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Achraf : « Il était environ 15h30. On a commencé à faire obstacle avec nos corps »

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Récits et témoignages d'Achraf 

CNRI – Les 28 et 29 juillet, les forces irakiennes lancent une offensive sauvage contre la Cité d’Achraf, à la demande de Khamenei le guide suprême des mollahs, et sur ordre de Maliki, le premier ministre irakien. la cité abrite depuis 1986 les membre de l’organisation des Moudjahidine du peuple d’Iran (OMPI) principale opposition au régime des mollahs. Ils sont depuis 2004 des « personnes protégée » en vertu de la IVe convention de Genève. Des hordes de criminels en uniforme, en véhicules militaires, armés de fusils mais aussi de gourdins, de haches, de chaines de fer, de faux et toute sorte d’instruments de mort, déferlent sur la Cité. Les résidents sans armes et sans défense, font honneur au nom d’Achraf, bastion de la résistance, cité de l’honneur, et défendent à mains nues chaque mètres du camp. A ce jour, on relève 10 morts, 500 blessés, 36 otages.  Voici des témoignages de résidents au cœur de la bataille, chaque paragraphe est le récit d’un résident :

La première vague d’assaut
– Il était environ 15h30. On a commencé à faire obstacle avec nos corps. On s’est mis en ligne. Les femmes se sont d’abord mises devant. Et puis les hommes sont passés devant. On a fait des chaines humaines. Les Irakiens ont lancé l’attaque avec des pelleteuses, avec des gourdins, ils frappaient avec tout ce qu’ils trouvaient. Nous on leur faisait obstacle en formant des chaines humaines, on faisait des boucliers humains.

– On était derrière le grillage [qui délimite le périmètre du camp, on protestait. Eux ils voulaient entrer par force, alors avec une pelle mécanique ils ont arraché le grillage, et puis ils ont lancé l’attaque, ils se sont mis à frapper tout le monde avec des matraques, des gourdins, des bâtons à clous. Ils ont attaqué, ils ont frappé les femmes. Les femmes étaient en première ligne. On pensait qu’ils n’allaient pas frapper les femmes. Ce sont les femmes qui ont dit « laissez-nous aller devant pour qu’ils ne puissent pas vous frapper. » Pendant un moment ça a marché et puis quand ils nous ont vus derrière, ils se sont mis à frapper les femmes.

Forces irakiennes ouvrant le feu sur les résidents d'AchrafLes Irakiens font feu
– Tout le monde, dans un esprit total de sacrifice, allait devant pour renforcer le bouclier humain. Les femmes se sont vraiment sacrifiées au maximum. Je ne me souviens pas exactement de l’heure, je crois qu’il était 18h-19h, le soir tombait, c’est là qu’ils se sont mis à tirer.

– Ils opéraient de deux manières : d’abords avec des pierres, des bâtons, des matraques, des gourdins et toutes sortes d’armes blanches. Ils frappaient à la tête. Mais on résistait, on ne reculait pas. Ils on vu que les bâtons et les matraques ne brisaient pas notre résistance, alors ils se sont mis à tirer, à tirer en l’air avec des canons mitrailleurs de calibre 30 de leurs [véhicules] Hummer. Les conducteurs de Hummer fonçait dans la foule, et les hommes qui étaient dans la tourelle, faisaient tourner le calibre 30 et tiraient en l’air, parce qu’ils étaient eux-mêmes dans la tourelle et qu’ils avaient peur de sortir la tête.

– Pour les tirs, c’était les forces spéciales qui sont arrivées, en Hummer noir. Ils étaient habillés en noir, et sur leur Hummer c’était écrit SWAT. C’est leur garde spéciale. C’est eux qui tiraient en général. Au début, ils tiraient en l’air, alors on a cru qu’ils tireraient seulement en l’air, et on n’a pas beaucoup reculé, on est resté là, devant. Alors ils ont tiré.

