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Le Nouvel Obs : Une enquête dépeint l’ascension de Reza Pahlavi comme médiatique, soutenue par l’étranger et de plus en plus extrémiste

Le Nouvel Obs : Une enquête dépeint l’ascension de Reza Pahlavi comme médiatique, soutenue par l’étranger et de plus en plus extrémistePar Marie Vaton

Reza Pahlavi, fils du Shah d’Iran renversé, s’exprimant lors d’une conférence de presse internationale à Washington D.C., le 16 janvier 2026.
Dans une enquête vivement critique, le magazine français *Le Nouvel Obs* soutient que l’émergence de Reza Pahlavi en tant que figure de l’opposition iranienne ne fut pas un phénomène politique organique, mais le produit de campagnes médiatiques coordonnées, de réseaux de lobbying, d’opérations d’influence étrangères et d’un activisme monarchiste de plus en plus radical.

L’article, signé par la journaliste Marie Vaton, retrace la manière dont le fils exilé du Shah d’Iran déchu s’est transformé, en l’espace de trois ans, passant d’une figure marginale à une personnalité promue à l’échelle mondiale, à la suite des manifestations de 2022 et des massacres de janvier 2026 en Iran. Selon ce reportage, cette transformation a été alimentée par des réseaux s’étendant des deux côtés de l’Atlantique.

L’enquête mentionne notamment une chaîne de télévision en langue persane, accusée par d’anciens collaborateurs de promouvoir systématiquement un discours favorable à l’interventionnisme et à Reza Pahlavi, tout en présentant les pays étrangers comme des alliés indispensables face au régime iranien. Elle fait également état d’allégations concernant des opérations d’influence en ligne, liées à Israël et conçues pour amplifier artificiellement le soutien aux monarchistes sur les réseaux sociaux.

L’article décrit par ailleurs une convergence croissante entre certains segments du mouvement monarchiste et une rhétorique d’extrême droite, ultranationaliste et ouvertement suprémaciste. Plusieurs dissidents interrogés accusent des militants monarchistes radicaux de harcèlement, d’intimidation, de campagnes de mise à l’index et même de menaces à l’encontre d’autres voix de l’opposition iranienne. D’anciens soutiens mettent en garde : le mouvement gravitant autour de Reza Pahlavi revêtirait de plus en plus des traits « fascisants ».

Une version intégrale et traduite de l’article figure ci-après :

Édition principale
Le Nouvel Obs
Pages 26 à 31
Du jeudi 14 mai au jeudi 21 mai 2026
3 216 mots – 12 min


REZA PAHLAVI : La fabrique d’un roi

Comment le fils exilé du Shah d’Iran déchu a-t-il réussi, en seulement trois ans, à s’imposer comme un symbole de l’opposition iranienne ? De Washington aux pavés du Trocadéro, l’ascension de cet héritier en exil est en réalité le fruit de réseaux multiformes et agressifs, parfois proches de certaines figures de l’extrême droite.

La figure
Presque chaque dimanche, ils se rassemblent sur la place du Trocadéro. C’est là, face à la tour Eiffel, que le spectacle commence. De la musique d’abord — persane, bien sûr — suivie d’un chant repris en écho par quelques centaines de manifestants : « Javid Shah » (« Vive le Shah »), puis « Marg bar se M. » (« Mort aux trois M. : les mollahs, les gauchistes et les Moudjahidines du peuple »). Leur cri de ralliement.

Vue du ciel, la place apparaît tapissée de rouge et de vert, les couleurs du drapeau iranien — à ceci près qu’ici, elles sont ornées du lion et du soleil, emblèmes de l’Iran d’avant la révolution de 1979. L’image est saisissante. Le message est clair : à bas l’obscurantisme islamique, place à la lumière et au progrès de l’âge d’or du Shah.

Combien sont-ils, ces « monarchistes » en exil qui rêvent de placer Reza Pahlavi, le fils du défunt roi, sur le trône ? Depuis les massacres perpétrés par le régime iranien les 8 et 9 janvier 2026, des centaines d’entre eux se sont mobilisés — de Bruxelles à Munich, en passant par Paris, ville ô combien symbolique. C’est ici, au cimetière de Passy, ​​que Leila Pahlavi, l’une des filles du Shah, a été inhumée après une overdose en 2001. C’est ici également que réside Farah Pahlavi, la veuve du souverain déchu.

