
Sous la dictature cléricale, le journalisme n’a jamais été considéré comme du simple journalisme ; il s’inscrit dans un contexte sécuritaire. Les journaux sont soumis à un système d’autorisation et peuvent être fermés ; les reporters sont arrêtés, interrogés et placés sous surveillance ; les communications sont restreintes ; les contacts avec des sources réelles sur le terrain sont surveillés ; et les correspondants étrangers opèrent via un système d’accréditation dans lequel les services de renseignement jouent un rôle officiel. Reporters sans frontières (RSF) a documenté le fait que des représentants des ministères iraniens de la Culture, des Affaires étrangères et du Renseignement tiennent des dossiers sur les journalistes étrangers et leurs médias, les reportages critiques ayant une incidence sur l’accès au pays et l’obtention de visas. Un correspondant étranger a confié à RSF que des agents du renseignement lui avaient explicitement indiqué les sujets qu’il ne devait pas aborder et avaient même suggéré les termes à employer dans ses reportages.
Le système exerce une double pression simultanée : il restreint la diffusion d’informations depuis l’Iran tout en cherchant à influencer celles qui parviennent au public à l’étranger. RSF a constaté que les agences étrangères disposant de bureaux à Téhéran faisaient l’objet d’une surveillance étroite et risquaient à tout moment de perdre leur accréditation, tandis que les journalistes d’origine iranienne étaient particulièrement vulnérables aux pressions de l’État, Téhéran considérant les binationaux uniquement comme des citoyens iraniens. En 2026, l’Iran figure toujours parmi les derniers du Classement mondial de la liberté de la presse, et le simple fait de s’adresser, même anonymement, à des médias étrangers peut entraîner arrestations ou menaces. Un projet de loi présenté en août 2026 pourrait aller encore plus loin, en criminalisant potentiellement tout contact non autorisé avec des organismes de presse étrangers et en imposant une obligation de signalement au ministère du Renseignement.
C’est pourquoi la lutte que mène Téhéran autour du journalisme doit être perçue comme une question de sécurité plutôt que comme un exercice de relations publiques. La censure empêche la sortie du pays d’informations indésirables. La surveillance permet d’identifier ceux qui les fournissent. Les médias d’État établissent la version officielle des faits. La diffusion internationale projette ce récit vers l’extérieur. Des réseaux en ligne clandestins créent des porte-parole apparemment indépendants. Enfin, lorsque des journalistes étrangers crédibles publient des arguments favorables à Téhéran, ces derniers peuvent être réintroduits dans les médias iraniens, auréolés de l’autorité d’une institution étrangère. L’objectif dépasse largement la simple volonté de redorer l’image du gouvernement. Il s’agit de contrôler quelles versions de la réalité iranienne acquièrent une légitimité, quels opposants sont jugés crédibles et, en fin de compte, si la République islamique est perçue à l’étranger comme un système susceptible d’être remplacé ou comme une réalité avec laquelle il faut composer.
Du paysage médiatique iranien au « Guardian »
Le parcours de Saïd Kamali Dehghan a traversé plusieurs strates de cet écosystème de l’information. Avant de devenir un journaliste de premier plan en Grande-Bretagne, il a travaillé pour la presse nationale iranienne. En février 2020, plusieurs sources ont rapporté qu’il avait collaboré avec des publications dites « réformatrices » telles que *Shargh*, *Etemaad* et *Shahrvand-e Emrooz*, et qu’il avait également travaillé, pendant un certain temps, comme reporter pour l’agence de presse Fars. Fars n’est pas un organe de presse privé ordinaire. En 2023, le Trésor américain a classé Fars, Tasnim et Press TV parmi les « médias contrôlés par le régime et le CGRI » (Corps des gardiens de la révolution islamique), décrivant Fars comme étant étroitement lié aux Gardiens de la révolution et documentant une coordination avec les milices Bassidj ainsi que la production de rapports de renseignement destinés au commandant du CGRI.
