
Saeed Kamali Dehghan s’est bâti une carrière de premier plan en décryptant l’Iran pour le public occidental. Un examen approfondi de ses articles pour le *Guardian* révèle une tendance constante à présenter sous un jour hostile l’Organisation des moudjahidines du peuple d’Iran (OMPI/MEK) et le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI). Son retour en Iran en 2026, ainsi que les informations relayant ses propres aveux sur les réseaux sociaux — admettant avoir fabriqué de toutes pièces une interview très médiatisée de 2010 sur les droits de l’homme —, font désormais de la provenance et de l’impact éditorial de ses travaux une question qui ne saurait être considérée comme négligeable.
Saeed Kamali Dehghan est un journaliste irano-britannique et ancien correspondant du *Guardian* en Iran ; sa signature lui conférait une autorité particulière pour expliquer la situation iranienne aux Occidentaux. Il a commencé à collaborer avec le *Guardian* depuis Téhéran en 2006, s’est fait un nom — et a été primé — lors des manifestations de 2009, avant de rejoindre la rédaction du journal à Londres. Cette crédibilité est au cœur du sujet. Entre 2010 et 2018, il a régulièrement utilisé la tribune du *Guardian* pour dépeindre le OMPI / MEK et le CNRI comme des mouvements non représentatifs, impopulaires, marginaux, opaques, sectaires ou extrémistes, tout en présentant souvent le changement interne à la République islamique comme la voie politique la plus réaliste. Le régime iranien considère depuis longtemps les médias, l’information et le renseignement comme des domaines interdépendants. L’Iran occupe la 177e place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2026 de Reporters sans frontières (RSF), qui décrit un paysage médiatique marqué par le contrôle étatique, les arrestations, la surveillance et les pressions exercées sur les journalistes. Dans une interview de 2017, l’ancien ministre du Renseignement Ali Fallahian a été enregistré alors qu’il évoquait la nécessité d’une couverture professionnelle pour la collecte de renseignements, citant le journalisme parmi les professions susceptibles d’offrir une telle couverture. Cette déclaration ne prouve pas qu’un journaliste en particulier soit un agent de renseignement. Elle établit toutefois que l’examen attentif des relations avec les sources, des accès et des flux d’information est tout sauf une préoccupation artificielle dans le contexte iranien. Parallèlement, le OMPI / MEK a été traité par Téhéran comme une cible relevant du renseignement et de la sécurité, et non simplement comme un adversaire politique. Dans le cadre d’une procédure fédérale américaine, Ahmadreza Mohammadi-Doostdar et Majid Ghorbani ont plaidé coupable d’activités menées pour le compte de l’Iran, lesquelles incluaient la prise de photos de membres et de sympathisants du OMPI / MEK lors de rassemblements, ainsi que la collecte et la transmission à l’Iran d’informations permettant de les identifier. Le département de la Justice des États-Unis a indiqué que Doostdar avait reconnu que les fonds utilisés pour rémunérer Ghorbani provenaient de son officier traitant au sein du gouvernement iranien. En Europe, un projet d’attentat à la bombe a visé en 2018 le rassemblement annuel du CNRI près de Paris ; la France a par la suite officiellement attribué ce complot au ministère iranien du Renseignement. La campagne visant à ternir la réputation de ce même mouvement s’est donc déroulée parallèlement à des opérations de surveillance avérées et à des menaces directes pour la sécurité physique de ses membres.
