vendredi, décembre 9, 2022
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Iran : La « chirurgie économique » d’Ahmadinejad

Par : Jean Levert  

Afrique Asie, février 2011 – Après les émeutes de la faim qui ont éclaté un peu partout dans le monde, l’Iran des mollahs devrait aussi s’en inquiéter. Fin décembre 2010, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad mettait en vigueur son nouveau plan économique visant à supprimer les subventions directes touchant à l’énergie et certaines denrées alimentaires. Le régime cherche à réduire le taux de consommation des produits de base, en particulier l’essence, pour parer à l’absence de politique économique digne de ce nom, couplée aux conséquences des sanctions internationales qui commencent à meurtrir sérieusement l’économie.

Ainsi le prix de l’essence a-t-il quadruplé, et celui du gazole s’est multiplié par 9. Dans le cadre de ce plan, le prix de l’électricité, du kérosène, mais aussi de l’eau et du pain augmentera de façon progressive. Qualifié de « chirurgie économique historique » par Ahmadinejad, le plan est censé rapporter aux caisses de l’État la coquette somme de 100 milliards de dollars. Ces changements opèrent la plus sérieuse modification économique depuis l’avènement du régime des mollahs, risquant aussi de servir de détonateur social.

Pour faire face à la colère généralisée, exacerbée depuis le soulèvement populaire de 2009, Ahmadinejad tente de faire passer ce plan comme étant en faveur des couches défavorisées, arguant que la réduction des subventions permettrait d’économiser l’argent public. « Ceux qui consommeront moins dépenseront moins. » Dans les faits, les mieux nantis ne percevront guère ces coupes sombres, tandis que les petites gens ressentiront à vif l’austérité qui se traduit par la réduction globale de l’aide de l’État.

Le régime a promis de compenser la hausse des prix en versant quelque 70 dollars, bimensuels, sur le compte bancaire d’une partie de la population. Fidèle à sa démagogie, Ahmadinejad a qualifié ce montant misérable d’« argent de l’imam caché », ajoutant : « Attention à ne pas le salir avec un autre argent, car il perdrait de son pouvoir. »

Les analystes économiques jugent cependant que l’injection de rials dans le budget des ménages pourrait faire repartir à la hausse l’inflation du pays, chiffrée officiellement à 9,4 % (mais bien supérieure dans la réalité). L’an dernier, le Majlis avait prévu que la suppression des subventions ferait gonfler l’inflation à 60 %. Un scientifique du Centre de recherches stratégiques au sein du Conseil du discernement de l’État a estimé qu’avec « l’injection de nouveaux rials sur le marché, l’inflation a déjà atteint les 40 % ». Le chômage n’ira pas mieux. Selon Abbas Vatan-Parast, ex-représentant des entrepreneurs à la conférence mondiale du travail, le taux de chômage atteint 25 % (14,6 % officiellement). De nombreuses PME risquent la faillite avec la flambée des prix de l’énergie.

« La suppression des subventions a fait grimper les prix de nombreux produits, notamment celui du fil, ce qui a conduit à une hausse du textile », explique un commerçant, regrettant d’avoir dû licencier quinze employés en raison de la situation économique. Un artisan affirme pour sa part : « J’avais un atelier de fonderie avec vingt employés. Avec leur famille, ça faisait 110 personnes. À cause de la situation calamiteuse du marché, les produits de base n’ont cessé d’augmenter et j’ai dû fermer. » Un camionneur se dit sidéré par la flambée soudaine du prix du gazole : « Je dois faire le plein deux fois par jour et ça me coûte 140 000 tomans ([1]). Routier, ce n’est plus un métier pour moi. »

Les analystes estiment que les grands vainqueurs du démantèlement des subventions seront les sociétés énergétiques contrôlées par les Gardiens de la révolution. Alors que les sanctions internationales prennent de l’ampleur et se révèlent de plus en plus efficaces, le Guide suprême iranien, Ali Khamenei, cherche à militariser l’économie du pays. Ce militarisme aventuriste qu’incarne Ahmadinejad voit le salut du système dans la fuite en avant. En plus des programmes nucléaires, balistiques et des industries militaires, d’autres secteurs de l’économie iranienne tombent désormais sous la domination des Pasdaran.

Pour leurs activités économiques, les Gardiens de la révolution ne répondent ni au gouvernement, ni au Majlis et ne publient aucun rapport sur leurs revenus. En 1993, Khamenei a promulgué un décret exonérant de taxes l’ensemble des activités économiques des Pasdaran. Ils bénéficient d’énormes recettes annuelles, issues de vastes activités financières, leur permettant de financer les projets nucléaires du régime et de soutenir des mouvements alliés de Téhéran dans la région.

Un an après les émeutes qui ont fait trembler le pays, le régime cherche, tout en empochant des sommes faramineuses, à jeter dans la pauvreté des millions d’Iraniens, laminant ainsi la classe moyenne, celle précisément qui a été le fer de lance de la contestation. Il espère ainsi se venger de ceux qui osent braver la théocratie en les plongeant dans les problèmes de survie quotidienne. « Le peuple ne pourra plus se permettre le luxe d’une révolution », estime, sous couvert d’anonymat, un diplomate de Téhéran.‫  L’ampleur des mesures est telle que l’opposition parle d’une « déclaration de guerre du Guide suprême au peuple iranien ».

Mais ces mesures pourraient également avoir l’effet inverse : déclencher une nouvelle révolte, transformable en révolution. Conscient du danger, le gouvernement d’Ahmadinejad a accentué la répression, avec la bénédiction du Guide suprême. Les arrestations, les tortures et les châtiments inhumains, comme les amputations, font rage. Les condamnations à mort se sont multipliées depuis l’annonce de la suppression des subventions, le 18 décembre 2010. Depuis, au moins soixante-seize personnes ont été exécutées. Parmi les victimes, figure Ali Saremi, pendu le 28 décembre 2010 à la prison d’Evin. Il était le prisonnier politique le plus célèbre, militant des Moudjahidine du peuple, la principale force d’opposition, condamné pour avoir rendu visite à son fils au camp d’Achraf en Irak. M. Saremi aura passé 23 ans de sa vie dans les prisons du chah et des mollahs. Amnesty international s’inquiète aussi de la condamnation à mort de sept autres sympathisants de l’OMPI. Plus récemment un jeune militant kurde, Hossein Khezri, a été exécuté pour ses activités politiques.

Cette répression cruelle reflète l’extrême tension qui règne en Iran. Comme le dit Akbar, un vieux commerçant du bazar de Téhéran aux airs de derviche persan : « Après tout, avec ses mesures économiques et ses annonces de pendaisons, le pouvoir est en train de creuser sa propre tombe à toute vitesse. »

 

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