Ce passage entre les publications « réformatrices » et Fars revêt une importance particulière, car ces institutions occupaient des positions rhétoriques distinctes au sein d’un même système politique verrouillé. La « presse réformatrice » était autorisée à critiquer les politiques, les responsables et les factions radicales, tout en opérant dans les limites fixées par l’État. Fars, pour sa part, incarnait une culture de l’information alignée sur les impératifs de sécurité. Un journaliste évoluant dans ces différents milieux se familiarisait nécessairement avec ces deux registres : la critique interne au spectre politique autorisé et le discours plus intransigeant lié à la sécurité du régime. C’est sur ce parcours professionnel que s’est bâtie sa réputation d’analyste de la politique iranienne auprès du lectorat occidental.
Sa collaboration avec le *Guardian* avait débuté dès octobre 2006, alors qu’il résidait encore à Téhéran. En juin 2009, l’organisation Index on Censorship le présentait comme un collaborateur du *Guardian* basé dans la capitale iranienne, écrivant également pour *Le Monde*, le *Los Angeles Times* et *Etemaad*. Cette chronologie est essentielle : Dehghan n’est pas arrivé en Grande-Bretagne pour y chercher ensuite une tribune occidentale. Il a exercé une activité pour des médias étrangers depuis l’intérieur de l’Iran, à une époque où les journalistes travaillant pour des organes de presse internationaux opéraient dans l’un des environnements de reportage les plus étroitement surveillés au monde.
Le moment qui l’a rendu indispensable
La mascarade d’élection présidentielle de juin 2009 a transformé sa situation professionnelle. Les autorités iraniennes ont expulsé les journalistes étrangers, restreint les activités de ceux qui restaient et brouillé les diffusions internationales. Dehghan était déjà sur place, parlait la langue, comprenait le contexte politique et entretenait des relations efficaces avec des rédacteurs étrangers. Dans un article ultérieur pour le Guardian, il décrit cette élection comme le moment où « tout » a basculé professionnellement : il a commencé à publier quotidiennement, a fait la une des journaux et est devenu une source régulière de reportages en direct pour les médias internationaux. Une agence londonienne, Global Radio News, a organisé ses interventions, et il a écrit avoir donné plus de 50 interviews télévisées en direct rien qu’en juin.
Ceci explique comment il est devenu si influent. Un large public sans recourir au mystère. La dictature cléricale avait créé un vide informationnel en restreignant l’accès aux correspondants étrangers ; les médias occidentaux avaient un besoin urgent de personnes capables de couvrir l’actualité de l’intérieur. Dehghan était exceptionnellement bien placé pour combler ce vide. Son accès privilégié, ses origines iraniennes et sa relation établie avec le Guardian le rendaient d’autant plus précieux que l’État rendait le journalisme étranger traditionnel plus difficile. En 2010, il n’était plus un simple contributeur parmi d’autres sur l’Iran. Il devenait un interprète occidental faisant autorité et jouissant d’une position unique sur un pays fermé.
Son propre récit a renforcé cette autorité. Dehghan a écrit que ses reportages pour les médias étrangers lui avaient valu ce qu’il a qualifié d’« avertissement sinistre » du ministère du Renseignement et qu’il avait quitté l’Iran pour Londres avec son compagnon. Il a décrit leur relation comme étant impossible à vivre ouvertement en Iran et a présenté son départ simultanément comme la fuite d’un journaliste menacé et d’un Iranien homosexuel incapable de vivre librement avec son compagnon. En Grande-Bretagne, ces deux éléments portaient des marques de persécution facilement compréhensibles.
Une biographie construite pour inspirer confiance à l’Occident
Cette histoire personnelle a conféré à Dehghan un profil exceptionnellement captivant dans le journalisme occidental : celui d’un reporter ayant dénoncé la répression, menacé par les services de renseignement iraniens, appartenant à une minorité sexuelle persécutée par la loi iranienne et ayant fui le pays avec son compagnon. Le Guardian a publié son récit sous le titre : « Le jour où j’ai fui l’Iran, terrorisé, laissant ma famille derrière moi. » Son identité était donc indissociable de son autorité journalistique. Elle contribua à l’établir aux yeux des lecteurs comme quelqu’un ayant une expérience personnelle de l’État dont il analysait la politique.
