
Un fait important dans l’Iran post-Khamenei est que le régime est entré dans une crise de pouvoir. L’État poursuit la guerre et l’oppression, mais l’instance qui pouvait régler tout différend sérieux a disparu. À sa place, un dangereux vide s’est installé, géré par des procédures d’urgence et des démonstrations d’unité forcées. En vertu de l’article 111, un conseil de direction provisoire gouverne désormais jusqu’à la désignation d’un successeur. La rapidité et l’anxiété qui entourent ce processus révèlent la véritable crainte du régime : que le vide au sommet ne devienne incontrôlable.
La rupture se manifeste d’abord dans la succession elle-même. Une version officielle prône la continuité : l’Assemblée des experts choisira le prochain dirigeant, et d’ici là, le conseil provisoire gouverne. Une autre version parle d’urgence, voire de précipitation : l’agence de presse d’État Mehr a relayé à plusieurs reprises des demandes d’accélération de la décision, et Ahmad Alamolhoda a déclaré sans ambages que l’« élection » avait déjà eu lieu et que le dirigeant était déjà désigné. Deux jours auparavant, un autre haut dignitaire religieux avait affirmé que Khamenei n’avait désigné aucun successeur et que les experts décideraient selon leurs propres critères. Ce discours n’est pas celui d’une transition apaisée. Il s’agit plutôt du discours d’une élite qui s’empresse de rétablir un centre souverain avant que l’incertitude ne se manifeste au sein du pouvoir.
Son of #Iranian Regime’s Supreme Leader Suspends Religious Classes Amid Growing Speculation About Successionhttps://t.co/pxdrusavZD
— NCRI-FAC (@iran_policy) 24 septembre 2024
La rupture est encore plus flagrante concernant la guerre. Le président du régime, Massoud Pezeshkian, a tenté de circonscrire le conflit. Il a déclaré que les États voisins étaient les « frères » de l’Iran, que Téhéran ne souhaitait pas de querelle avec eux et a conditionné la riposte : si des attaques proviennent de leur territoire, l’Iran répondra depuis son point d’origine.
Ali Larijani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, est alors intervenu et a clairement indiqué que la décision finale revenait à une autre personne. Il a affirmé qu’il n’y avait « aucun désaccord » dans le pays quant à la nécessité de combattre les États-Unis et Israël, a menacé de frapper les bases utilisées contre l’Iran, a déclaré que le détroit d’Ormuz n’avait pas été officiellement fermé mais s’était fermé « naturellement », et a averti que si l’Europe entrait en guerre, l’Iran riposterait.
Le juge en chef Gholamhossein Mohseni Ejei a ensuite clarifié la hiérarchie. Il s’est d’abord présenté comme le garant de la continuité, affirmant que le conseil de direction provisoire avait été formé et qu’il s’acquitterait de ses fonctions « dans les plus brefs délais ». Il a ensuite déclaré que la géographie de certains États régionaux était exploitée « ouvertement et secrètement » par l’ennemi et que les attaques contre ces cibles se poursuivraient, ajoutant que le gouvernement et les autres branches du système étaient d’accord.
Il ne s’agissait pas d’un simple développement de la position de Pezeshkian, mais d’une rectification. En substance, cela signifiait que la présidence élue ne définit pas la ligne de conduite de l’État en temps de guerre une fois le guide suprême disparu ; c’est le bloc clérical et sécuritaire qui le fait.
L’ensemble de l’appareil sécuritaire tient le même discours. Le porte-parole des forces armées, Abolfazl Shekarchi, a déclaré que tout pays cédant son espace aérien ou son territoire à l’ennemi devient une cible légitime. Khatam al-Anbiya a sommé l’Azerbaïdjan d’expulser les « sionistes » et de ne pas mettre en danger la sécurité iranienne et azerbaïdjanaise. Mehr a également relayé des avertissements judiciaires rappelant que toute aide apportée à l’ennemi en temps de guerre constitue un crime.
Ces déclarations ne sont pas anodines. Elles révèlent où se consolide l’autorité : non pas autour d’un successeur publiquement reconnu, puisqu’il n’y en a pas encore, mais autour des institutions capables de mener la guerre, de réprimer la dissidence et d’attiser les tensions.
La mort de Khamenei n’a pas aboli la dictature cléricale. Elle a éliminé la seule figure capable d’imposer une seule voix à tous les centres de pouvoir rivaux. Le système tente désormais de recréer cette voix en précipitant la succession et en exagérant l’unité nationale.
Mais les vagues successives de contestation depuis 2017 ont déjà démontré que la société iranienne est profondément exaspérée par le régime clérical. Cependant, les bombardements étrangers ne seront pas la force qui fera tomber le système, et ce n’est pas ce que le régime craint réellement. L’effondrement final du Velayat-e Faqih est lié au sort de Khamenei lui-même ; une fois qu’il aura disparu, l’ère de ce régime sera terminée. La véritable menace existentielle — celle que les autorités redoutent le plus — est la synergie entre une population en colère et une résistance disciplinée et organisée. C’est ce soulèvement intérieur, plutôt qu’extérieur, qui représente la menace. Des frappes finales qui démantèleront enfin le système.

