
La crise iranienne de septembre 2026 se mesure en missiles, en pétroliers et en inflation. Les chargements de pétrole brut iranien se sont effondrés, passant d’environ 2 millions de barils par jour en mars à environ 220 000 à 255 000 en août. Le FMI prévoit une inflation proche de 70 %. Un blocus naval américain a réussi là où des années de sanctions ont échoué : asphyxier l’une des principales sources de devises étrangères de Téhéran.
Mais la crise actuelle du régime n’a pas commencé en mer, ni avec les guerres régionales qui ont fini par atteindre le territoire iranien. Ses origines résident dans une menace bien plus fondamentale pour le système en place : des révoltes nationales répétées en Iran.
Le premier avertissement est apparu le 28 décembre 2017, moins de deux ans après la mise en œuvre de l’accord sur le nucléaire iranien (JCPOA) et l’allègement des sanctions qui l’accompagnait. Les manifestations, initialement motivées par la hausse des prix, ont rapidement pris une tournure politique et se sont propagées à l’ensemble du pays. Le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI) a fait état d’au moins 50 manifestants tués et d’environ 8 000 arrestations.
Novembre 2019 a été plus dangereux encore. Une augmentation soudaine du prix de l’essence a déclenché un soulèvement dans près de 190 villes. Selon le CNRI, plus de 1 500 manifestants ont été tués, 4 000 blessés et 12 000 arrêtés. Le CNRI estime que plus de 1 890 infrastructures étatiques et sécuritaires ont été attaquées, dont plus de 1 000 banques, des dizaines de centres de sécurité et de nombreuses institutions gouvernementales.
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Iran: 2019 Uprising, Cities and Provinces in November 2019 #Iran Protests #WeStand4FreeIranhttps://t.co/wNYyIHTiII pic.twitter.com/WAxenPetAD— NCRI-FAC (@iran_policy) November 1, 2020
Puis vint septembre 2022. Le soulèvement qui suivit la mort de Mahsa Amini persista pendant des mois. En décembre, l’OMPI estimait que plus de 750 manifestants avaient été tués et plus de 30 000 arrêtés, les manifestations touchant plus de 280 villes.
Ces trois soulèvements avaient mis en évidence le problème stratégique auquel Ali Khamenei était confronté : la menace la plus grave pour le système n’était plus seulement la pression étrangère, mais une société de plus en plus rebelle.
Cependant, du point de vue de Téhéran, le danger dépassait la simple colère populaire. L’Iran n’était pas témoin de simples manifestations isolées de mécontentement. Durant la même période, les Unités de résistance des Moudjahidine du peuple (MEK) étendaient leurs activités à travers le pays. Le régime était donc confronté à deux phénomènes dont la combinaison était potentiellement bien plus dangereuse que leur prise séparée : une société explosive, prête à se soulever à maintes reprises, et une résistance organisée cherchant à canaliser, diriger et structurer cette colère.
Cette combinaison modifia les calculs stratégiques du régime. Les troubles spontanés pouvaient désormais être réprimés. Les manifestations isolées pouvaient être dispersées. Mais les soulèvements nationaux récurrents, s’inscrivant dans un réseau organisé, posaient un problème différent : ils révélaient un potentiel mécanisme de renversement du pouvoir.
Cette vulnérabilité intérieure est essentielle pour comprendre la portée profonde de la doctrine iranienne de « profondeur stratégique ». Cette politique ne visait pas seulement à projeter sa puissance au Moyen-Orient. Elle servait également un régime dont la préoccupation première était sa survie politique. Maintenir les conflits hors des frontières iraniennes, dominer les champs de bataille régionaux et détourner l’attention internationale vers l’extérieur permettait d’éviter que l’instabilité intérieure ne devienne la question politique centrale.
Khamenei a défendu à plusieurs reprises l’intervention à l’étranger comme un moyen d’empêcher la guerre d’atteindre l’Iran. En 2017, expliquant l’intervention en Syrie, il a déclaré que si Téhéran n’avait pas affronté ses ennemis sur place, il aurait dû les affronter « à Téhéran, dans le Fars, au Khorasan et à Ispahan ». De même, les dirigeants militaires iraniens ont décrit la Syrie et l’Irak comme un bouclier de sécurité opérant au-delà des frontières iraniennes.