Ses références professionnelles vinrent rapidement renforcer cette image. Fin 2009, il parvint à retourner « clandestinement en Iran » pour filmer la famille de Neda Agha-Soltan pour le documentaire HBO « For Neda ». En novembre 2010, il remporta, conjointement avec le réalisateur Antony Thomas, le prix du Journaliste de l’année décerné par l’Association de la presse étrangère, tandis que le documentaire remportait également le prix du meilleur documentaire de cette même association. Ce dernier reçut par la suite un Peabody Award. Entre 2011 et 2012, il acheva des études de journalisme de troisième cycle à Londres et devint journaliste au Guardian, spécialisé sur l’Iran. Son dossier de recherche recensait plus de 800 articles signés sur l’Iran en août 2015.
Cette réputation acquise est essentielle pour comprendre la suite. Téhéran dispose de journaux, de chaînes de télévision, de diplomates et de porte-parole capables de décrire la politique iranienne dans presque tous les termes qu’elle choisit. Le rôle de ces institutions… Ce que les médias occidentaux indépendants ne peuvent pas fabriquer facilement, c’est une crédibilité indépendante. Un correspondant du Guardian, qui avait enquêté sur les exactions du gouvernement, filmé la famille d’une victime emblématique des manifestations et décrit lui-même comme contraint à l’exil par les pressions des services de renseignement, possédait une autorité que les médias d’État iraniens n’auraient jamais pu conférer à l’un de leurs propres commentateurs.
Que fit-il de cette crédibilité ?
Dehghan a couvert le soulèvement de 2009, les prisonniers politiques, la censure, les exécutions, la répression des journalistes, les exactions de Kahrizak et les restrictions imposées aux femmes. Ses archives du Guardian contiennent de nombreux reportages que les autorités iraniennes avaient toutes les raisons de désapprouver. Son propre article de 2010 sur For Neda accusait Téhéran de tenter de neutraliser l’impact de la mort d’Agha-Soltan et la description du régime comme sophistiqué dans ses efforts pour imposer sa version des faits. Ce récit constituait le fondement de son autorité.
Mais lorsque Dehghan est passé de la simple documentation des exactions à l’interprétation des aspirations politiques des Iraniens, un schéma différent et lourd de conséquences est apparu. Le 7 janvier 2010, dans un article intitulé « La mauvaise approche vis-à-vis de l’Iran » (*The wrong approach to Iran*), il s’opposait explicitement à un soutien accru de l’Occident au Conseil national de la résistance iranienne (CNRI). Il affirmait que le CNRI ne représentait pas l’opposition iranienne, qu’il était impopulaire en Iran et qu’un soutien occidental à cette organisation permettrait à Téhéran d’associer les manifestants locaux à ce groupe. Le message politique central de l’article était que la pression extérieure et le soutien à une opposition prônant un changement de régime aggraveraient la situation au lieu de favoriser l’évolution du pays.
Ce même argument de fond a resurgi à maintes reprises. En avril 2017, sa tribune dans *The Guardian* portait un titre encore plus explicite : « Le peuple iranien se soucie des élections. La frange dite démocratique, elle, s’en désintéresse. » Il y décrivait les principales forces d’opposition en exil comme étant marginales, déconnectées de l’Iran moderne et ne séduisant que des « Américains crédules ». Plus significatif encore, il soutenait que la participation des Iraniens aux élections témoignait d’une confiance persistante dans un changement graduel ; il concluait qu’il fallait écarter des figures comme Maryam Radjavi et laisser les Iraniens réformateurs œuvrer au changement de l’intérieur.
