jeudi, décembre 8, 2022

Erreur de calcul sur l’Iran

Ali SafaviPar Ali Safavi

En tant que sociologue qui connaît et étudie attentivement l’histoire et suit les activités du principal groupe d’opposition iranien, les Moudjahidin-e Khalq (MeK) depuis 34 ans, j’ai lu avec stupéfaction et aussi avec une certaine consternation « Monsters of the Left » (Les monstres de la gauche) de Michael Rubin (FrontPageMagazine, 13 janvier 2006) [1]. Cet article est censé être une étude approfondie de l’assistance fournie aux MeK par « la gauche ».

 

J’ai été stupéfait en entendant l’auteur prétendre que « la gauche [avait] par la suite soutenu [Massoud] Radjavi et rendu les MKO [ou MeK] plus forts». S’il s’était intéressé à la documentation volumineuse [2] existant sur les MeK, particulièrement après l’invasion de l’Irak, il aurait aisément remarqué que sa tirade anti-Moudjahidine ne fait rien de plus que répéter le discours anti-MeK de ceux qui prétendent défendre la gauche et que l’on peut trouver sur des sites Internet ou dans les tabloïds.

J’ai été stupéfait également parce que le rapport superficiel et erroné de Rubin sur l’histoire des MeK dégénère en un effort mal dissimulé de donner à son attaque vicieuse l’apparence d’une étude approfondie. Cet effort, bien entendu échoue de manière lamentable. L’auteur tente de dénigrer le soutien dont bénéficie les MeK depuis plus de vingt ans au sein du Congrès américain et des parlements en Europe. Il le justifie en suggérant que les MeK ont séduit certains hommes politiques en envoyant de « jolies jeunes femmes » gagner le soutien de «sympathiques législateurs et reporters» en leur offrant des « hottes de Noël pleines de noisettes et de douceurs ». Non seulement c’est insultant pour les législateurs, mais c’est aussi trop futile et stupide pour mériter une quelconque réplique. (Jack Abramoff aurait pu économiser des millions de dollars et éviter un scandale qui a détruit sa carrière s’il avait seulement su que les membres du Congrès avaient une faiblesse pour les jolies jeunes filles offrant des abricots secs !) En un sens, cette attitude narquoise de Rubin n’est sans doute qu’une réaction au rôle sans égal des femmes [3] dans la direction des Moudjahidine, surtout ces 20 dernières années. Le conseil de direction des Moudjahidine est entièrement constitué de femmes et la fonction de secrétaire général, est également une femme, élue tous les deux ans.

Admettant que l’attaque contre les MeK à partir du flanc gauche n’a abouti à rien malgré le rapport discrédité de Human Rights Watch en 2005, Rubin tente maintenant de lancer des accusations à partir du  « flanc droit » dans le même objectif : contrarier le consensus croissant des deux côtés de l’Atlantique voulant l’abandon des derniers vestiges de la complaisance avec les mollahs et de l’inscription des MeK sur la liste des organisations terroristes. Il est tristement ironique de voir que lorsqu’il s’agit du régime de Téhéran et de son principal opposant, M. Rubin a le même comportement que les apologistes « gauchistes » de Téhéran.

Quant aux allégations dépassées et discréditées spécifiques que Rubin a formulées dans son article, nous devons faire remarquer ce qui suit :

1. Les Moudjahiddin n’ont jamais caché leur opposition au soutien inconditionnel des États-Unis à la dictature corrompue du chah qui a débuté avec le coup d’État en août 1953 menant à la chute du seul gouvernement nationaliste et élu démocratiquement, celui du Dr Mohammad Mossadegh, que Rubin accuse de « flirter avec la violence collective ». Après tout, ces derniers mois, le président Bush et la secrétaire d’État Condoleezza Rice ont critiqué avec audace la politique qui justifiait le soutien aux dictatures au nom de la stabilité. « Les nations occidentales qui, pendant soixante ans, ont toléré et se sont accommodées de l’absence de liberté au Moyen-Orient, n’ont rien fait pour éliminer tous les dangers pour nous, car à long terme, la stabilité ne peut être acquise aux dépens de la liberté », a déclaré le président Bush en novembre dernier au National Endowment for Democracy. [4]

