mercredi, février 1, 2023
AccueilActualitésActualités: Iran & MondeIran : l'heure des gardiens de la révolution

Iran : l’heure des gardiens de la révolution

Par Marie-Claude Decamps avec Philippe Bolopion et Laurent Zecchini

Le Monde – Un sentier balisé de spots mène, à travers le parc, jusqu’à un restaurant cossu au nom prédestiné, le Talaie, le "doré". Jets d’eau, fond musical et salon de thé en plein air : on se croirait dans quelque country club à l’américaine, n’était la clientèle triée sur le volet, quelques mollahs, de rares femmes voilées jusqu’aux pieds et une majorité de militaires en civil qui évoluent entre les buffets. Ce havre de paix sur les hauteurs de Téhéran est un restaurant réservé aux gardiens de la révolution, ces pasdarans devenus l’élite et la bourgeoisie d’affaires de la République islamique.

Par Marie-Claude Decamps avec Philippe Bolopion et Laurent Zecchini

Le Monde – Un sentier balisé de spots mène, à travers le parc, jusqu’à un restaurant cossu au nom prédestiné, le Talaie, le "doré". Jets d’eau, fond musical et salon de thé en plein air : on se croirait dans quelque country club à l’américaine, n’était la clientèle triée sur le volet, quelques mollahs, de rares femmes voilées jusqu’aux pieds et une majorité de militaires en civil qui évoluent entre les buffets. Ce havre de paix sur les hauteurs de Téhéran est un restaurant réservé aux gardiens de la révolution, ces pasdarans devenus l’élite et la bourgeoisie d’affaires de la République islamique.

"Accès interdit aux femmes sans tchador" : un petit panneau et un garde musclé rappellent les consignes islamiques. Au cas, sans doute, où certains auraient oublié que, créés le 5 mai 1979, au sortir de la révolution, par un décret de l’ayatollah Khomeiny, méfiant envers les anciennes troupes du chah, les pasdarans ont eu pour première mission d’être l’armée idéologique du régime, "ses yeux et ses oreilles" contre les "ennemis de l’intérieur", Kurdes, Arabes du Khouzistan, militants des moudjahidines du peuple.

La longue descente vers Téhéran est à elle seule un rappel du passé. Pas un quartier qui n’affiche les portraits géants de ses "martyrs" de la guerre Iran-Irak qui, entre 1980 et 1988, a fait 1 million de morts. Pasdarans et bassidji, ces jeunes miliciens placés sous leur contrôle, jadis volontaires pour monter au front, fournissent l’essentiel des portraits.

Aujourd’hui la guerre est loin. Les soldats de la révolution ont la cinquantaine et occupent des postes-clés. Surtout depuis l’élection, en 2005, de Mahmoud Ahmadinejad. Le président conservateur, lui-même ex-pasdaran, leur a facilité la tâche en tentant de "revivifier" les idéaux du début de la révolution. Les deux tiers des députés du Majlis, le Parlement, sont d’anciens gardiens. Le gouvernement en compte une vingtaine, notamment au ministère de l’intérieur. Au point que, dans le cadre des sanctions (gel des avoirs, restrictions de déplacements) adoptées par le Conseil de sécurité des Nations unies contre l’Iran, neuf hauts responsables pasdarans, dont cinq généraux, sont visés pour leur rôle dans le programme nucléaire et celui des missiles iraniens. Les Etats-Unis les accusent d’armer des insurgés en Irak et en Afghanistan et envisagent de les inscrire sur leur liste d’organisations terroristes.

Comment expliquer cette montée en puissance des gardiens de la révolution ? "C’est le produit de trois déviations de leur mission originelle", répond sans hésiter Mohsen Sazegara. Ce petit homme tranquille, réfugié aux Etats-Unis, où il préside le Research Institute for Contemporary Iran, est l’un des fondateurs des "gardiens". "Après la révolution, explique-t-il, on craignait un coup d’Etat militaire ou une attaque américaine. Notre idée, c’était de mobiliser les gens dans une armée populaire, comme en Israël ou aux Etats-Unis, avec la garde nationale. Mais la guerre contre l’Irak a créé une première déviation, en convertissant les pasdarans en une armée parallèle classique."

