lundi, décembre 5, 2022
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Sanctions contre l’Iran : Washington agit en coulisses

Sanctions contre l'Iran : Washington agit en coulisses Par Natalie Nougayrède

Le Monde – Le 13 septembre, avant l’Assemblée générale des Nations unies, où il a beaucoup été question de l’Iran, Stuart Levey, sous-secrétaire américain au Trésor chargé des questions de terrorisme et de renseignement financier, était à Paris. Objectif : parler de sanctions contre Téhéran. Des sanctions "intelligentes" visant à couper les flux financiers permettant au régime des mollahs de progresser vers ce que les grandes puissances redoutent : l’obtention de la bombe atomique.

Même si une décision tarde à l’ONU, après le dépassement du délai du 31 août pour que l’Iran suspende son enrichissement d’uranium, et même si George Bush n’a pas prononcé le mot "sanctions" devant l’Assemblée, en coulisses, les discussions se poursuivent entre les grandes capitales. Au Quai d’Orsay, au ministère des finances et à des représentants de banques à Paris, M. Levey a expliqué pourquoi Washington avait, le 8 septembre, interdit à la banque iranienne Saderat tout accès, même indirect, au système financier américain.

Saderat est accusée de financer le Hezbollah et des groupes (comme le Hamas palestinien) placés par l’Union européenne sur la liste des organisations terroristes. En 2006, la banque suisse UBS a annoncé la cessation de toute activité avec l’Iran. D’autres institutions financières européennes commencent à s’en désengager discrètement. M. Levey a suggéré que des banques françaises en fassent autant. "Face à l’Iran, à la Corée du Nord, à Al-Qaida, il s’agit de s’assurer que le système financier mondial n’est pas victime d’abus, a expliqué M. Levey au Monde. Cette responsabilité incombe aux gouvernements, mais le secteur privé a un rôle à jouer."

L’administration Bush imagine agir y compris hors de l’ONU. Elle rappelle ainsi ses efforts contre la Corée du Nord, privée d’un relais bancaire à Macao suite à des pressions américaines et japonaises. Ce projet d’une sorte de "coalition de volontaires" repose sur l’idée que les grandes institutions financières voudront protéger leur réputation et se prémunir de toute accusation d’avoir aidé l’Iran à obtenir la bombe. Dès lors, elles sacrifieraient des intérêts à court terme au nom de considérations à long terme. Sachant que le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a multiplié les propos négationnistes, la page noire de la saisie des avoirs juifs par des banques suisses pendant la seconde guerre mondiale et des déboires récents que leur comportement leur a valus est évoquée en filigrane.

Face à l’Iran, Washington cherche à cibler les responsables du régime, ceux de son programme nucléaire et de missiles, et non la population. Les Européens sont sur cette ligne. Les Russes, eux, insistent pour démarrer par des mesures symboliques, comme des interdictions de visas. Un "menu" de sanctions envisagées a été dressé par l’administration américaine. Il s’agira, le moment venu, de piocher dedans : gels d’avoirs bancaires à l’étranger, limites aux transactions financières, gels des investissements étrangers dans le secteur énergétique iranien. Ces sanctions sont envisagées de façon progressive et réversible pour inciter à tout moment l’Iran à se plier aux demandes des grandes puissances.

Les responsables iraniens craignent d’être frappés par des mesures restrictives, disent des diplomates occidentaux. Il leur importe de ne pas être traités en Etat paria et ils aspirent à un statut de puissance régionale reconnue. La résolution 1696 de l’ONU (31 juillet) prévoit des sanctions si Téhéran poursuit l’enrichissement d’uranium. Selon un expert français, même si Européens et Américains accordent encore un temps de réflexion à l’Iran jusqu’à début octobre, "le rouleau compresseur des sanctions continue d’avancer. Lentement. Mais il avance".

A Paris, l’accueil réservé à Stuart Levey par le directeur général du Trésor, Xavier Musca, a été plutôt hostile. Pas question de laisser des pressions s’exercer sur des banques, lui a-t-il dit. Les services de renseignements français ont aussi de forts doutes sur l’efficacité de l’approche américaine : difficile de détecter les transactions douteuses, arguent-ils ; et aucune sanction financière n’a jamais empêché un attentat.

Les partisans du projet américain répondent que les flux financiers, en matière de prolifération nucléaire, sont plus importants, donc détectables et susceptibles d’être bloqués. Pendant ce temps, à la City de Londres, des banques engagées en Iran résistent aux sollicitations américaines. Or, après vingt-cinq ans de sanctions unilatérales contre Téhéran, les Etats-Unis ne peuvent aujourd’hui se passer de l’Europe, important partenaire économique de l’Iran, pour ériger un système de pressions efficace. Les Européens, eux, savent que, sans les Etats-Unis, jamais la coopération commerciale et technologique qu’ils offrent à l’Iran pour le convaincre de cesser ses activités nucléaires litigieuses n’aura de chance d’être attractive.

Dans ce débat, les intérêts économiques pèsent lourdement. Les Européens, qui ont bénéficié en Iran de l’effacement des Américains, craignent que des sanctions affectent leurs entreprises. Si les échanges américano-iraniens avoisinent le zéro, les PME allemandes sont très actives en République islamique ; de grands groupes comme l’italien ENI ou le français Total aussi. "A l’inverse de nous, les Américains n’ont pas grand-chose à perdre en cas de sanctions", dit un diplomate européen.

Par ailleurs, le complexe militaro-industriel russe tire d’énormes revenus des ventes d’armes à l’Iran. Le Kremlin a depuis longtemps signifié qu’un embargo sur ces ventes serait pour lui inacceptable. La Chine, l’Inde et le Japon ont, eux, développé des liens importants avec l’Iran en matière énergétique. Mais, brandie par l’Iran, l’arme du pétrole est à double tranchant. L’Iran est certes le quatrième exportateur mondial de brut, mais, faute de capacités de raffinage, il doit importer 40 % de son essence. Téhéran ne serait pas en mesure de tenir longtemps en cas de baisse de ses exportations de pétrole. Assurant 80 % de ses recettes en devises, elles lui permettent aussi d’acheter la paix sociale.

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