« Merci « Bibi », merci Trump »
La France, terre d’asile historique pour les Iraniens exilés, meurtris et torturés par la République islamique, a pourtant fini par les décevoir. Au milieu de pancartes proclamant « Merci « Bibi », merci Trump », un homme en tenue de camouflage fend la foule, drapé dans un drapeau israélien.

Il s’agit de Samuel Davoud, vice-président de l’association Homa, qui œuvre officiellement pour la défense des femmes en Iran mais organise, dans les faits, des mobilisations en faveur de Reza Pahlavi. Il apparaît à la tribune, brandissant le magazine *Le Point* dont la couverture affiche le portrait du prince. La main sur le cœur, Davoud rend hommage à Israël, qui, selon lui, œuvre à éradiquer « le terrorisme islamique et tous ses relais ». Contrairement à la « France de Macron », qu’il accuse de n’avoir pas pris position depuis le début des frappes américano-israéliennes, le 28 février.

L’adjudant-chef Arnaud Frion, tué en mars lors d’une attaque menée par une milice pro-iranienne au Kurdistan irakien, est honoré par une minute de silence. Il n’en va pas de même pour les 175 écolières qui ont péri ce même mois dans le bombardement de leur école à Minab, en Iran.

Davoud répète son discours pro-interventionniste dans des médias complaisants, tels que l’émission matinale de *Frontières* — un média d’extrême droite — ou sur la chaîne israélienne i24News, proche de Netanyahu. Le 11 janvier, il a fait monter sur scène trois membres du collectif d’extrême droite Némésis, dont Alice Cordier, qui a été applaudie après avoir brandi une pancarte sur laquelle on pouvait lire : « F… Khamenei ».

Il y a ensuite Mona Jafarian, la monarchiste franco-iranienne la plus en vue. Il y a trois ans, elle était principalement active sur Instagram, où elle publiait des photos de famille et faisait la promotion de crèmes au miel ou de chaussures à talons hauts. Depuis le mouvement « Femme, Vie, Liberté » de 2022, son profil a changé.

Désormais, elle promeut Reza Pahlavi à travers son collectif *Femme Azadi*, faisant preuve d’un activisme inlassable : le jour, au Trocadéro ou devant l’ambassade d’Iran à Paris — dont elle réclame la fermeture — et sur des chaînes de télévision telles que LCI, France Info, RTL et Europe 1, où elle est présentée tour à tour comme « journaliste », « essayiste » ou « la voix du peuple ». Le soir, elle fréquente dîners et soirées de gala.

Des organisations telles que le groupe des « Amis du CRIF », *Agir Ensemble* (lié au lobby pro-israélien Elnet) et l’Organisation juive européenne lui déroulent le tapis rouge. Elle s’est même vu décerner le trophée des « Justes du 7 octobre » lors d’une soirée pro-israélienne organisée par les *Diaspora Defense Forces* en mai 2025.

Sur les réseaux sociaux, elle dénonce sans relâche l’« extrême gauche iranienne », l’accablant d’insultes. Parmi ses cibles : la lauréate du prix Nobel de la paix Narges Mohammadi — emprisonnée en Iran et récemment hospitalisée — qu’elle accuse de « jouer la comédie » ; le chercheur franco-iranien Kevan Gafaïti ; ainsi que des journalistes comme Quentin Müller, qu’elle qualifie de « petite merde suprémaciste ». Tous, à ses yeux, sont complices du régime islamique. Sa liste noire inclut également La France insoumise, les « féministes », les pro-Palestiniens, l’ONU, l’UNICEF…

Elle se qualifie elle-même d’« islamophobe » et revendique une « identité aryenne préislamique ». Elle bénéficie d’une protection policière depuis deux ans, affirmant avoir reçu des menaces de mort et de viol, « souvent émanant de partisans du Hezbollah libanais », a-t-elle déclaré sur CNews.

Elle incarne le visage visible d’un réseau plus vaste, multiforme, prosélyte et agressif — composé de militants, d’avocats, de personnalités politiques et médiatiques — qui opère de concert avec de puissants groupes d’influence, des couloirs du Parlement européen jusqu’aux rues de Paris, dans le but d’imposer l’héritier du Shah comme une figure politique incontournable.