La valeur politique de la « réforme de l’intérieur »
Cet argument allait au-delà de la simple critique d’organisations d’opposition spécifiques. Il établissait une hiérarchie de légitimité politique. La République islamique avait beau être répressive, ses élections n’en demeuraient pas moins importantes. Ses réformateurs et ses modérés incarnaient la véritable vie politique iranienne. Les mouvements prônant un changement de régime se situaient en dehors de cette sphère légitime et manquaient d’une base populaire significative dans le pays. La pression occidentale renforçait les tenants de la ligne dure, tandis que l’engagement offrait une chance aux réformes internes. Dehghan a repris ce raisonnement en mai 2018, avertissant que l’anéantissement de l’accord sur le nucléaire anéantirait tout espoir de réforme et renforcerait les conservateurs iraniens. Le principal bénéficiaire de ce cadre était l’État en place. Téhéran n’avait pas besoin que le public occidental adhère au régime clérical.
Il lui suffisait que ce public accepte trois idées : le système était pérenne ; une activité politique significative s’y déroulait ; et les alternatives organisées étaient moins crédibles qu’une évolution progressive passant par les institutions du régime lui-même. Cette approche transforme la survie du régime, passant d’une simple préférence politique à une option présentée comme réaliste. Cette distinction est capitale car elle déplace les termes du débat politique : exercer des pressions devient téméraire, un changement de régime semble invraisemblable, l’opposition devient suspecte, et le dialogue avec des acteurs au sein même du régime tyrannique apparaît comme la voie responsable.
La biographie de Dehghan conférait à cet argument une force de persuasion inhabituelle. Si ces mêmes idées avaient été diffusées sur Press TV, les lecteurs les auraient immédiatement identifiées comme la position officielle de l’État iranien. Mais lorsqu’elles étaient publiées sous la bannière du *Guardian* par un journaliste réputé pour avoir documenté les exécutions et la répression, elles bénéficiaient d’une crédibilité préexistante. C’est précisément ainsi que l’influence peut opérer sans recourir à une propagande grossière : la force de conviction ne réside pas seulement dans l’argument lui-même, mais dans l’identité de celui qui semble y être parvenu de manière indépendante.
Comment Téhéran a exploité son crédit en Occident
Les médias d’État iraniens avaient bien saisi cette nuance. Lorsque les propos de Dehghan servaient les intérêts narratifs de Téhéran, ils mettaient systématiquement en avant l’institution qui lui avait conféré une stature internationale. En février 2020, Press TV ne le présentait pas simplement comme un commentateur iranien ; son titre le désignait comme un journaliste du *Guardian* ayant été « rétrogradé pour avoir couvert l’actualité iranienne de manière relativement équitable ». L’article s’appuyait sur le conflit qui l’opposait à son employeur pour soutenir que les médias britanniques imposaient un agenda anti-iranien. C’est son affiliation au *Guardian* qui conférait à cette affirmation toute son utilité. Quelques jours plus tard, le *Tehran Times* publiait une longue interview sous le titre : « Un journaliste du *Guardian* s’exprime sur Neda Agha-Soltan… » Le sous-titre mettait en avant la déclaration de Dehghan, affirmant qu’il avait fait preuve de naïveté en croyant au « récit occidental » entourant la mort de Neda Agha-Soltan. L’article le désignait à plusieurs reprises comme un journaliste du *Guardian* et soulignait son rôle dans le documentaire *For Neda*, avant de présenter son revirement : il y exprimait ses regrets d’avoir réalisé ce film et s’interrogeait sur l’identité du tueur de Neda.
Il se décrivait lui-même comme ayant été envoyé en Iran pour humaniser un récit occidental.
Voici la boucle de l’information dans sa forme la plus claire. Un jeune journaliste iranien acquiert de l’autorité grâce à un journal occidental, notamment en documentant des exactions que l’État iranien nie. Des années plus tard, un organe de presse d’État iranien utilise cette même affiliation occidentale pour légitimer son rejet de l’un des récits les plus emblématiques du soulèvement de 2009. La valeur réside dans la transformation : « L’Iran affirme que le récit occidental est faux » devient « le journaliste du Guardian qui a contribué à produire le récit occidental reconnaît maintenant qu’il était erroné ». Le fond peut être identique, mais l’attribution de la source en modifie la force de persuasion.