– Je me souviens d’une scène où l’un d’entre eux est arrivé dans la foule. Il avait un bâton qui se pliait, en accordéon, il s’ouvrait et se fermait. Il frappait tout le monde. Alors on l’a entouré, lui il continuait de frapper de tous les côtés. Nous on refermait le cercle le plus possible pour qu’il ne puisse pas lever complètement le bras et frapper. Alors il a frappé à coups de poing. En une seconde, ses amis l’ont appelé, il s’est retiré. Un de ceux habillés en noir se tenait là, avec une kalachnikov, qui nous pointait. Je lui ai dit « qu’est-ce que tu veux faire ? Tirer ? Pourquoi ? » Et alors il s’est avancé en nous visant, et au moment où il allait tirer, il a tiré en l’air. Il n’a pas osé tirer de si près.

– Quand ils ont vu notre résistance, ils ont un peu reculé. Il commençait à faire nuit, quand tout à coup vers 20h, des coups de feu ont éclaté. Je suis allé voir et Mohammad Reza Bakhtiari était là, avec d’autres, devant le grillage pour que les forces irakiennes ne passent pas. Une pelleteuse noire avançait et reculait, pour que nos gars s’écartent. Mais personne ne bougeait, personne ne s’écartait parce qu’ils disaient « ça fait 20 ans qu’on est ici et qu’on lutte pour la liberté. Et on ne laissera pas que des agents aux ordres de Khamenei et de Maliki, ou de tout autre criminel, venir ici pour tuer des Moudjahidine. On résistera jusqu’à la dernière goutte de sang, mais on ne vous laissera pas passer. » Ils ont vu ça alors ils se sont mis à tirer à nouveau. Les balles pleuvaient de tous les côtés. J’étais en train de me jeter à terre quand une balle a touché une pierre à côté de moi et une autre a touché mon doigt. Asghar Yagoubpour qui était à ma droite, lui a été touché par trois balles, au ventre, au bras et à la jambe. Il avait un moral d’acier. Malgré ses blessures il s’est trainé vers l’arrière pour que les gars puissent l’emmener en voiture. Il y avait une femme aussi au sol qui avait pris une balle. C’était près des barbelés. Zohreh Qaemi est venue, elle voulait aider cette femme à terre. Les agents irakiens ont vu une femme arriver et ils ont immédiatement ouvert le feu, ils l’ont visée, ils ne tiraient pas au hasard, elle a été touchée.

Les assaillants parlaient persan
– C’était les plus sauvages. Ceux qui étaient habillés de noir étaient vraiment sauvages, dans tous les sens du terme. Ils parlaient persan. Je leur disais en persan – parce que je ne parle pas arabe – je leur disais « vous prenez vos ordres de Khamenei » et ils nous répondaient : « Khamenei c’est qui ? Notre guide c’est l’imam Khomeiny ! »

– Ils parlaient persan. Quand ils sont entrés dans Achraf, avec un haut-parleur, un véhicule disait en persan « sur la route, sur la route » et eux, ils partaient en courant sur la route. Après il criait en persan « à bord, à bord », et ils montaient à bord des voitures qu’ils avaient fait entrer par derrière et qu’ils avaient emmenées sur la route. Ils allaient à toute vitesse.

– Ils lançaient des insultes, en persan, ils nous insultaient, ces criminels. Nous on criait « ici c’est la terre de l’imam Hussein (3e Imam chi’ite) ». Ils répondaient « nous sommes Moavieh (l’assassin de l’Imam Hussein) ». Ils nous nargaient, ceux qui étaient derrière dansaient de façon obscène. On criait « Ya Hossein ! ». Leurs hommes qui étaient devant, certains avaient des haches, des gourdins à clous.

L’enlèvement des otages
– Certains visaient nos hommes avec une sorte de lasso, qu’ils leur lançaient autour du cou, ou autour des mains, et ils les tiraient à eux pour les emmener. Moi j’ai vu 10 à 12 hommes se ruer sur un des nôtres qui s’appelle Samad Amiri. Ils voulaient le capturer et l’emmener. Je ne sais pas qu’est-ce que c’était comme instrument, c’était quelque chose de nouveau que je n’avais pas vu jusqu’à présent, comme un lasso. Ils le lançaient et quand ils tiraient dessus, cela bloquait les mains, ou autour du cou ça bloquait la gorge. Ensuite ils tombaient sur leur victime à 3 ou 4 et ils l’emmenaient. Ceux qui étaient habillés de noir.