« Make Iran Great Again »

L’histoire commence en février 2023 à l’université de Georgetown, à Washington, au cœur des réseaux diplomatiques américains où se croisent chercheurs, politiciens et figures de la diaspora.

Quelques mois plus tôt, Mahsa Jina Amini avait été arrêtée à Téhéran pour « tenue vestimentaire inappropriée » et battue à mort en prison. Le monde entier, bouleversé par le sort de cette étudiante kurde de 22 ans, s’était embrasé sous l’impulsion du soulèvement « Femme, Vie, Liberté ».

C’est dans ce contexte que Reza Pahlavi refait surface. Installé aux États-Unis depuis la révolution islamique de 1979 qui a renversé son père, Mohammad Reza Shah, il tente de rassembler un petit groupe de personnalités : la prix Nobel de la paix Shirin Ebadi, l’ancien footballeur Ali Karimi, l’actrice Golshifteh Farahani et l’écrivain Hamed Esmaeilion — dont l’épouse et la fille ont péri lorsque le vol PS752 d’Ukraine International Airlines a été abattu par les Gardiens de la révolution iraniens en janvier 2020.

« Presque personne ne le connaissait, ni en Iran ni sur la scène internationale. » — Azadeh Kian, sociologue

Le « comité de Georgetown » est rapidement dissous. Reza Pahlavi aspire à l’unité… mais uniquement autour de sa propre personne. Il est né prince et entend bien le rester. Toutefois, à cette époque, son influence demeure minime. Pourtant, le 14 février 2026, en marge de la Conférence de Munich sur la sécurité, il est acclamé par 250 000 partisans après un discours exhortant Donald Trump à « tenir ses promesses » et à « aider » le peuple iranien à la suite du « bain de sang » des 8 et 9 janvier.

Munich devient une sorte de couronnement d’un futur roi…

Comment une figure symbolique autrefois secondaire — prônant un Iran laïc, une monarchie constitutionnelle modérée et admirant Martin Luther King Jr. — a-t-elle pu devenir, en seulement trois ans, le leader naturel de l’opposition iranienne, acclamé par des foules coiffées de casquettes « MIGA » (« Make Iran Great Again ») et scandant des slogans tels que : « Une patrie, un drapeau, un leader » ?

« Reza Pahlavi est le produit d’un phénomène politique en pleine élaboration », affirme Azadeh Kian. Au cœur de ce mécanisme se trouve Iran International, une chaîne de télévision en langue persane émettant depuis Londres, qu’elle compare à une sorte de « Fox News » à l’iranienne.

Lancée en 2017 avec un financement saoudien de 250 millions de dollars, selon le *Guardian*, la chaîne a longtemps promu un récit présentant l’Iran d’avant 1979 comme un paradis perdu, moderne et occidentalisé, où les femmes déambulaient en minijupe.

En 2023, dans le sillage du mouvement « Femme, Vie, Liberté », la chaîne a durci sa ligne éditoriale. « Tout convergeait vers un même message », se souvient Armin Khameh, un ancien rédacteur qui a quitté la chaîne en octobre 2025. « La République islamique incarne le mal absolu, Israël doit venir en aide au peuple iranien, et Pahlavi est le meilleur candidat — comme si la chaîne préparait progressivement les esprits à une intervention militaire. »

« Tout convergeait vers un même message : la République islamique incarne le mal absolu, et Pahlavi est le meilleur candidat. » — Armin Khameh

« Un financement opaque »
Au plus fort de la « guerre de douze jours », en juin 2025, ainsi que durant les manifestations de janvier, la chaîne a continué de diffuser les déclarations de Reza Pahlavi, y compris ses appels à descendre dans la rue, affirmant que 70 000 soldats et fonctionnaires feraient défection.

La suite est connue : les 8 et 9 janvier, les milices du régime ont ouvert le feu à balles réelles, faisant au moins 7 600 morts identifiés, selon Hengaw, une organisation de défense des droits humains basée en Norvège. « C’est à ce moment-là que Reza Pahlavi a véritablement émergé sur la scène internationale », affirme l’avocat Ehsan Hosseinzadeh, réfugié politique en France depuis 2019. Il note également un virage vers une stratégie plus agressive à l’égard d’autres figures de l’opposition iranienne.