Le retour en Iran change la donne
Le retour de Dehghan en Iran en 2026 a donné une nouvelle dimension à cette trajectoire. Selon certaines informations, il se trouvait dans le pays depuis le 11 avril 2026 et a publié, les 23 et 24 avril, des observations en anglais sur son voyage. Il y décrivait le cessez-le-feu comme étant respecté, la vie quotidienne comme ayant repris son cours normal, les déplacements à travers le pays comme étant sûrs et le système politique comme stable malgré la mort de hauts responsables.
Le contraste avec le traitement réservé aux autres journalistes en Iran est saisissant. RSF a documenté des cas de correspondants étrangers surveillés par les services de renseignement, menacés de retrait d’accréditation et poursuivis pour espionnage ou collaboration. En 2026, la situation s’est encore dégradée : des journalistes ont été arrêtés, du matériel de communication saisi et tout contact, même anodin, avec les médias étrangers est de plus en plus criminalisé. De nombreux journalistes iraniens à l’étranger ont rapporté que leurs proches restés au pays étaient interrogés et menacés en raison de leur travail journalistique.
Le récit de Dehghan lui-même, datant de 2010, rend cette comparaison d’autant plus frappante. Il écrivit que les autorités iraniennes considéraient ses reportages pour les médias étrangers comme de l’espionnage, que le ministère du Renseignement l’avait sommé de quitter le pays et qu’il vivait dans la crainte d’être arrêté. Pourtant, en avril 2026, il était de retour en Iran, voyageant et publiant des observations en anglais sur la stabilité et le retour à une vie normale. Le journaliste qui s’était autrefois décrit comme contraint à l’exil pour avoir révélé à l’étranger ce que Téhéran ne voulait pas qu’il entende était devenu un Iranien de retour au pays, assurant à son public, depuis l’intérieur, que le système était stable et que le pays fonctionnait.
L’accès lui-même devint partie intégrante du message
Sa capacité à publier ces messages était remarquable pour une autre raison. Le 28 février 2026, lorsque la guerre éclata, les autorités iraniennes réduisirent la connectivité internet nationale à un niveau infime. Le CPJ rapporta que la majeure partie du pays était de fait hors ligne, tandis qu’un petit nombre d’utilisateurs, dont certains médias liés à l’État, conservaient un accès via un « internet blanc » restreint. Pendant ce temps, Dehghan publiait du contenu en anglais sur Instagram, alors même que les utilisateurs iraniens ordinaires se voyaient toujours refuser un accès normal à Instagram et à Internet.
Cette disparité relève de la même architecture sécuritaire que la censure. En période de troubles ou de guerre, restreindre la capacité des citoyens à diffuser des vidéos, à contacter des journalistes étrangers ou à contredire les versions officielles rend chaque voix internationale restante d’autant plus précieuse. Lorsque le public est coupé du monde, mais que certaines institutions et certains individus continuent de communiquer avec l’étranger, la connectivité détermine qui a le droit de décrire la réalité. L’avantage n’est pas seulement technologique, il est aussi éditorial.
Les observations de Dehghan en avril bénéficiaient donc d’une autorité à plusieurs niveaux simultanément. Il était iranien, se trouvait physiquement dans le pays, avait l’expérience d’un correspondant étranger, était connu des lecteurs occidentaux grâce au Guardian et communiquait en anglais. Son message – le retour à la normale et la stabilité du système – n’avait pas besoin d’être publié par un ministère iranien pour servir les intérêts sécuritaires immédiats de l’État. Sa valeur résidait précisément dans le fait qu’il apparaissait comme l’observation d’un journaliste formé en Occident et connu pour ses critiques du régime.
