dimanche, décembre 7, 2025
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Iran : L’Internet à deux vitesses et censuré devient encore plus cher

Iran : L’Internet à deux vitesses et censuré devient encore plus cher
Extérieur du ministère des Communications, Téhéran

La hausse des prix des données mobiles est arrivée discrètement, se fondant dans une matinée de semaine marquée par la fermeture des écoles, les alertes à la pollution et les perturbations des transports. Mais le choc a été immédiat : une nouvelle augmentation des tarifs Internet, alors même que les débits restent bridés et que des plateformes entières demeurent bloquées. Puis, presque au même moment, un média lié aux services de renseignement a publié une liste de responsables et de personnalités médiatiques qui bénéficieraient d’un « Internet blanc » – des lignes quasi non filtrées inaccessibles aux utilisateurs ordinaires. La coïncidence était frappante. Alors que le public paie plus cher pour moins de services, la hiérarchie même du système est devenue impossible à dissimuler.

Une fuite confirmant le système de privilèges

Début décembre, Boltan News – largement présenté dans les médias iraniens comme lié au ministère du Renseignement – a publié une liste de personnalités politiques et de commentateurs proches du pouvoir qui auraient utilisé des cartes SIM « blanches ». La liste était fortement biaisée en faveur des « réformateurs » de l’establishment : Javad Zarif, Ali Rabiei, Hesamoddin Ashna, Gholamhossein Karbaschi, Mohammad-Ali Abtahi et plusieurs experts reconnus. Des noms liés à Etemad, Shargh, Entekhab et Ham-Mihan y figuraient également.

Cette divulgation apparaissait moins comme un acte de transparence que comme une tentative de discréditer la faction que les médias alignés sur Khamenei présentent régulièrement comme rivale. Mais elle a confirmé ce que les utilisateurs soupçonnaient depuis longtemps : la censure n’est pas appliquée de manière uniforme. Ceux qui travaillent au sein des institutions étatiques ou qui leur sont proches naviguent souvent avec moins d’obstacles, tandis que le public doit composer avec des filtres, des VPN défaillants et des interruptions de service soudaines. Lorsque de tels privilèges deviennent publiquement traçables – comme ce fut le cas lorsque les métadonnées de géolocalisation ont révélé des publications non filtrées – le ressentiment s’accroît. Les données officielles, et même les analyses proches du régime, tendent à minimiser la gravité de cette fracture numérique.

Un système fondé sur un accès inégal
L’architecture de filtrage iranienne a toujours visé le contrôle, et non une limitation universelle. Lors de périodes politiquement sensibles, les plateformes ralentissent ou disparaissent pour la plupart des utilisateurs, tandis que certaines institutions continuent de fonctionner avec un minimum de perturbations. Les reportages nationaux ont montré comment les coupures répétées lors des crises fragmentent la sphère numérique en plusieurs niveaux :

  1. Lignes réservées aux personnalités de l’État ;
  2. Forfaits professionnels semi-privilégiés commercialisés comme « professionnels » ;
  3. Le grand public, dépendant de VPN dont la légalité est délibérément ambiguë.

La fuite des cartes SIM blanches a mis en lumière cette structure à un moment où la confiance du public était déjà en berne. Elle a également révélé la contradiction au cœur du projet de censure : les autorités insistent sur le fait que les restrictions existent pour « protéger la société », tout en accordant de larges exemptions à ceux qui sont les plus influents dans l’élaboration du discours officiel. Lorsque les privilèges deviennent des instruments de pression au sein de l’élite, la nature politique de cette politique apparaît au grand jour.

Hausse des prix, stagnation de la qualité

L’augmentation des tarifs entrée en vigueur le mardi 2 décembre 2025 a accentué ce sentiment d’injustice. Selon les médias d’État iraniens et les déclarations des opérateurs, les autorités de régulation ont approuvé une hausse des prix de l’internet mobile pouvant atteindre 20 %. MCI (Hamrah-e Aval) et Irancell ont tous deux indiqué que cet ajustement faisait suite à des mois de demandes liées à l’inflation, aux fluctuations du taux de change et à l’augmentation des coûts de maintenance.