Téhéran en a payé le prix. Des documents obtenus suite à une intrusion dans les serveurs de la présidence iranienne ont révélé que le régime avait estimé à plus de 50 milliards de dollars les dépenses consacrées au soutien du gouvernement de Bachar el-Assad durant la guerre en Syrie. D’autres correspondances divulguées ont mis en lumière des milliards de dollars de dettes syriennes que Téhéran peinait à recouvrer.
La Syrie n’était pas simplement un allié. Elle constituait le pivot géographique reliant l’Iran au Hezbollah et à la Méditerranée – le « pilier » de l’axe régional, selon les termes employés par Khamenei.
Puis survint le 7 octobre 2023. Quels que soient les calculs immédiats à l’origine de l’attaque, la crise régionale qui s’ensuivit a activé l’architecture que Téhéran avait mise des décennies à construire : des groupes armés supplétifs, des milices alliées et une influence politique s’étendant de Téhéran à la Méditerranée, en passant par l’Irak et la Syrie. Elle a également détourné l’attention internationale et régionale de manière spectaculaire de la crise intérieure iranienne.
Pour un régime qui avait dû faire face à trois soulèvements majeurs en cinq ans, cette externalisation de la crise présentait un avantage politique évident. Le centre de gravité s’est déplacé des rues d’Iran vers Gaza, le Liban, la Syrie, l’Irak et la confrontation plus large avec Israël et les États-Unis.
La Résistance iranienne soutenait alors que se focaliser uniquement sur les supplétifs de Téhéran revenait à confondre ces ramifications avec la source du problème : la « tête du serpent », affirmait-elle, se trouvait à Téhéran.
Pendant un temps, la confrontation régionale offrit un répit au régime sur le plan intérieur. Mais le prix à payer allait s’avérer exorbitant. Une stratégie conçue pour protéger Téhéran finit par détruire la profondeur stratégique même sur laquelle le régime s’appuyait.
Le réseau de supplétifs du régime fut fortement affaibli. Le Hezbollah subit de lourdes pertes militaires et de dirigeants, tandis que l’effondrement du gouvernement syrien en décembre 2024 rompit un lien territorial et logistique vital au sein du réseau régional de Téhéran. Le bouclier régional censé préserver l’Iran de toute confrontation disparut progressivement.
La guerre éclata en juin 2025. Après douze jours de frappes israéliennes et américaines, Khamenei rejeta ce qu’il qualifia de « paix imposée ». Sa logique était implacable : un repli sous la pression menaçait bien plus qu’un simple revers militaire. Il menaçait l’image d’invulnérabilité idéologique dont dépendait le reste de la base électorale fidèle au régime.
Mais alors même que le bouclier extérieur se brisait, la crainte principale de Téhéran demeurait intérieure. Le régime était parvenu à repousser une nouvelle confrontation nationale ; il n’avait cependant pas éliminé les conditions qui la provoquaient.
Fin 2025, les autorités, inquiètes d’une nouvelle explosion provoquée par l’essence, introduisirent prudemment des hausses de prix. Les forces de sécurité furent placées en état d’alerte maximale lors de la mise en place du nouveau système de tarification.
Ce fut un échec.
Le 28 décembre, les commerçants des bazars de Téhéran commencèrent à fermer leurs boutiques suite à l’effondrement du rial. Les manifestations se propagèrent du cœur économique de la capitale aux universités et aux villes de tout le pays.
Le bain de sang éclipsa les soulèvements précédents. Le réseau national de l’OMPI estimait, au 12 janvier, que plus de 3 000 manifestants avaient été tués. Le 24 février, le CNRI avait publié l’identité de 2 572 personnes tuées. Le régime annonça par la suite un bilan officiel de 3 117 morts ; d’autres organisations de défense des droits humains parvinrent à des estimations encore plus élevées.
L’État avait anticipé la révolte, s’était mobilisé pour la contrer et n’était pourtant pas parvenu à l’empêcher.
Ce point est crucial. Après les soulèvements de 2017-2018, 2019 et 2022, après des années d’exécutions, d’arrestations, de surveillance et de répression, et après une crise régionale qui avait temporairement détourné l’attention, la même menace ressurgit. Le conflit sous-jacent entre la société et l’État n’avait pas disparu.
Puis vint le 28 février.
Des frappes américaines et israéliennes tuèrent Ali Khamenei ainsi que de hauts responsables militaires. Après une quarantaine de jours de combats intenses, un cessez-le-feu fragile fut instauré en avril, avant que les hostilités ne reprennent et qu’en septembre, le conflit ne devienne une guerre de six mois.
