CNRI Le nouveau numéro dIran Libération est consacré à un procès portant sur des événements en marge du 17 juin 2003, qui avait conduit à des immolations à Paris. Intitulé « Échec à la calomnie », cet article reprend les grands moments de laudience :
Cela aurait pu être un procès ordinaire de deux prévenus accusés de provocation au suicide. Il ne le sera pas. En ouvrant ses portes le 16 octobre au matin, la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris entamait une audience aux dimensions multiples: politiques, historiques et par-dessus tout, humaines, au sens des valeurs universelles.
Tout annonçait la qualité des débats: des témoins de marque comme Yves Bonnet, ancien directeur de la DST ou Alain Vivien, ancien secrétaire dEtat aux Affaires étrangères et surtout ancien président de la commission interministérielle de lutte contre les sectes. A leurs côtés, une femme et un homme dont le courage a suscité ladmiration de tous, Marzieh Babakhani et Mohammad Vakilifar, deux rescapés des immolations du 18 juin 2003. Viendront aussi à la barre deux présidents de commissions du CNRI, celui des Affaires étrangères, Mohammad Mohadessine, et de la Paix, Mehdi Abrichamtchi.
Dans lassistance, une mosaïque de la diaspora iranienne, des intellectuels, des figures de la résistance, beaucoup de femmes, des dames âgées dont on apprendra quelles ont perdu de nombreux enfants exécutés par le régime en place, mais aussi des personnalités politiques comme le sénateur Jean-Pierre Michel, où du monde associatif comme Mouloud Aounit, président du Mrap. Des avocats de renom défileront toute la journée dans la salle daudience pour écouter les témoignages. La presse est venue en nombre. Le sujet est sensible. Il relève dun épisode majeur de la politique française à légard de lIran, dune étape capitale de la Résistance iranienne.
Très vite les témoignages annoncent les dimensions du procès. Alain Vivien balaye dun revers de la main les accusations de secte et souligne les valeurs républicaines et laïques de la Résistance iranienne. Il souligne les relations cordiales de la population dAuvers-sur-Oise avec le CNRI où sont situés les bureaux depuis 26 ans. Il précise que toutes ces accusations contre les Moudjahidine du peuple (OMPI), principale composante du CNRI, viennent de la propagande du ministère des Renseignements des mollahs dans le but de diaboliser limage de ces démocrates et défenseurs de la liberté en Iran.
Yves Bonnet qui lui succède à la barre tient avant tout à rétablir la différence entre terrorisme qui vise les populations civiles et qui sexporte à létranger et résistance qui sen prend à des organes de répression cruels. LOMPI na jamais porté atteinte aux civils et na jamais eu daction violente hors des frontières de lIran, « ce dont le régime iranien ne sest pas privé ». Il est temps de se baser sur des faits, répète-t-il. En revanche, il ne manque pas dénumérer la liste des marchandages entre les divers gouvernements Chirac et Téhéran où à chaque fois les résistants iraniens réfugiés en France serviront de monnaie déchange, soit pour libérer des otages au Liban, soit pour des contrats économiques juteux.
Comment dans ce cas ne pas craindre devant le déploiement de forces policières en ce 17 juin 2003, une extradition massive vers lIran des 165 résistants raflés, et en premier lieu de leur présidente élue, Maryam Radjavi? Hochements de têtes dans la salle, souvenirs douloureux qui remplissent le regard de tous les Iraniens présents. Cette crainte reviendra comme un leitmotiv chez les autres témoins. Non, tranche-t-il, il ny a jamais eu ni avant, ni après le 17 juin, dimmolation dans les rangs de la Résistance iranienne et Mme Radjavi a profondément regretté que son appel à les faire cesser ait été transmis trop tard.
A son arrivée à la barre, Mohammad Vakilifar impose le respect. Au fil des questions, ce grand brûlé révèle la somme de souffrance accumulée dans son âme sous la cruauté des tortionnaires du chah et des mollahs, puis lexil après lexécution de son épouse et de cinq proches. Son apparence meurtrie révèle, elle, la somme de souffrance de ce rescapé dune immolation qui a dévoré 58% de la surface de son corps. Étonnant par son calme et sa détermination, Mohammad déclare comme une profession de foi: «jai passé toute ma vie à résister pour la liberté, parce que jaime la vie ». Ce geste extrême, il la choisi en guise de protestation suprême contre la terrible injustice faite aux résistants. Il fallait alerter lopinion publique internationale, crier que résister pour la liberté ne pouvait se marchander. Oui, à ses yeux, ce geste dhomme libre simposait, en toute conscience, en fidélité à son engagement.