L’interview truquée et la rupture de confiance
Quatre mois après son retour documenté en avril, Dehghan a publiquement reconnu que sa fameuse interview de 2010 avec Sakineh Mohammadi Ashtiani pour le Guardian n’avait jamais eu lieu. Il a avoué avoir entièrement inventé l’interview et l’a qualifiée de totalement fausse. Cet aveu est dévastateur compte tenu de la sensibilité du sujet. Le Guardian avait diffusé l’interview auprès d’un public international lors de l’une des plus importantes campagnes iraniennes pour les droits humains de la décennie. Le dossier de recherche de Dehghan lui-même la mentionne comme un article de première page du 7 août 2010.
L’interview truquée et la rupture de confiance
Les deux affaires de droits humains sous-jacentes sont distinctes. La lapidation d’Ashtiani était indépendante de l’article de Dehghan. Amnesty International a rapporté le 9 août 2010 que la peine était maintenue pendant l’examen de son cas par la Cour suprême. La falsification n’a donc pas révélé une punition iranienne fictive ; elle a entaché une affaire réelle de témoignage inventé. Ses conséquences à long terme sont donc considérablement plus graves.
Un important article sur les droits humains repose sur une chaîne de confiance : prisonnier à membre de sa famille, avocat à militant, militant à journaliste, journaliste à rédacteur en chef, journal à lecteur. Dès lors que l’un des maillons les plus visibles s’avère fictif, le doute s’étend au-delà du texte mensonger. Le prochain prisonnier dénonçant la torture, la prochaine famille décrivant une exécution, la prochaine source anonyme en prison et la prochaine organisation de défense des droits humains s’appuyant sur des témoignages héritent tous d’une partie de ce déficit de crédibilité. En Iran, il est déjà difficile de joindre des témoins. À l’étranger, les rédacteurs savent que la vérification peut être incomplète. Une fabrication de cette ampleur renforce l’État accusé d’abus lors du prochain différend, car la charge de la preuve s’alourdit tandis que celle de la nier diminue.
Le déguisement est tombé. Le corbeau est retourné à son nid, mais les plumes parlent d’elles-mêmes.
The disguise is gone. The crow has returned to its nest, but the feathers tell the tale.
Saeed Kamali Dehghan, « journalist » who diabolized the Iranian Resistance in @guardian , returns to the mullahs’ Iran to continue his mission. https://t.co/Kf77PjFo8b pic.twitter.com/ttYz4nKxYT— Aladdin Touran (@AladdinTouran) August 30, 2026
Qui cette confession nuit-elle ? Et qui profite-t-elle ?
Les premières victimes ne sont donc pas les politiciens, mais les véritables victimes et les enquêteurs des droits humains. L’invention de Dehghan donne aux futurs lecteurs une raison d’être méfiants face aux informations provenant d’un pays fermé. Cela porte atteinte à l’autorité institutionnelle du Guardian, mais le préjudice le plus grave est subi par les journalistes et les militants dont les preuves sont réelles. Le régime iranien n’a pas besoin que le public croie que chaque récit de torture, d’exécution ou de répression est faux. D’un point de vue sécuritaire, persuader la population que de tels récits pourraient être faux suffit à ralentir la condamnation, à fragiliser le consensus et à faire en sorte que les controverses sur la vérification monopolisent l’attention.
Comme prévu, les médias d’État iraniens ont immédiatement démontré cette utilité. Le titre de Tasnim d’août 2026 ne limitait pas le scandale à une interview inventée de toutes pièces. Il présentait l’épisode comme la « confession d’un journaliste du Guardian » et affirmait que l’histoire de la lapidation était un mensonge. Le reportage indiquait que le Guardian avait prétendu qu’Ashtiani avait été condamné à la lapidation, puis avait utilisé l’aveu de Dehghan lors de l’interview pour discréditer cette affirmation. Un agrégateur de nouvelles lié à Fars a présenté l’affaire comme un aveu du Guardian concernant un « mensonge anti-iranien » après seize ans, tandis que la chaîne d’information de Hamshahri diffusait la confession auprès de son public.