Blindés, chars, missiles : fin septembre, pour commémorer "l’agression irakienne", Téhéran a organisé un défilé militaire conçu comme une démonstration de force face aux rumeurs d’une possible frappe américaine. Mais quel est le potentiel réel des pasdarans ? De sources occidentales, ils seraient 130 000, répartis entre les forces terrestres (105 000 hommes, quatre divisions blindées, seize divisions mécanisées, une brigade de marines), l’aviation (5 000 hommes) et la marine (20 000 hommes, des vedettes armées de missiles antinavires et des dizaines de patrouilleurs). Les gardiens de la révolution ont aussi la responsabilité de trois unités équipées de missiles Shahab-3, d’une portée de 1 500 km, "allonge" suffisante pour frapper Israël. Une version modernisée, le Shahab-4, aurait une portée de près de 2 000 km.

Secrètes, les unités Qods (5 000 à 15 000 hommes) mènent missions de renseignement et opérations clandestines, comme l’aide apportée au début des années 1980 à la formation du Hezbollah au Liban et à l’entraînement des brigades chiites irakiennes Badr. Elles auraient quatre bases discrètes à Téhéran, d’autres à Tabriz, Qom et Mashad, et, plus ou moins ouvertement, une base dans l’est du Liban. Ce sont ces brigades qui sont dénoncées par les Etats-Unis. En janvier, des soldats américains ont enlevé à Erbil, au Kurdistan irakien, cinq Iraniens qui se disaient "diplomates", les accusant d’appartenir aux brigades Qods et d’armer les insurgés. Plusieurs experts estiment que les pasdarans ont fourni au Hezbollah les missiles guidés antichars et les roquettes qui lui ont permis de résister à l’armée israélienne au cours de l’été 2006.

L’autre "force d’appoint" des gardiens de la Révolution, ce sont les bassidji, devenus une milice antiémeute, dénoncés comme "les SA du régime" par les étudiants, durement réprimés ces derniers mois. Ils seraient 90 000, mais pourraient mobiliser jusqu’à 2 millions de personnes. "Ils peuvent bloquer la capitale en un quart d’heure en cas de crise ; leurs bases sont à l’entrée de tous les grands axes", affirme, à Téhéran, l’essayiste Said Leylaz.
Dans les quartiers résidentiels du nord de Téhéran s’élèvent plusieurs immeubles imposants, sous haute surveillance, ceux des fondations révolutionnaires. Elles ne sont pas imposables, leur budget ne relève que du Guide suprême, l’ayatollah Khamenei. Beaucoup, dont la puissante Fondation des déshérités, ne sont pas étrangères à l’essor économique des pasdarans, présents dans plusieurs de leurs directions. "Les "gardiens" ont tout un réseau de pouvoir, explique Hashem Pesaran, professeur à l’université britannique de Cambridge et ex-dirigeant de la Banque centrale d’Iran. Ils s’appuient sur ces riches fondations qui contrôlent des compagnies publiques ou privées et se font financer par leurs propres circuits au sein de la Banque centrale. Ils ont aussi des facilités de crédit auprès des banques nationalisées ou se livrent au marché noir des devises."

Cette prise de contrôle de pans entiers de l’économie iranienne, c’est la deuxième "déviation" évoquée par Mohsen Sazegara. "Tout a commencé à la fin de la guerre, en 1988, raconte-t-il. Sur la base militaire du génie de Khatamolanbia, contrôlée par les pasdarans dans le Sud-Ouest, il y avait beaucoup de matériel de construction. Les "gardiens" ont obtenu de l’ayatollah Khomeiny l’autorisation d’utiliser ces équipements en temps de paix pour des projets de construction d’habitations. Hachemi Rafsandjani, alors président de la République, a autorisé les pasdarans à se lancer dans des activités économiques." Et, ajoute-t-il, ironique : "Pour discuter les contrats, ils brandissaient armes et menottes ; ces arguments ont eu raison de n’importe quelle concurrence !"
Les années 1990, celles de la reconstruction de l’Iran, seront un "tremplin" idéal. Les pasdarans possèdent aujourd’hui une centaine d’entreprises. Ils ont des intérêts dans le pétrole et le gaz de South-Pars, la réfection d’hôtels de luxe, la construction de routes et de barrages, les télécommunications, la construction automobile (l’assemblage des voitures Mazda). En mai 2004, ils avaient même fait fermer l’aéroport Imam-Khomeiny à Téhéran, à peine inauguré, pour faire casser à leur profit, "au nom de la sécurité nationale", le contrat d’exploitation obtenu par une société turque.