Sa voix est franche et claire. Elle surprend dans ce tribunal. On sent en elle une détermination à toute épreuve, comme si cette décision « si dure » prise au petit matin du 18 juin 2003 de dire non par le feu, et la longue lutte qui sen est suivie pour rester en vie alors que les flammes avaient dévoré 47% de la surface de son corps, ont fait delle un bloc de courage et de volonté. Marzieh Babakhani a été la première à senflammer de colère devant le siège de la DST à Paris. Au contraire de Sedigheh Mojaveri qui est décédée, elle a survécu. Lhécatombe que les mollahs ont causée dans sa famille et ses amis se retrouve singulièrement chez Mohammad, et tous les Iraniens présents dans la salle, comme le rappellera, bouleversée, la défense.
Mais Marzieh a une raison de plus: après la rafle du 17 juin, on lui a remis une convocation à la préfecture. Elle est catégorique, linterprète à la gendarmerie lui a dit clairement quil sagissait dune révocation de son statut de réfugiée politique. Un renvoi en Iran a un sens très concret pour Marzieh. Alors elle dit non. Elle refuse dêtre livrée aux bourreaux qui eux lui refuseront le droit de mourir en prolongeant ses souffrances. Elle, résistante et femme libre, qui a bâti pas à pas son destin, pavé de choix difficiles, elle sinsurge quon pense quun autre ait pu prendre cette décision à sa place. Cest offenser son libre arbitre, la liberté pour laquelle elle se bat depuis 27 ans.
Les deux responsables de commission du CNRI vont souligner le sentiment de trahison qui a envahi les résistants iraniens. « Jai dit à la police, précise Mohammad Mohadessine, quand nous sommes arrêtés et assassinés par les gardiens de la révolution en Iran, nous comprenons. Ce sont nos ennemis. Mais quand nous sommes arrêtés par la police en France, berceau de la démocratie et des droits de lhomme, nous ne comprenons plus ». Le 17 juin, raconte M. Mohadessine, Maryam Radjavi se trouvait interpellée au n°19 de la rue des Gords avec plusieurs autres personnes. Lui-même était alors au n°15, avec de nombreux autres résistants. Cest après avoir longuement insisté, que le commandant de lopération policière lui permet de se rendre, par deux fois, auprès de Mme Radjavi. Là il constate quune femme molestée et insultée par les forces de lordre, menace de se suicider. Mohammad Mohadessine précise que Mme Radjavi a tout de suite tenté de la calmer. Faisant part de sa crainte, elle a demandé au commandant des opérations dordonner quil soit mis fin à ces violences et à ces insultes. Elle charge aussi M. Mohadessine de dire aux arrêtés du n°15 de conserver leur calme.
Mehdi Abrichamtchi va rappeler que les agents de la DST lui ont affirmé quun avion lattendait à Orly pour lextrader en Iran. Il leur avait alors répondu : Si je suis extradé, je serai torturé et exécuté. Cest pour moi un honneur, mais pour vous une honte. Il se souvient aussi de cette conversation avec le juge Bruguière, lors de sa garde à vue. Il demande au juge les raisons de ce retournement, alors que la Résistance iranienne lui a fourni officiellement des renseignements capitaux dans les enquêtes sur les assassinats de Chapour Bakhtiar et de Mazlouman, et dautres attentats. Le juge refuse de lui répondre.
La plaidoirie de la défense a tourné autour de deux axes : lhommage aux résistants qui ont fait de leur libre choix une arme de dernier recours, et labsence de tout élément prouvant que les deux prévenus aient eu la moindre forme de contact avec Sedigheh Mojaveri, décédée des suite de ses brûlures. Le ministère public les accuse de lavoir incitée à simmoler. Il va requérir deux ans demprisonnement avec sursis à leur encontre. Le verdict sera rendu le 21 novembre.
LOMPI vous lavez compris, affirme Me Najsztat, est un organe de résistance contre le régime des mollahs qui est un fascisme religieux, sauvage qui ne reprend absolument aucune de nos valeurs. Face à ce fascisme, une structure, la mieux organisée, connue de tous, lOMPI. Dire quelle est sectaire cest de la propagande, ajoute-t-il. Il fallait justifier le 17 juin qui est un service de plus rendu aux mollahs. Oui, il faut rendre à ces hommes et à ces femmes qui se sont immolés, cette humanité de résistance qui les a conduit dans cet acte. Ces gens ont-il agi en conscience, en connaissance de cause, en liberté ? Cest la question humaine qui nous est posée. Avec leur passé, leur souffrance, nul nétait besoin de les mettre en condition. Dautres sen étaient chargés depuis bien longtemps, on se rappelle ce quils ont subi.
Me Cohen Saban lui emboîte le pas. Il rappelle que rien dans le dossier ne vient prouver les accusations de provocation au suicide. Quelle sacrée insulte faite à leur courage, sexclame-t-il, quelle sacrée insulte faite à leur détermination, à leur décision dagir et de mettre en jeu ce qui pour nous est vital et capital ». «Venir juger ces combats-là, au milieu dune affaire telle que celles qui entourent ce dossier, on nous a offert un très beau procès pour une très belle histoire. Non, on nemmène pas ses camarades parce quils ont été cimentés par des années de souffrances on ne les emmène pas de gaîté de cur à la mort.»