periodic reminder on role of Iran’s embassies from Ali Fallahian, regime’s former Intel Minister@eu_eeas @JosepBorrellF how long do you plan to allow the Iranian regime to carryout its terror plots abroad?#ShutDownIranTerrorEmbassiespic.twitter.com/nSTS6RS86i
— Zolal Habibi (@Ashrafi4ever) May 9, 2021
Du paysage médiatique iranien au *Guardian*
Le parcours professionnel de Dehghan a débuté au sein de l’environnement médiatique iranien, soumis à un contrôle strict. Il a collaboré avec des publications réformatrices telles que *Shargh*, *Etemaad* et *Shahrvand-e Emrooz* et, selon le récit de sa carrière dressé par IranWire, a travaillé pendant un certain temps pour l’agence de presse Fars. Des années plus tard, le Trésor américain a désigné Fars comme une entité détenue ou contrôlée par le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) — ou agissant pour son compte —, la décrivant comme étroitement liée aux Gardiens de la révolution et comme ayant fourni des rapports de renseignement spécifiques à de hauts responsables de cette organisation. Si la chronologie importe, la précision est tout aussi cruciale : les conclusions ultérieures des États-Unis concernant Fars ne prouvent pas, à elles seules, que le travail effectué précédemment par Dehghan au sein de cette agence relevait d’activités de renseignement. Elles justifient toutefois un examen plus approfondi de la manière dont un journaliste, passé de la sphère médiatique iranienne sous contrôle à une institution occidentale jouissant d’une grande crédibilité, a recueilli et traité des informations politiquement sensibles.
Le soulèvement de 2009 a accéléré l’ascension de Dehghan. Alors que les journalistes étrangers étaient expulsés ou entravés dans leur travail, sa présence à l’intérieur de l’Iran le rendait précieux pour les médias internationaux. Il s’est ensuite installé à Londres, a rejoint la rédaction du *Guardian* en tant que journaliste spécialiste de l’Iran et a été nommé « Journaliste de l’année » par la Foreign Press Association en 2010, en reconnaissance de sa couverture des manifestations post-électorales et de ses travaux documentaires. Ses reportages sur la répression lui ont conféré une certaine crédibilité auprès du lectorat occidental. Lorsqu’il a par la suite porté un jugement sur l’opposition organisée au régime clérical, ces prises de position ont été publiées sous l’égide du *Guardian* plutôt que par le biais d’un média d’État iranien. C’est précisément cette différence de provenance qui a conféré de l’influence à la manière dont la question a été présentée.
#Iran News: Swedish News Outlet Exposes Rouzbeh Parsi’s Ties to Regime’s #Influence Networkhttps://t.co/9xkCG1TKZ9
— NCRI-FAC (@iran_policy) January 29, 2025
Une ligne éditoriale constante contre le OMPI
Cette tendance était déjà perceptible en janvier 2010. Dans une tribune publiée par *The Guardian* et intitulée « La mauvaise approche vis-à-vis de l’Iran », Dehghan s’opposait à un soutien britannique accru au CNRI. Il affirmait que le CNRI ne représentait ni l’opposition iranienne ni la majorité des Iraniens en exil, et que Maryam Radjavi ainsi que son organisation ne jouissaient d’aucune popularité en Iran. Il soutenait en outre qu’un soutien occidental mettrait en péril les manifestants locaux en permettant à Téhéran de les associer au CNRI. Ces qualificatifs n’étaient pas fortuits ; ils établissaient un narratif récurrent selon lequel la résistance organisée était politiquement illégitime, socialement isolée et stratégiquement néfaste pour les Iraniens aspirant au changement.
Quatre ans plus tard, en mai 2014, Dehghan a publié un article sur le blog du *Guardian* consacré à l’Iran, intitulé « Pourquoi le Canada fait fausse route sur l’Iran », pour contester la politique d’isolement de Téhéran prônée par Ottawa. Dans ce même texte, il qualifiait Maryam Radjavi de dirigeante d’une organisation « radicale en exil » et indiquait que le OMPI / MEK était décrit par de nombreux observateurs comme une organisation « aux allures de secte ». Le message politique était explicite : les gouvernements occidentaux devaient privilégier le dialogue avec Téhéran plutôt que de légitimer le OMPI / MEK comme une alternative.