Ces explications sont techniquement plausibles, mais elles ne changent rien à la réalité vécue : la qualité du service ne s’est pas améliorée. Une évaluation réalisée en 2024 par l’Association du commerce électronique de Téhéran classait l’Iran 97e sur 100 pays pour la qualité d’internet, la qualifiant de « lente, limitée et perturbée ». Ce classement correspond à l’expérience quotidienne. L’utilisation d’un VPN – désormais une nécessité plutôt qu’un choix – achemine le trafic par des chemins inefficaces et surcharge davantage le réseau. Les opérateurs mettent en garde contre un manque d’investissement, mais les utilisateurs ne constatent ni plus de stabilité ni moins de blocages.

Pour les ménages les plus modestes, la hausse des coûts est particulièrement difficile à supporter. La connexion internet est indispensable pour les opérations bancaires, la recherche d’emploi et l’éducation, surtout après les centaines de fermetures d’établissements scolaires dues à la pollution atmosphérique qui ont contraint les élèves à suivre des cours en ligne. Alors que les dépenses mensuelles liées à l’alimentation et aux transports augmentent déjà plus vite que les salaires, la hausse des prix des données constitue un frein à la participation à la vie publique.

Pourquoi l’inégalité numérique alimente les tensions politiques

La réaction aux révélations concernant les cartes SIM blanches témoigne de bien plus que de la simple colère face à la discrimination. Elle révèle un sentiment plus général selon lequel la rareté – de l’eau, du carburant, des soins de santé et désormais de la connectivité – est répartie de manière à récompenser la loyauté et à sanctionner l’éloignement du pouvoir. Même des médias agréés par le régime, comme Jahan-e Sanat, ont dénoncé une forme d’« apartheid numérique », soulignant que les initiés contournent les restrictions mêmes qu’ils défendent publiquement.

Cette hiérarchie fragilise l’un des principaux arguments de l’État concernant le filtrage : la protection uniforme de l’intérêt national. Lorsqu’une plateforme axée sur la sécurité expose sélectivement ses factions rivales tout en évitant de mentionner ses pairs et les membres internes qui lui sont affiliés, les citoyens se sentent menacés.

Il s’agit davantage d’une chorégraphie politique que d’une politique. Et lorsque des tarifs plus élevés sont annoncés la même semaine, cette séquence semble intentionnelle : un rationnement pour le grand public, des rappels à l’ordre pour l’élite.

Les critiques internes au système – qu’elles émanent d’avocats qualifiant le filtrage d’aberration économique ou de fonctionnaires se plaignant des interruptions – visent en fin de compte à préserver le modèle, et non à le libéraliser. Ces voix réclament une gestion plus fluide ou des règles plus claires, et non un accès libre. Le postulat selon lequel la censure est structurelle, et non temporaire, demeure inchangé.

Un régime pris au piège entre permission et peur

Aucun ajustement technique ne peut résoudre la logique politique qui sous-tend ce système. De petites concessions – plafonnements tarifaires temporaires, déblocage sélectif ou examen public des forfaits « professionnels » – ne changeront rien à la réalité fondamentale : deux internets, deux normes d’accès et un gouvernement incapable de les concilier.

Le paysage numérique iranien reflète désormais sa crise de gouvernance plus vaste. L’État ne peut ouvrir pleinement internet sans encourager la critique, et il ne peut le fermer complètement sans provoquer la colère populaire qu’il redoute le plus. Tant que la rareté et le privilège resteront les piliers de sa stratégie informationnelle, chaque nouvelle flambée des prix ou fuite d’informations ne fera que confirmer la même conclusion : le problème n’est pas la bande passante ni le coût, mais l’architecture politique qui détermine qui peut parler, qui doit contourner le système et qui finance les deux.