C’est là le nœud du problème. Un journaliste a avoué avoir falsifié une interview. Les médias iraniens ont transformé cet aveu en preuve que les reportages étrangers sur les violations des droits de l’homme en Iran sont eux-mêmes des fabrications. L’écart entre ces deux affirmations est énorme, mais la guerre de l’information prospère grâce à cette faille. Dehghan a fourni à l’État un argument bien plus utile qu’un simple démenti officiel : un mensonge journalistique avéré, signé du Guardian, et produit par un journaliste autrefois reconnu pour ses révélations sur l’Iran.
La stratégie globale du régime : contaminer l’espace informationnel
Le régime religieux iranien a maintes fois utilisé, de manière plus délibérée, le même principe informationnel. Des enquêtes indépendantes en cybersécurité ont mis en lumière des opérations liées à l’Iran, articulées autour de sites de fausses informations, de fausses identités et de faux journalistes. Mandiant, une filiale de Google, a révélé l’existence de réseaux où de faux profils de journalistes contactaient de véritables journalistes et des personnalités politiques pour solliciter des interviews destinées à promouvoir des récits politiques favorisés. Un autre réseau lié à l’Iran dissimulait ses origines derrière des sites d’information apparemment indépendants, ciblant un public aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Amérique latine et au Moyen-Orient.
De Chalabi à Pahlavi : comment Téhéran fabrique des diversions pour survivre https://t.co/wUZj8YCVKg pic.twitter.com/i3TjBwxUAQ
— CNRI-France (@CNRIFrance) September 3, 2026
Les opérations les plus sophistiquées ne se contentent pas de diffuser « L’Iran dit X ». Elles manipulent la provenance des informations : qui semble dire X et d’où elles semblent provenir. L’Atlantic Council, s’appuyant sur les recherches de Citizen Lab, a décrit des profils liés à l’Iran qui courtisaient des journalistes occidentaux et tentaient d’inciter un journaliste à amplifier une fausse information hébergée sur une imitation quasi parfaite du site web de la Harvard Kennedy School. En mars 2026, une autre opération d’influence liée à l’Iran a été démasquée. Elle utilisait de faux profils élaborés se faisant passer pour des journalistes, des militants et de simples internautes occidentaux avant d’introduire progressivement des messages politiques.
Telle est la logique stratégique sous-jacente pour polluer l’environnement informationnel. Une affirmation mensongère peut atteindre son but en étant crue, mais aussi en suscitant la méfiance du public envers le système de vérification des informations. Dans l’affaire Ashtiani traitée par Dehghan, la fabrication était son œuvre propre, qu’il a lui-même reconnue. La machine de propagande de Téhéran n’a pas eu besoin de la créer de toutes pièces ; seize ans plus tard, il lui a suffi d’instrumentaliser ces révélations. Un véritable scandale journalistique s’est transformé en un précédent réutilisable pour discréditer le journalisme étranger dans son ensemble.
Pourquoi Téhéran investit-il massivement dans la propagande contre les Moudjahidines du peuple (MEK) ?
Du journalisme occidental aux médias d’État
Le même mécanisme est à l’œuvre dans la manière dont les médias iraniens présentent Dehghan. Ils lui attribuent systématiquement le titre que Téhéran ne peut fabriquer lui-même : celui de journaliste du *Guardian*. Press TV a utilisé cette étiquette pour qualifier ses reportages de « relativement impartiaux ». Le *Tehran Times* s’en est servi pour mettre en avant le fait qu’il rejetait le récit initial concernant Neda. Tasnim l’a utilisée pour présenter l’interview fabriquée d’Ashtiani comme une preuve accablante contre les médias étrangers. L’appartenance à une institution prestigieuse fait partie intégrante du message : elle permet aux médias d’État d’affirmer au public qu’il ne s’agit pas de simples allégations de Téhéran, mais d’aveux émanant de l’intérieur même d’une institution journalistique occidentale de renom.