– Certains avaient des barres de fer. Au début je pensais que si on allait leur parler, peut-être qu’ils ne viendraient pas, que ça serait comme les autres fois, qu’ils abandonneraient, qu’ils verraient que c’est une erreur. J’étais en train de parler avec un qui était devant et qui m’écoutait, quand j’en ai vu tout à coup arriver plusieurs par derrière. Ils avaient quelque chose avec un fil de fer, ils me l’ont mis autour du cou, ils voulaient m’emmener. Avec une barre de fer, ils me frappaient sur la tête pour que je perde connaissance. J’ai levé les bras pour qu’ils ne puissent pas me frapper sur la tête. J’ai trois fractures au bras gauche et au bras droit. Heureusement, les gars sont venus à mon secours et ils n’ont pas pu m’emmener. Mais ils ont réussi à kidnapper plusieurs des nôtres, notamment Jalil Ghalamzadeh, Ahmad Tajgardoun et d’autres.

Des chocs électriques
– Ils avaient aussi autre chose qu’ils mettaient derrière la nuque. Moi ils m’ont paralysé avec ça. Pendant 30 à 40 secondes, j’étais paralysé, la moitié du corps, et mes doigts de pieds brulaient. C’était un instrument noir, ça ressemblait à un appareil de communication, au bout il y avait une sorte de fourche à deux dents, en acier. Les hommes en noir avaient ça. Ça faisait un bruit particulier, comme une étincelle, mais une grosse étincelle, bzzz, bzzz. Moi je n’en avais jamais vu, mais j’ai compris ensuite que c’était une arme pour donner des chocs électriques. Quand ça m’a touché, tout le bas de mon corps s’est paralysé, est devenu insensible, de telle manière que la terrible douleur que j’avais à la main, à cause des coups de poutres que j’avais reçus, avait cessé. Et je suis resté comme ça sans ne plus rien ressentir pendant 40 seconde. Au bout de 40 secondes, j’ai eu l’impression que mes doigts de pied étaient en train de brûler.

les véhicules irakiens pourchassent les résidents d'Achraf pour les tuerLes véhicules militaires renversent les résidents
– Avec leurs voitures, c’était une attaque très violente. 4 ou 5 personnes ont échappé de justesse pour ne pas être écrasées. Mais un des gars, Ali Hossein, le véhicule l’a touché. Il était plus gros que les autres.

– Il y a une scène où j’ai couru devant un de leur véhicule pour l’arrêter, elle chargeait des soldats et voulait partir vers le centre d’Achraf, cette voiture a démarré en trombe et j’ai vu qu’elle a renversé à pleine vitesse un des nôtres, et il est tombé à terre. J’ai couru vers lui, c’était Vali Matouri. Il n’arrivait pas à respirer, il avait très mal à la poitrine. Un homme qui était dans la Chevrolet l’avait frappé à coup de matraque à la tête et le véhicule militaire l’a frappé au corps et l’a projeté au milieu de la route.

Les résidents tués par balles
– Ils se sont mis à tirer et à viser. Un de leurs hommes s’était agenouillé derrière une butte de terre. La pelle mécanique qui arrivait, était blindée. Il y avait deux Humvee noirs. Ils nous traitaient de « Monafegh » (terme utilisé par le régime iranien pour désigner l’OMPI) et ils tiraient. Ceux qui étaient dans les Humvee et ceux qui étaient à pieds tiraient. Là, on s’est couché par terre pour la plupart, pour ne pas être touchés. Fardine Zamani, qui a été tué, était un peu plus à droite. C’était notre premier martyr. Il a reçu une balle en plein cœur. Ceux qui étaient à côté sont tout de suite allés vers lui, l’ont ramené. Quand les gars sont allés vers lui, ils ont été pris sous les rafales de balles. D’autre sont été touchés. Niksiar est mort.