En février 2017, au sujet de la politique de Donald Trump à l’égard de l’Iran, Dehghan a de nouveau qualifié le OMPI /MEK de groupe d’opposition « marginal » et « extrêmement impopulaire en Iran ». Deux mois plus tard, dans une tribune intitulée « Le peuple iranien se soucie des élections. Cette soi-disant opposition marginale démocratique, non », le ton s’est encore durci. Il a qualifié le OMPI /MEK d’organisation « obscure », a réitéré l’étiquette de « secte », a repris à son compte la description faite par Reza Pahlavi d’une « structure de type sectaire » et a opposé les forces d’exil prônant un changement de régime à la participation aux élections de la République islamique. L’ensemble de ces arguments ne relevait pas d’une simple critique historique ; il s’agissait de démontrer aux décideurs occidentaux que le OMPI / MEK n’était ni fiable ni politiquement pertinent.
Trois mois plus tard, le 2 octobre 2018, Dehghan et Kim Willsher ont rapporté que la France avait officiellement conclu que le ministère iranien du Renseignement avait commandité l’attentat déjoué. Cette information ultérieure constitue un contexte important qui évite de tirer des conclusions hâtives quant à ses motivations. Cela n’efface pas pour autant le choix éditorial initial : lorsque le complot présumé a été rendu public, l’article explicatif principal a simultanément mis la cible visée sur le banc des accusés devant l’opinion publique occidentale.
Une même architecture politique se retrouvait dans ces articles : si la « République islamique » pouvait être critiquée pour sa répression, son processus politique interne était systématiquement présenté comme le cadre réaliste du changement, tandis que l’opposition organisée prônant un changement de régime était dépeinte comme marginale, suspecte ou déconnectée de la réalité. Cette présentation correspond étroitement à l’un des objectifs stratégiques de longue date de Téhéran à l’étranger : convaincre les publics occidentaux qu’il n’existe aucune alternative organisée et crédible au système en place.
Le 2 juillet 2018, jour même où les autorités européennes annonçaient des arrestations liées à un projet d’attentat à la bombe contre un rassemblement du CNRI près de Paris, Dehghan publiait dans *The Guardian* un article explicatif intitulé « Qui est ce groupe iranien visé par des poseurs de bombes et prisé des alliés de Trump ? ». Le titre et le chapeau mettaient en avant non pas l’opération étatique présumée, mais la nature de la cible visée. L’article qualifiait le OMPI / MEK de groupe « extrémiste » aux allures de « secte », revenait sur son passé violent et sa désignation antérieure comme organisation terroriste, soulignait les paiements versés à des intervenants occidentaux et relayait des allégations concernant le traitement réservé aux membres. Sur le plan éditorial, cela avait pour effet de placer la légitimité des victimes potentielles au cœur du récit, au moment même où un complot terroriste présumé, orchestré par l’Iran, était révélé au grand jour.
Cet aspect est crucial, car la diabolisation est indissociable de la politique de sécurité physique. Ce même mouvement d’opposition, surveillé par des agents du gouvernement iranien aux États-Unis et visé par un projet d’attentat à la bombe en Europe, était simultanément présenté aux lecteurs occidentaux comme un groupe marginal, sectaire et dépourvu de soutien significatif. Une campagne de sécurité peut viser à affaiblir un adversaire simultanément sur les plans physique, politique et réputationnel. Le journalisme revêt alors une importance particulière dans ce dernier domaine, car le jugement semble émaner d’une institution indépendante plutôt que de l’État qui cherche à nuire à l’adversaire.
From Christ to the #IRGCterrorists: How Iranian Operatives Exploited #Sweden’s Asylum Systemhttps://t.co/rfw7ZIlfp7
— NCRI-FAC (@iran_policy) April 27, 2025
Retour en Iran et aveux annoncés
La portée du parcours de Dehghan a pris une nouvelle dimension en 2026. Selon certaines sources, il se trouvait en Iran depuis le 11 avril et publiait, en anglais, des observations sur la stabilité, le retour à une vie normale et sa liberté de circuler dans le pays. Il s’agissait du même journaliste qui, par le passé, avait affirmé avoir été contraint de quitter l’Iran à la suite d’une mise en garde du ministère du Renseignement concernant son travail pour des médias étrangers. Son retour revêtait une importance particulière dans un État où les contacts avec les médias étrangers ou l’opposition sont traités comme des questions de sécurité nationale.
