pahlavi ; ils subissaient pressions et intimidations pour les dissuader de se positionner ailleurs.
Le 23 février, ces canaux auraient publié un communiqué annonçant la création d’un « SAVAK » au sein de l’Université des sciences et technologies d’Iran, affirmant que son objectif était d’identifier les « mercenaires et les Basijis » présents sur le campus. Le véritable objectif consistait toutefois à identifier les étudiants actifs opposés au régime.
C’est là, peut-être, le point le plus révélateur. Un mouvement étudiant qui baptise son projet de sécurité interne du nom du SAVAK ne bâtit pas une démocratie ; il banalise l’intimidation. Il offre par ailleurs au régime exactement le type de propagande qu’il recherche.
Pourquoi le régime en tire profit
L’objectif du régime est le suivant :
Premièrement, il décourage les Iraniens ordinaires qui rejettent aussi bien la théocratie que la monarchie. De nombreux Iraniens méprisent le régime actuel, mais gardent également en mémoire — ou connaissent — l’histoire de la répression sous l’ère du Shah. Lorsqu’ils voient apparaître des symboles du SAVAK, des menaces proférées à l’encontre des critiques et des slogans réclamant la restauration de la monarchie, ils hésitent à se joindre à des manifestations qui semblent avoir été accaparées par un autre projet autoritaire.
Deuxièmement, en diffusant des slogans hostiles au MEK et à d’autres forces démocratiques, le réseau du « Lion et du Soleil » tente de détourner l’objectif des manifestations : au lieu de viser le régime en place, celles-ci seraient orientées vers la déstabilisation de la principale force d’opposition au régime, justifiant ainsi sa répression.
Troisièmement, cela altère l’image du soulèvement dans les médias occidentaux. Au lieu d’être perçu comme une révolte nationale en faveur d’une république démocratique, le soulèvement risque d’être dépeint, de manière fallacieuse, comme une simple campagne visant à restaurer un autre régime autoritaire. Cela permet aux gouvernements étrangers et aux médias de réduire l’avenir politique de l’Iran à une fausse dichotomie entre deux types de dictateurs : les mollahs ou la monarchie.
Quatrièmement, cela fournit au régime un prétexte pour intensifier la répression. Si les manifestations étudiantes peuvent être présentées comme étant associées à une nostalgie du SAVAK, le régime peut alors justifier plus aisément la répression des étudiants, tant auprès de sa propre base que des segments de la société gagnés par la peur.
Enfin, cela fracture le mouvement de contestation lui-même. La protestation cesse d’être un front uni contre la dictature pour se transformer en un champ de bataille autour d’une allégeance imposée à… Le fils du Shah.
Les associations du Lion et du Soleil ne devraient pas être analysées simplement comme des groupes étudiants monarchistes. Leur importance réside dans le service qu’elles rendent au régime.
Dans leur ensemble, ces éléments révèlent une stratégie plus vaste. La dictature cléricale ne se contente pas de réprimer les soulèvements par les balles, l’emprisonnement et les exécutions ; elle tente également de les empoisonner politiquement. Elle instille de fausses alternatives, fabrique de faux leaders et promeut les symboles les plus clivants qui soient.

