AccueilActualitésActualités: Iran ProtestationsPourquoi Téhéran redoute encore le soulèvement qu'il prétend avoir écrasé

Pourquoi Téhéran redoute encore le soulèvement qu’il prétend avoir écrasé

Pourquoi Téhéran redoute encore le soulèvement qu'il prétend avoir écrasé
PHOTO D’ARCHIVE : Des jeunes Iraniens faisant le signe de la victoire lors du soulèvement de 2022

À chaque anniversaire du soulèvement de 2022, le régime clérical iranien s’efforce de prouver que l’incendie s’est éteint. Il inonde les rues de forces de sécurité, arrête les familles des manifestants tués, met en garde contre les « troubles » et organise des rassemblements de loyalistes pour occuper l’espace public avant que la population ne puisse le faire. Mais cette mise en scène trahit le message qu’elle est censée porter : les gouvernements sûrs d’eux ne transforment pas les cimetières en points de contrôle ni le deuil en une question de sécurité nationale.

La révolte a éclaté après la mort de Mahsa (Jina) Amini, survenue à la suite de son arrestation par la police des mœurs. Pourtant, réduire les événements qui ont suivi à une simple contestation du code vestimentaire féminin reviendrait à confondre l’étincelle avec le combustible. L’obligation du voile était un enjeu majeur car elle cristallisait la cruauté du régime en un acte quotidien de domination. Mais le soulèvement a rapidement dépassé ce cadre. Il était alimenté par la pauvreté, la corruption, l’humiliation ethnique et sociale, le désespoir de la jeunesse, les exécutions de manifestants et la conviction — acquise au prix fort — que la réforme était devenue une langue morte.

C’est pourquoi les slogans de 2022 ont presque immédiatement transcendé le vocabulaire des codes vestimentaires. Les manifestants ne réclamaient pas seulement une police plus clémente ou un assouplissement des règles sociales. Ils dénonçaient le Guide suprême, rejetaient la théocratie au pouvoir et refusaient le faux choix entre la dictature actuelle et la monarchie qu’elle avait remplacée. D’une ville à l’autre, le message n’était pas de réformer le système, mais de crier : « À bas Khamenei ! »

Téhéran a mieux saisi l’ampleur de la révolte que nombre d’observateurs extérieurs. Ses propres médias et responsables ont traité cet anniversaire non pas comme une commémoration, mais comme un tremplin potentiel. Ils ont évoqué des réseaux ennemis, des émeutiers soutenus par l’étranger, des médias hostiles et des cellules organisées. Ils ont mis en avant des contre-manifestations comme preuve de la loyauté populaire.

Les signes les plus révélateurs ne se trouvent pas seulement dans la rue, mais au sein même de l’appareil d’État. Après six mois de révolte nationale, des mesures qui auraient autrefois été rapidement adoptées par la machine répressive ont commencé à piétiner. Le projet de loi sur le hijab a circulé laborieusement entre le pouvoir judiciaire, le gouvernement, les commissions du Majlis et le Conseil des gardiens, subissant révisions, reports et remaniements successifs. Les plans de restriction d’Internet ont suivi un schéma similaire : partiellement imposés dans les faits mais débattus à l’infini sur le plan juridique ; trop utiles pour être abandonnés, mais trop explosifs pour être mis en œuvre sans heurts. Le régime souhaitait un contrôle plus strict, mais il redoutait le coût politique qu’impliquerait de l’admettre ouvertement.

La nouvelle législation contre l’espionnage et l’infiltration témoigne du même réflexe d’inquiétude. Conçue pour criminaliser un large éventail de contacts avec des médias, des institutions et des gouvernements étrangers, elle a fait l’objet de révisions, d’objections et de retards procéduraux au sein des instances du régime, en raison de désaccords sur les définitions, les sanctions et la formulation constitutionnelle. Le problème n’est pas une quelconque retenue libérale, mais la crainte qu’un excès de zèle ne serve de détonateur. Le régime reste brutal, mais il n’est plus politiquement insouciant. Le soulèvement a modifié l’équilibre entre ce que le régime veut faire et ce qu’il ose faire ouvertement.

Les racines de ce soulèvement ne se sont pas desséchées ; elles se sont multipliées. L’inflation a englouti les salaires. Retraités, travailleurs, enseignants, infirmiers, chauffeurs routiers et employés du secteur pétrolier continuent de manifester pour dénoncer les salaires impayés et l’avenir qui leur a été volé. Les exécutions se sont multipliées, servant d’outil d’intimidation. Les luttes intestines entre factions se sont intensifiées plutôt que de s’apaiser. Les responsables s’accusent mutuellement d’incompétence et de corruption sans pour autant proposer au pays la moindre issue. Le régime peut encore inspirer la peur, mais il ne peut plus susciter l’adhésion.

La répression n’a pas non plus anéanti l’organisation. Les unités de résistance des MEK semblent plus agiles et expérimentées qu’avant 2022, et plus aptes à opérer sous surveillance. Leurs actions ne sont pas des manifestations conventionnelles : projections publiques, pancartes, graffitis, slogans coordonnés et opérations-éclairs menées dans plusieurs villes. Elles visent autant l’impact psychologique que politique. Elles mettent à mal la prétention du régime à l’omniprésence et démontrent qu’une contestation organisée peut émerger, même dans un environnement verrouillé.

L’accélération de ces opérations, signalée après le soulèvement de janvier, est significative. Les systèmes autoritaires survivent en persuadant les citoyens que toute résistance est isolée, vaine et vouée à l’échec. Les actes de défi répétés — surtout lorsqu’ils sont géographiquement dispersés et synchronisés avec des moments symboliques — ébranlent cette psychologie. Ils témoignent du fait que la résistance est toujours là, qu’elle s’organise et prend des risques. Dans un pays où l’activité politique a été contrainte à la clandestinité, ce message peut peser plus lourd qu’un manifeste.

C’est pourquoi la peur du régime est rationnelle. Le soulèvement de 2022 ne s’est pas achevé parce que ses revendications avaient été satisfaites ; il a été réprimé par la violence. Cette distinction est capitale. Un mouvement réprimé revient avec sa mémoire intacte. Une société blessée revient avec moins d’illusions. Un régime qui hésite sur l’application du port du hijab, le contrôle d’Internet et les lois sur l’espionnage révèle qu’il a conscience que le pays a changé.

Quatre ans plus tard, le discours officiel de Téhéran proclame la victoire. Pourtant, son comportement dément cette affirmation. Il entoure les dates anniversaires d’arrestations, d’avertissements, de contre-manifestations et d’une rhétorique de siège, car cet anniversaire n’est pas une simple date. Il marque le moment où des millions de personnes ont découvert que leur colère intime était partagée, que les slogans pouvaient converger et que la cible n’était pas une politique spécifique, mais le régime lui-même.

Cette prise de conscience ne peut être étouffée par la télévision d’État ni dispersée par les forces anti-émeutes. Elle peut être retardée, réprimée et contrainte à la clandestinité, mais elle survit partout où la pauvreté côtoie l’humiliation, où l’on refuse justice aux mères, où les travailleurs protestent contre des salaires de misère et où les jeunes Iraniens, en regardant l’avenir, ne voient qu’un mur. Le régime a de bonnes raisons de redouter la prochaine explosion. Les conditions qui ont engendré la précédente sont toujours présentes — et se sont même aggravées.