Quatre mois plus tard, les aveux sont tombés. Dehghan a déclaré que l’entretien qu’il avait réalisé en 2010 pour *The Guardian* avec Sakineh Mohammadi Ashtiani n’avait jamais eu lieu et qu’il avait entièrement inventé l’article. Il a inscrit ces aveux dans une critique plus large dénonçant les reportages trompeurs ou mensongers sur l’Iran. Les médias iraniens se sont immédiatement emparés de l’affaire pour en amplifier la portée. Le diffuseur public IRIB l’a présenté comme l’auteur d’un article « anti-iranien » paru dans *The Guardian*, tandis que l’agence Tasnim a titré sur le fait que l’histoire même de la lapidation relevait du mensonge.
Pourtant, l’affaire de lapidation en question avait été documentée de manière indépendante. Le 9 août 2010, Amnesty International avait signalé que la condamnation à mort par lapidation de Mme Ashtiani était maintenue en attendant le réexamen de son dossier. Dehghan avait donc fabriqué un témoignage au sein d’une affaire réelle liée aux droits humains. Cette situation a rendu ses aveux particulièrement utiles pour Téhéran : un mensonge journalistique avéré pouvait servir à discréditer des reportages véridiques sur les violations des droits. Les conséquences perdurent : les futurs prisonniers, témoins et défenseurs des droits doivent désormais surmonter la méfiance suscitée par un témoignage inventé, publié sous la bannière d’un média occidental prestigieux.
Ces aveux modifient également la manière dont il convient d’interpréter les reportages politiques de Dehghan. Les affirmations concernant l’OMPI (MEK) ne peuvent plus tirer leur légitimité du seul statut d’ancien correspondant de *The Guardian* en Iran ou de sa réputation d’initié ; elles doivent désormais s’appuyer sur des sources vérifiables de manière indépendante. L’enjeu dépasse le cadre de la publication initiale : ses reportages de 2018 sur l’OMPI ont par la suite été cités comme sources dans des documents d’analyse politique et des travaux de recherche, prolongeant ainsi le récit qu’il avait construit bien au-delà du cycle d’actualité d’origine.
Ce que l’affaire démontre réellement
L’importance de Dehghan dépasse donc le cadre d’un simple entretien falsifié. Il est passé de l’environnement médiatique contrôlé de l’Iran à une position d’influence inhabituelle au sein du journalisme occidental, bâtissant sa crédibilité grâce à ses reportages sur la répression ; [Il/Elle] a utilisé cette tribune à maintes reprises pour présenter l’opposition organisée à Téhéran comme illégitime ou insignifiante ; est retourné(e) en Iran ; puis a fourni aux médias iraniens des aveux susceptibles d’être détournés pour discréditer les rapports occidentaux sur les droits humains.
Ce schéma s’inscrit dans une logique que les services de renseignement de Téhéran eux-mêmes ont décrite ouvertement : le travail de renseignement s’appuie sur une couverture professionnelle, le journalisme fait partie du champ de bataille informationnel et les mouvements d’opposition constituent des cibles pour la sécurité. L’affaire Dehghan illustre l’importance de la provenance de l’information. Une qualification politique relayée sous la signature d’un journaliste occidental crédible peut passer du journalisme à l’analyse, de l’analyse à la citation, pour finir par être acceptée par les lecteurs ultérieurs comme un fait établi.
C’est là que réside la valeur stratégique : discréditer l’opposition, présenter la « réforme de l’intérieur » comme la seule voie réaliste et ébranler la confiance envers les reportages qui dénoncent la répression. Dans cette guerre de l’information, un média étranger respecté ne sert pas seulement de tribune ; il confère la crédibilité nécessaire à la diffusion d’un récit.