Accusés par l’opposition de se livrer, entre autres, au trafic du pétrole avec l’Irak et à celui de l’opium afghan, les pasdarans sont régulièrement critiqués. Le journal réformateur Sharg s’était insurgé de ce que des biens expropriés durant la révolution leur aient été vendus ou remis pour rien. L’ancien président du Parlement, Mehdi Karroubi, avait déclenché leur colère en affirmant publiquement que "treize ports clandestins restent sans contrôle douanier, laissés aux mains des gardiens de la révolution". "C’est un conglomérat industrialo-militaire semblable à celui qu’a connu l’URSS, et tout aussi opaque, commente un ancien responsable du ministère de l’intérieur. En 2006, ils ont décroché pour 12 milliards de dollars de contrats" – dont la construction d’un pipeline de 6 milliards et les travaux du métro de Téhéran.

La "troisième dérive" décrite par le fondateur des pasdarans, la dérive politique, interviendra sous la présidence réformatrice de Mohammed Khatami. "Le Guide Khamenei n’était guère favorable au mouvement réformateur. J’avais lancé un journal, Société, raconte Mohsen Sazegara. Les pasdarans de la révolution ont dit publiquement qu’ils me couperaient la langue. Le journal a été fermé et moi emprisonné." Et il ajoute : "L’erreur de Khamenei a été de se servir des pasdarans à des fins politiques. Il a préparé le terrain pour les plus ambitieux. A présent, ils ont tout : le pouvoir, les armes, l’argent."

Les pasdarans sont-ils pour autant "soudés" autour de Mahmoud Ahmadinejad, élu sous la pression des milices bassidji et de leur mentor, le Guide Khamenei ? Rien n’est moins sûr. "Entre le Guide et les pasdarans, tout est si lié qu’on ne sait plus qui va contrôler qui au final", nous avait dit le grand intellectuel religieux Mohsen Kadivar. La ligne de fracture entre fondamentalistes et "réalistes", plus ouverts sur le nucléaire ou inquiets pour leurs intérêts économiques en cas de nouvelles sanctions, se fait jour parmi les "gardiens".

Au cimetière de Behecht Zarah, au sud de Téhéran, parmi les chants révolutionnaires et l’odeur d’eau de rose avec laquelle on lave les tombes des martyrs, de jeunes bassidji cultivent le souvenir d’un drame qu’ils n’ont pas connu. "Je suis un soldat de Dieu, la société m’ennuie, il n’y a qu’ici que je suis bien", nous avait confié l’un d’eux, Nariman Panahi, 22 ans.

Qu’ont en commun ces jeunes exaltés et les technocrates de la bourgeoisie militaire ? Croyant lui aussi – la marque sombre de la pierre de prière, sur son front, en attestait -, Mehdi Alizadeh, conseiller de haut rang des bassidji, avait accepté de nous rencontrer à Téhéran. Un discours du troisième type : "A 14 ans, amoureux de la révolution, je suis devenu bassidj, mais j’ai changé. Du temps de la guerre, on était bassidj pour se battre, puis pour reconstruire le pays. A présent, notre devoir, c’est de préparer l’avenir dans la technologie et le nucléaire. L’uranium, c’est aussi une avancée dans la recherche médicale. Les extrémistes, pris au piège de la nostalgie de la guerre, ne croient pas au progrès. Ils ont voté Ahmadinejad. Certains d’entre nous sont différents." Et il concluait avec un sourire un peu gêné : "Mais nous sommes une minorité."

FOLLOW NCRI

16,297FansLike
7,743FollowersFollow
377SubscribersSubscribe