
Le 23 avril 2026, Reza Pahlavi, fils du Shah déchu d’Iran, a tenu une conférence de presse à la Conférence fédérale de la presse de Berlin, dans le cadre d’une tournée européenne de plusieurs semaines qui comprenait également une intervention à Stockholm. L’objectif affiché de cette tournée était de solliciter un soutien international pour son programme politique et de se présenter comme une alternative crédible pour l’avenir de l’Iran. Pourtant, l’événement berlinois, qui a duré environ deux heures et a attiré de nombreux journalistes allemands et internationaux, a rapidement pris une tout autre tournure : celle d’un test de la crédibilité politique et de la légitimité démocratique de Pahlavi.
Les questions posées par les journalistes étaient incisives, directes et souvent embarrassantes. Elles portaient principalement sur les sujets que Pahlavi s’est longtemps efforcé d’éviter : la dictature de son père, Mohammad Reza Shah ; l’héritage de la SAVAK, le redoutable service de renseignement du Shah ; le caractère héréditaire de la monarchie ; et la question de savoir si Pahlavi s’était véritablement démarqué du modèle autoritaire du passé.
Les journalistes l’ont également interrogé sur ses liens avec l’étranger et sur sa dépendance politique vis-à-vis des puissances étrangères. Certaines questions laissaient entendre qu’en soutenant ou en encourageant les pressions étrangères contre l’Iran, Pahlavi était perçu non comme une figure nationale indépendante, mais comme un instrument politique aux mains de gouvernements étrangers. À plusieurs reprises, ses réponses ont paru tendues et défensives, notamment lorsqu’on l’a interrogé sur sa position concernant les exactions commises sous le règne de son père.
Reza Pahlavi défend toutes les actions dictatoriales du Shah.
L’importance de la conférence de presse de Berlin réside non seulement dans les questions posées, mais aussi dans le refus de Pahlavi de répondre clairement. On attendrait d’un dirigeant démocratiquement élu, aspirant à représenter une nation marquée par la dictature, qu’il fasse face au passé avec honnêteté. On attendrait de lui qu’il reconnaisse les victimes, qu’il rejette la répression politique et qu’il s’engage sans équivoque à rendre des comptes. Pahlavi n’a rien fait de tout cela. Son refus de se dissocier de l’héritage autoritaire de la monarchie révèle le caractère antidémocratique de sa vision politique.
Le lendemain, 24 avril 2026, Pahlavi a diffusé un message vidéo d’environ quatre minutes dans lequel il a vivement critiqué les médias européens et les quelque 150 journalistes présents à ses conférences de presse. Sa colère était révélatrice. Les journalistes n’avaient pas inventé le problème central ; ils l’avaient mis au jour. Ils ont posé les questions que toute société démocratique sérieuse poserait à un homme dont l’identité politique repose presque entièrement sur son lien héréditaire avec un monarque déchu.
La frustration de Pahlavi semble provenir du fait que les journalistes européens ne l’ont pas considéré comme une alternative démocratique incontestable. Ils l’ont plutôt perçu comme le fils du Shah et lui ont demandé de rendre des comptes sur cet héritage. Cette distinction est importante.
La question a pris une importance particulière après le soulèvement de janvier 2026 en Iran. Durant ce soulèvement, de nombreux Iraniens aspiraient à une république démocratique et à la fin de toute forme de dictature. Les réseaux de résistance organisés et les cellules de protestation locales ont joué un rôle central dans le maintien des manifestations. Un instant, le régime a paru politiquement ébranlé et ses divisions internes sont apparues au grand jour.
Puis l’apparition soudaine de Pahlavi dans les médias a changé la donne. Aux alentours du 18 et du 19 janvier, images, slogans et émissions internationales ont commencé à le présenter comme le prétendu leader d’un mouvement qu’il n’avait pas bâti. Ses partisans affirmaient que des millions d’Iraniens scandaient son nom, mais ses détracteurs soutenaient que ce discours était artificiellement amplifié par des réseaux de lobbying, l’accès aux médias et une campagne coordonnée sur les réseaux sociaux.
Cette soudaine instrumentalisation monarchiste a offert à la République islamique un puissant outil de propagande. Le régime pouvait désormais présenter le soulèvement non comme une révolte démocratique du peuple iranien, mais comme une tentative, orchestrée par l’étranger, de restaurer la monarchie. Pour les conservateurs au sein du régime, le spectre d’un retour de Pahlavi a permis de réunir une base électorale divisée. Le soulèvement s’est transformé en un faux dilemme entre la théocratie actuelle et l’ancienne monarchie, plutôt qu’en une lutte pour une république démocratique.
C’est pourquoi le rôle de Pahlavi est si controversé. Même s’il ne dispose pas d’un réel pouvoir d’organisation en Iran, sa présence médiatique peut nuire au mouvement démocratique. En se plaçant au centre d’une lutte qu’il n’a pas organisée, il risque de détourner l’attention des forces réellement actives sur le terrain. Pire encore, il offre au régime l’ennemi idéal : le retour du fils du Shah.
La comparaison que certains critiques ont faite au « modèle Chalabi » est donc significative. Avant la guerre d’Irak de 2003, Ahmed Chalabi était présenté dans certains cercles occidentaux comme un leader alternatif tout trouvé, malgré sa très faible légitimité intérieure. Les critiques affirment qu’un schéma similaire est tenté avec Pahlavi : une figure à la légitimité interne limitée est présentée au public occidental comme une solution commode à une lutte nationale complexe. Un tel leadership fabriqué de toutes pièces peut affaiblir les véritables mouvements démocratiques en remplaçant une organisation sociale réelle par un spectacle médiatique.
Le problème plus profond est que Pahlavi n’a jamais répondu à la question fondamentale : que représente-t-il exactement ? S’il représente la démocratie, pourquoi ne rejette-t-il pas clairement l’héritage autoritaire de la monarchie ? S’il représente l’indépendance nationale, pourquoi son projet politique est-il si dépendant des plateformes, des médias et du lobbying étrangers ? S’il représente le peuple iranien, où sont les preuves d’une organisation durable en Iran après 47 ans d’exil ?
Sa conférence de presse à Berlin a montré que les journalistes européens ne sont plus disposés à accepter de vagues slogans comme preuve de crédibilité démocratique. Ils ont posé des questions sur l’histoire, car l’histoire compte. Ils ont posé des questions sur le SAVAK, car les victimes comptent. Ils ont posé des questions sur la monarchie car l’avenir de l’Iran ne peut reposer sur des privilèges héréditaires. Ils ont interrogé Pahlavi sur sa dépendance étrangère car le leadership national ne peut être externalisé.
La réaction véhémente de Pahlavi face aux médias a donc révélé bien plus que sa simple irritation. Elle a mis en lumière la fragilité de sa position politique. Un dirigeant sûr de ses convictions démocratiques accueillerait favorablement les questions difficiles. Un dirigeant attaché à la transparence y répondrait sans détour. Un dirigeant sincèrement soucieux de la réconciliation nationale affronterait les souffrances du passé au lieu de balayer d’un revers de main ceux qui les évoquent.
L’avenir de l’Iran ne saurait se résumer à un choix entre un turban et une couronne. Le peuple iranien a déjà souffert sous la dictature religieuse et, auparavant, sous l’autocratie monarchique. Son combat ne vise pas la restauration d’une forme d’autoritarisme au détriment d’une autre ; il vise la fin de la dictature elle-même.

