
Le régime iranien a célébré le premier anniversaire de la mort de son ancien président, Ebrahim Raïssi, par ce que les médias d’État ont décrit comme plus de 120 000 commémorations à travers le pays. Ce chiffre est stupéfiant, non seulement par son audace logistique dans un pays en proie au désespoir économique, mais aussi par ce qu’il révèle : un régime si fragile dans sa légitimité qu’il transforme le deuil en théâtre politique et fait d’un président controversé un martyr national.
Ebrahim Raisi, a vital member of the “Death committee” in the 1988 massacre of 30,000 political prisoners in #Iran, is scheduled to speak at the #UNGA on September 19. It's crucial to hold him accountable. @CFR_org#ProsecuteRaisiNOW pic.twitter.com/P3og0YdvhP
— NCRI-FAC (@iran_policy) 18 septembre 2023
Les messages officiels, principalement ceux du Guide suprême du régime, Ali Khamenei, ont dépeint Raïssi comme un humble serviteur du peuple, un révolutionnaire dévoué qui a gouverné avec compassion, intégrité et altruisme. Son opposition aux négociations directes avec les États-Unis a été saluée comme la preuve d’une fidélité idéologique inébranlable. Ses « longues heures » et son « dévouement infatigable » ont été présentés comme une preuve de supériorité spirituelle. Et surtout, son héritage a été invoqué comme l’emblème de la force incorruptible de la dictature cléricale.
Pourtant, derrière les éloges et le deuil orchestré, un récit différent persiste, plus difficile à écrire et encore plus difficile à réprimer. Raïssi était connu, tant au niveau national qu’international, moins pour sa compassion que pour son rôle dans les exécutions massives de prisonniers politiques de 1988, un épisode qui lui a valu le surnom de « Boucher de Téhéran ». Son mandat a coïncidé avec la répression brutale des manifestations de 2019 et des soulèvements nationaux de 2022-2023, déclenchés par la mort de Mahsa Amini en garde à vue. Pour de nombreux Iraniens, le nom de Raïssi évoque non pas le service, mais la répression. Le fait que cette réalité ait imprégné jusque dans les médias d’État – où certains responsables ont reconnu qu’il était surnommé « Ayatollah Edaam » (l’Ayatollah des exécutions) – témoigne du contraste entre la création d’image et l’expression de la vérité dans l’Iran d’aujourd’hui.
L’ampleur même de la campagne commémorative suggère bien plus qu’un simple deuil : une tentative concertée de restaurer la peur, d’unifier les forces de sécurité fracturées et de réaffirmer le contrôle idéologique. Des rapports en provenance d’Iran indiquent que le régime connaît une érosion significative de la loyauté parmi les cadres intermédiaires des Gardiens de la révolution et des forces du Bassidj, autrefois ses instruments les plus fiables de maintien de l’ordre interne. Dans ce contexte, Raïssi est présenté non seulement comme un président déchu, mais aussi comme une icône révolutionnaire destinée à inspirer les troupes hésitantes et à démoraliser les dissidents. Le message est clair : l’accès au pouvoir passe par l’obéissance, le sacrifice et, si nécessaire, l’effusion de sang.
Cette tentative de mythifier Raïssi intervient également dans un contexte de profonde fragilité interne. Après des années de sanctions écrasantes, d’inflation galopante et d’un mécontentement social croissant, la dictature cléricale est confrontée à ce qui pourrait être sa plus grave crise de légitimité depuis la révolution de 1979. Les dénonciations répétées de Khamenei envers ses ennemis présumés – les groupes d’opposition, les États-Unis et les gouvernements européens – constituent moins un positionnement stratégique que des affirmations rituelles destinées à consolider une élite fracturée. Dans un aveu révélateur, Raïssi lui-même a un jour affirmé qu’« aucun trouble depuis quatre décennies ne s’est produit sans qu’il y ait une trace des Moudjahidine du peuple », faisant référence à l’Organisation des Moudjahidine du peuple (OMPI/MEK).
La question du coût se pose également. Des critiques au sein même de l’establishment iranien – dont Abbas Abdi, ancien interrogateur des services de renseignement devenu militant réformiste – ont ouvertement remis en question la logique de dépenser des sommes colossales pour glorifier Raïssi alors que des millions d’Iraniens sont confrontés à la pauvreté et à l’insécurité alimentaire. « Ils veulent organiser 120 000 cérémonies », a écrit Abdi, « mais ils ne peuvent pas écrire 120 lignes positives sur sa présidence. » De tels propos, publiés dans des médias agréés par l’État, soulignent un fossé grandissant au sein de la classe politique – un débat non pas sur la morale du régime, mais sur sa stratégie de survie.
Cette survie repose de plus en plus sur le spectacle. Affiches géantes, processions chorégraphiées et hommages télévisés se substituent à la légitimité politique. L’objectif est de signaler sa détermination à un public moins impressionné qu’épuisé, et aux observateurs internationaux qui pourraient confondre mobilisation de masse et soutien massif.
Pourtant, la contradiction est évidente. Un État confiant dans ses fondements n’a pas besoin de dépenser ses maigres ressources pour prouver que ses dirigeants déchus étaient aimés. Il n’a pas besoin de rappeler sans cesse à ses citoyens que l’exécution reste son langage de gouvernance privilégié. Et il n’a certainement pas besoin de sacraliser un homme que des millions de personnes associent à la répression, et non à la vénération.
Une grande partie de l’opinion publique perçoit cette commémoration comme une forme de coercition. Dans des villes comme Téhéran, Ispahan, Ahvaz, Machhad et au-delà, de jeunes Iraniens ont risqué l’arrestation, la torture et la mort en incendiant des portraits de Raïssi et en détruisant ses monuments. Il ne s’agit pas d’actes de vandalisme isolés ; ce sont des déclarations délibérées et courageuses d’une génération qui refuse d’oublier ce que Raïssi représentait.
En fin de compte, la glorification massive de Raïssi révèle moins la puissance du régime que sa panique. Il ne s’agissait pas d’une démonstration de confiance, mais d’un spectacle de peur, auquel s’est opposé le défi, et non la dévotion. Un miroir du désespoir, poli, certes, mais visiblement fissuré.