Parallèlement, une campagne plus discrète se joue en coulisses, propulsée par des algorithmes. À l’automne 2025, une enquête du journal *Haaretz*, s’appuyant sur les recherches du Citizen Lab (Université de Toronto), a révélé l’« opération Prisonbreak », prétendument menée par des éléments de l’appareil d’État israélien sous l’autorité de la ministre du Renseignement, Gila Gamliel — laquelle avait reçu Reza Pahlavi en Israël en avril 2023.

Son objectif : favoriser un changement de régime en Iran en inondant les réseaux sociaux de milliers de bots pro-monarchistes, simulant ainsi un large soutien populaire.

Qui finance tout cela ? « Pas le prince lui-même ; il ne dispose pas de telles ressources », assure son entourage, qui pointe du doigt un « écosystème de financement opaque impliquant des réseaux de lobbying et des cercles politiques ».

Son conseiller, Saeed Ghasseminejad, est membre de la *Foundation for Defense of Democracies* (FDD), un think tank néoconservateur américain doté d’un budget annuel de 13 millions de dollars, en partie financé par le milliardaire Sheldon Adelson, fervent soutien de Trump et de Netanyahu.

À Bruxelles, une figure du mouvement « Femme, Vie, Liberté » raconte avoir été approchée par une organisation pro-israélienne lui proposant une rémunération pour se mobiliser en faveur de Reza Pahlavi — une offre qu’elle a déclinée.

À Paris, l’avocat Sahand Saber reconnaît avoir contribué à promouvoir le prince en France. Un autre proche collaborateur, Alexandre Fatemi, a recruté le stratège en communication Jean-Baptiste Doat, ancien membre de l’équipe de Bruno Retailleau au ministère de l’Intérieur. L’interview du prince au journal télévisé de TF1, début février ? C’est lui qui l’a orchestrée. La couverture du magazine *Le Point* une semaine plus tard ? Encore lui. France Inter ? Une sollicitation rejetée.

« UN TOURNANT FASCISANT »

En coulisses, certains le décrivent comme un « éclaireur » chargé de recruter des figures charismatiques pour incarner le message du futur Shah : de jeunes femmes séduisantes, de préférence perçues comme des victimes du régime.

La journaliste Nazila Maroufian, emprisonnée après avoir interviewé le père de Mahsa Amini, affirme s’être vu proposer un logement et des contrats d’édition à son arrivée en France en 2023 — des offres qu’elle a refusées. Depuis lors, le mannequin Negzzia est devenue l’une des voix monarchistes les plus visibles au sein des grands médias français.

Sahand Saber assure que tout est entrepris par « pur humanisme », tout en déplorant la prédominance de l’« opposition de gauche iranienne » dans les médias français.

Il affirme par ailleurs que Reza Pahlavi n’aspire qu’à la démocratie, à l’instar de son « allié naturel », Netanyahu.

Pourtant, au fil du temps, le *soft power* initial s’est estompé. Mona Jafarian est désormais qualifiée par ses détracteurs de « harpie » intimidant ses opposants. Une liste de « gauchistes à éliminer » a circulé en ligne, citant notamment des avocats, des chercheurs et des librairies parisiennes.

Au Canada, ce climat a déjà viré au drame : Massoud Masjoody, ancien professeur et opposant tant au régime qu’aux monarchistes, a été assassiné en mars par des Iraniens radicaux.

Sur Internet, certains extrémistes appellent même au rétablissement de la SAVAK, la redoutée police secrète du Shah.

Certains soutiens de la première heure ont depuis pris leurs distances, dénonçant un « virage fasciste ».

Au final, à qui Reza Pahlavi sert-il ? Que représente-t-il ? s’interroge le journaliste Kambiz Ghafouri, suggérant que cette ligne dure pourrait viser à affaiblir l’opposition et à maintenir l’Iran divisé.

Selon lui, les puissances étrangères risquent de reproduire la même logique autoritaire que la République islamique : imposer une autorité symbolique sans réelle légitimité.

Le 27 avril à Londres, lors d’un rassemblement pro-Pahlavi, un groupe vêtu de noir a mis en scène une performance troublante, de style militaire, en hommage aux « Immortels » de la Perse antique – une vision symbolique du remplacement d’une force répressive par une autre.

Ou tout simplement, le fait de devenir cette force ?

Par Marie Vaton