
Dans un contexte de grèves nationales et de troubles paralysants, de hauts responsables du régime iranien exhortent désormais publiquement les autorités à « aller vers le peuple ». Mais ce changement soudain de ton n’est pas un tournant vers la réforme ; c’est une ultime tentative pour désamorcer une société au seuil de l’explosion.
Le 28 mai, le Guide suprême du régime, Ali Khamenei, s’est adressé aux gouverneurs de province et aux responsables du ministère de l’Intérieur : « Allez au peuple. S’ils parlent durement, écoutez avec patience… Si cela se produit, ils vous aideront dans les moments critiques.»
La veille, le chef du pouvoir judiciaire, Gholamhossein Mohseni-Ejei, avait répété le même appel lors d’une émission nationale : « Nous devons parler au peuple. Nous devons aller au peuple. Si nous restons dans nos bureaux et nous nous fions aux rapports, nous ne saisirons pas la réalité.» Il a ajouté que les autorités doivent agir rapidement, afin que la population n’ait pas à recourir à « des intermédiaires ou, Dieu nous en préserve, à des méthodes inappropriées ».
Ces appels ne sont pas fortuits. Le régime, conscient de la perte de son emprise sur le pouvoir, se tourne désormais vers l’illusion de la proximité pour calmer un pays qui a déjà franchi le seuil du soulèvement.
Dans un geste révélateur et sans précédent, le journal Ham-Mihan, proche du pouvoir, a admis le 27 mai que la dictature cléricale se trouvait confrontée à une « impasse politique totale ». Dans son article intitulé « Des nœuds plus serrés », le journal décrivait la situation sans détour : « Il n’existe pas de solutions techniques ou isolées aux problèmes actuels. Les remèdes conventionnels ne font qu’aggraver la situation. Il n’en résulte rien d’autre que des nœuds plus serrés.»
L’article relie une série de crises urgentes – manifestations nationales de boulangers, de camionneurs, d’agriculteurs et de travailleurs ; contrebande massive de carburant ; et interruption des privatisations industrielles – à ce qu’il appelle « une poignée de facteurs interconnectés » qui révèlent les défaillances structurelles du régime.
Parmi les aveux les plus accablants :
« Il existe un manque total de confiance entre les décideurs politiques et le public. Les gens ne prennent pas les promesses officielles au sérieux.»
« Toutes les décisions sont prises dans le secret. Dans un climat de méfiance totale, toutes les opérations sont opaques et les accords en coulisses prospèrent. »
« Comment est-il possible que des millions de litres de carburant soient passés en contrebande, que des palais soient construits avec les profits, et que personne ne le sache pendant deux décennies ? »
« Le Trésor est sous pression. Mais l’État est incapable de mettre en œuvre des réformes économiques, car personne ne lui fait confiance. »
Le journal avertit que « même les propositions politiques courantes sont paralysées par la peur – la peur d’une réaction négative de l’opinion publique, ou la peur que personne ne les croie. » À titre d’exemple, il cite l’annulation brutale du plan de privatisation de SAIPA : « Immédiatement annulé, non pas à cause de problèmes techniques, mais parce que la confiance est perdue. »
Et bien que ces déclarations soient présentées comme des analyses, les implications de l’article sont explosives. Ham-Mihan concède que le régime tout entier est prisonnier de sa propre illégitimité – un système paralysé, incapable de gouverner efficacement ni de réformer de manière crédible.
La métaphore du « dragon à sept têtes de la corruption » de Khamenei, reprise cette semaine, est également démasquée dans ce contexte. Depuis des décennies, il affirme que le « système est sain », alors même que les détournements de fonds, les mafias pétrolières et le racket lié à l’État ont ravagé l’économie. Mais comme le reconnaît indirectement Ham-Mihan, la corruption vient de la tête – et le peuple le sait.
Ce déferlement soudain de campagnes d’« écoute » et de messages publics modérés de la part des hauts responsables du régime n’est pas une réponse aux critiques. Il s’agit d’une stratégie d’endiguement. Le régime espère pouvoir simuler une réaction et créer juste assez de confusion pour retarder ce qu’il craint désormais comme inévitable : un soulèvement national alimenté par l’effondrement économique et l’épuisement politique.
Comme l’a exprimé un analyste : « Il ne s’agit pas de réconciliation, mais de diversion. Le régime espère pouvoir faire marche arrière grâce à une révolution déjà en marche.»
À l’approche de l’été et avec la multiplication des manifestations dans tous les secteurs importants, la marge de manœuvre de la théocratie pour gagner du temps se réduit rapidement. Et aucun défilé de slogans creux ne remplacera la justice et le changement que des millions de personnes réclament dans les rues.