– Ils étaient en train d’élever une butte de terre entre eux et nous pour nous barrer le chemin et pour qu’ils puissent circuler tranquillement et aller vers la place Laleh. Tout à coup, à côté de la pelleteuse qui travaillait, il y avait deux Humvee blindés, avec une mitrailleuse lourde, il faisait noir et tout à coup, des tirs ont éclatés, on ne savait pas d’où ça venait, mais on a vu l’éclat du coup de feu. On s’est jeté à terre. Bahman Pirani et Merhdad Rezazadeh étaient derrière moi. Ahmad a crié « Ma jambe ! » on est allés vers lui. Mehrdad était tombé sur Bahman et ne bougeait plus.

Fardine Zamani, tué par balles par les forces irakiennes– Bahman Pirani est tombé, il était très léger, je l’ai pris dans les bras et je l’ai donné à celui qui était derrière et ainsi de suite, de bras en bras, on l’a évacué.

– Les Irakiens faisaient une butte de terre pour nous empêcher d’avancer. Et nous on voulait les empêcher d’entrer. On est allés au devant d’eux, alors ils se sont mis à tirer. D’abord c’est Mehrdad Rezazadeh qui a pris une balle dans la tête. J’ai voulu aller avers lui et tout à coup j’ai reçu une balle en haut de la jambe. Mehrdad est mort et moi on m’a évacué à la clinique d’Achraf. Mais on était sous le feu des rafales.

– Mehrdad était plus lourd. On l’a amené sur la route où il y avait la lumière du lampadaire. On l’a examiné. On lui a soulevé la tête et on a vu qu’il saignait, il avait été touché par une balle. On lui a pris le pouls. On lui a fait du bouche-à-bouche. Je l’ai appelé et là on a entendu un petit râle et une respiration courte. Alors on l’a évacué à toute vitesse vers la clinique. Mais comme tous les chemins étaient coupés par les forces irakiennes, on a pas mal tourné on a mis 20 à 30 minutes au lieu des 5 minutes habituelles. On est arrivé très tard. Mais il était encore vivant à son entrée à la clinique. Il est décédé peu après son arrivée.

Tué par la pelleteuse mécanique
– Moi je l’ai vu. Mohammad-Reza Bakhtiari, juste avant de mourir, la dernière chose que j’ai vue. Ils arrivaient par là. La pelleteuse a soulevé de la terre et l’a déversée sur sa tête. Il criait « Allah-o-Akbar », il levait les bras, il criait « Ya Hossein ! »

– Mohammad Reza, qui se tenait devant la pelleteuse, avait perdu un œil durant la phase politique (février 79- 20 juin 81) en Iran, un crime du régime, c’était l’œil gauche. Il ne voyait pas bien. Moi je m’inquiétais beaucoup j’avais peur qu’il ne voit pas les dents de la pelleteuse, et qu’il n’arrive pas à les esquiver. Les autres arrivaient bien à les esquiver. Je pensais à ça, je n’étais pas très loin de lui. Tout à coup j’ai vu qu’il avait du sang qui coulait du menton. J’ai cru qu’il avait été touché par une balle, parce que ça tirait de tous les côtés. Je me posais cette question quand la pelleteuse a reculé puis foncé sur lui et la pelle l’a frappé au visage et Mohammad Reza est tombé à terre. Je crois qu’il est mort sur le coup. Le conducteur n’a eu aucune pitié. Il a continué. Il est venu plus près, il tirait aussi et les deux véhicules Humvee qui étaient derrière tiraient aussi. Tous ceux qui bougeaient ou se dirigeaient vers les blessés, ceux qui voulaient faire quelque chose, ils ouvraient le feu, ils les visaient. Certains parlaient persan ils nous disaient « mercenaires, venez, avancez-vous qu’on vous vide le chargeur dans la tête ». Il y en avait qui criait « Vive Khomeiny ». C’était des mercenaires de Khomeiny.