Son travail a également perduré au-delà de l’actualité immédiate. L’analyse des documents rassemblés pour cette enquête révèle que les reportages de Dehghan sur l’opposition iranienne ont par la suite servi de sources à d’autres auteurs et chercheurs. Son article de 2018 sur le MEK, par exemple, a été repris dans des travaux universitaires et des analyses ultérieures. C’est ainsi qu’une grille de lecture s’ancre durablement. Une fois qu’une caractérisation apparaît dans un journal respecté, les auteurs suivants citent ce journal plutôt que de remonter jusqu’à la source originale. L’analyse d’un correspondant finit par s’imposer comme une évidence ou une connaissance acquise.
Ce processus de renforcement mutuel joue un rôle crucial dans la stratégie de Téhéran visant à discréditer les groupes d’opposition. En 2010, Dehghan soutenait que le soutien occidental au CNRI était néfaste. En 2014 et 2017, il a qualifié à plusieurs reprises le MEK de mouvement impopulaire ou marginal. En avril 2017, il a élargi son argumentation à la question du changement de régime, présentant la participation électorale comme la preuve que les Iraniens croyaient toujours en une réforme graduelle. Ses reportages ultérieurs n’étaient pas la seule source de ces points de vue, et il n’en était pas non plus l’initiateur. Son importance résidait dans le fait que ses arguments bénéficiaient de l’aval d’un journaliste dont la crédibilité s’était bâtie en dénonçant les exactions de ce même gouvernement qu’ils finissaient par servir.
La campagne de désinformation de l’Iran contre les Moudjahidines du peuple (MEK ou OMPI) via des « journalistes complaisants »
Le dividende sécuritaire du doute
Si l’on considère ses deux décennies de carrière, l’importance de Dehghan ne tient pas au fait qu’il aurait constamment fait l’éloge de la dictature cléricale ; ce n’était pas le cas. Sa valeur dans la bataille de l’information reposait sur un atout plus puissant : la crédibilité acquise grâce à ses critiques passées conférait une autorité exceptionnelle aux thèses servant les intérêts sécuritaires fondamentaux du régime. Il avait documenté la répression ; ses affirmations sur une possible réforme avaient donc du poids. Il avait mis au jour des abus ; lorsqu’il rejetait l’opposition prônant un changement de régime, son avis semblait fondé sur une connaissance du terrain plutôt que sur une posture idéologique. Il avait contribué à lancer le mouvement « For Neda » ; le fait qu’il ait par la suite désavoué ce récit avait donc bien plus de valeur pour Téhéran que si le même argument avait été avancé par un média d’État.
Pour le régime clérical, le gain majeur réside dans le doute. Son système d’information a toujours dû résoudre deux problèmes : empêcher les Iraniens de documenter ce qui se passe à l’intérieur du pays et saper la confiance envers les informations qui en sortent. Les arrestations, la censure et les coupures d’Internet répondent au premier problème. Les médias d’État, les opérations d’influence, la manipulation des sources et les attaques contre la presse étrangère répondent au second. La carrière de Dehghan illustre ces deux facettes du système : il fut l’un des canaux de confiance permettant aux informations de sortir d’Iran, avant de devenir l’un des exemples que Téhéran peut invoquer pour remettre en question la crédibilité de ce processus.
C’est ce qui confère à l’affaire Saïd Kamali Dehghan une portée dépassant le simple cadre d’un article fabriqué ou d’une controverse sur les opinions politiques d’un journaliste. Elle démontre comment un État policier peut tirer profit de l’autorité de la presse étrangère sans avoir besoin que sa propre propagande soit jugée crédible. Le récit le plus efficace est souvent celui qui est véhiculé par une personne que le public considère déjà comme indépendante. De même, la stratégie de déni la plus redoutable ne consiste pas nécessairement à nier qu’une atrocité a eu lieu, mais plutôt à susciter l’hésitation du monde entier la prochaine fois que quelqu’un affirmera qu’elle s’est produite.