Le régime répondit à la mort de Khamenei non par des réformes, mais par la continuité. Le 8 mars, l’Assemblée des experts a désigné son fils Mojtaba comme guide suprême. Ce dernier a ensuite maintenu en poste les personnes nommées par son père et leur a ordonné de poursuivre leurs actions conformément aux politiques existantes.
Ce choix ne relevait pas d’une simple continuité idéologique. Il reflétait l’analyse du régime quant aux conséquences d’un affaiblissement du pouvoir, qui semblait reculer face à une société déjà en rébellion.
La base loyaliste du régime est plus restreinte qu’auparavant, mais elle demeure armée, organisée et unie par des intérêts communs plutôt que par une idéologie. Pour un pouvoir confronté à une société explosive, admettre publiquement que des décennies de répression, de guerre par procuration, de confrontation nucléaire et de privations économiques se sont soldées par une capitulation risque de démoraliser précisément la base dont il a encore besoin pour survivre.
C’est pourquoi les actions apparemment distinctes du régime doivent de plus en plus être analysées sous le même angle. Sa question primordiale n’est plus de savoir comment rétablir l’ordre régional d’avant octobre 2023, mais comment empêcher qu’une défaite militaire, une crise économique et la colère populaire ne convergent vers un nouveau soulèvement susceptible de menacer le système lui-même.
C’est pourquoi les pressions étrangères et la répression intérieure vont désormais de pair. Depuis le 19 mars, au moins 56 personnes ont été exécutées pour atteinte à la sécurité nationale, selon la Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, dont 27 liées aux manifestations de janvier. Parallèlement, le CNRI signale une recrudescence des activités des Unités de résistance affiliées à l’OMPI.
Les massacres de manifestants lors du soulèvement de janvier, le climat sécuritaire instauré par la suite, l’accélération du recours aux exécutions et le ciblage des prisonniers politiques doivent donc être compris non pas comme des actes de répression isolés, mais comme les éléments d’une stratégie de survie plus vaste.
Le régime tente de rendre la rébellion plus dissuasive avant qu’un nouveau soulèvement ne se déclenche. Parallèlement, le CNRI signale une recrudescence des activités des Unités de résistance affiliées à l’OMPI.
Et c’est là la contradiction fondamentale que le régime n’a jusqu’à présent pas réussi à résoudre. La répression peut tuer des manifestants, mais elle n’a pas éliminé les causes de la révolte. Les exécutions peuvent semer la peur, mais elles n’ont pas réussi à instaurer une passivité politique durable. Les Unités de Résistance continuent d’opérer et les actes de défiance publics continuent de remettre en question l’image d’une société soumise par l’intimidation.
Pour Téhéran, la répression de la dissidence ne représente donc que la moitié du problème. Il faut également empêcher une société explosive de se lier politiquement et organisationnellement à la force qu’elle considère comme son ennemi organisé le plus redoutable.
Ceci explique en partie l’intensité de la campagne du régime contre l’OMPI. La répression physique et les exécutions agissent d’une part ; la diabolisation, d’autre part. L’objectif n’est pas simplement d’attaquer une organisation d’opposition. Il s’agit de créer une barrière politique et psychologique entre le mécontentement social et une résistance organisée capable de transformer les révoltes récurrentes en un défi durable à l’État.
Le contrôle de l’information poursuit le même but. La censure des activités de l’OMPI, les restrictions sur les informations concernant les Unités de résistance et la promotion d’alternatives politiques présentant peu de risques organisationnels pour l’État peuvent toutes avoir pour effet concret d’élargir ce fossé. Quelles que soient les intentions des acteurs extérieurs à l’Iran, le régime tire profit de la disparition, du débat public, de la question centrale : comment la colère populaire pourrait-elle s’organiser et se canaliser ?
La question centrale à laquelle Téhéran est confronté en septembre 2026 est donc la même que celle qui a émergé des soulèvements de 2017, 2019 et 2022, mais dans un contexte bien plus dangereux : le régime peut-il empêcher une nouvelle explosion de révolte populaire de se connecter à une résistance organisée à l’échelle nationale ?
Presque tout ce qu’il fait, des exécutions et de la répression interne à la propagande, à la censure et à son refus de montrer de la faiblesse à l’étranger, peut être compris à la lumière de cette crainte.
Téhéran a déplacé son front à l’étranger pour tenter de protéger le régime à l’intérieur du pays. Le front régional s’est désormais largement replié sur l’Iran.
Le front décisif se situe à l’intérieur de l’Iran.