2. Les trois fondateurs des MeK ont été exécutés à la veille de la visite du président Nixon à Téhéran en 1972. Ces événements ont marqué les Iraniens qui ont souffert de la brutalité du chah pendant pratiquement un quart de siècle. L’affirmation erronée selon laquelle les « réformes [du chah] ont catalysé la montée de leurs [opposants] » et l’assertion chimérique selon laquelle « les Iraniens ordinaires demandent des nouvelles de Reza Pahlavi” donnent un aperçu de la nostalgie de l’auteur pour le retour de la dynastie Pahlavi. Il est incontestable que Reza Pahlavi ne dispose même pas d’un joueur en réserve sur le banc de touche dans le jeu de l’avenir politique de l’Iran.

3. La réputation calomnieuse des MeK en tant que mouvement « marxiste islamique » tente de nuire à sa légitimité. L’intellectuel iranien Afchine Matine-Asgari décrit l’expression « marxisme islamique » comme « une étiquette polémique ingénieuse » utilisée par le régime du chah dans les années 1970 pour décrire ses ennemis. [5] En réalité, l’histoire des MeK montre un profond rejet du principe et de la théorie marxistes. Les discours philosophiques de Massoud Radjavi, prononcés dans une série de conférences à l’Université de Téhéran fin 1979, le montrent clairement. Le professeur de l’Université de Syracuse Mehrzad Boroujerdi décrit le travail de Radjavi comme « probablement la meilleure illustration de la nature contemporaine de l’idéologie des Moudjahidine », que l’on peut trouver dans un livre en 15 volumes Tabi’yn-e Jahan (Comprendre le monde) et qui est la plus grande œuvre idéologique de l’organisation. Dans celle-ci, Radjavi évoque la désapprobation des Moudjahidine des limitations du positivisme d’Auguste Comte, Max Planck et Kant ; le pragmatisme de William James ; la psychanalyse freudienne ; l’évolution darwinienne et un ensemble d’autres mots en « -isme » occidentaux tels que le scientisme, l’empirisme, le rationalisme ou encore la scolastique. Mais Radjavi réserve son commentaire le plus critique à l’épistémologie matérialiste marxiste. La cible principale de l’ouvrage est le biochimiste russe Aleksander Ivanovich Oparine (1894-1980) dont la théorie sur l’origine de la vie a été formulée pour la première fois en 1922. En faisant une critique philosophique des doctrines matérialistes d’Oparine et d’une foule d’autres penseurs marxistes orthodoxes, les Moudjahidine espèrent défier la présence imposante du marxisme au sein des cercles intellectuels iraniens. Le groupe demeure sceptique quant aux postulats philosophiques du marxisme et rejette sa doctrine fondamentale du matérialisme historique. Mais il tient aux croyances en l’existence de Dieu, l’apocalypse, la vie après la mort, l’esprit, le salut, le destin et l’engagement des personnes vis-à-vis de ces principes intangibles. [6]

4. Rubin reproche de façon ridicule à Radjavi la croyance selon laquelle «la mort pendant les combats armés est en accord avec la glorification chiite traditionnelle du martyre ». Je me contenterai de citer Thomas Jefferson : « L’arbre de la liberté doit être fortifié de temps en temps avec le sang des patriotes et des tyrans ». [7] Personne n’aime voir ses êtres chers mourir, mais beaucoup de personnes dans cette situation à travers le monde trouvent un réconfort dans l’idée que leur mort a défendu la cause de la liberté. Les Moudjahidine ne croient pas en la violence comme philosophie. Voici ce qu’a dit Radjavi à ce sujet il y a 22 ans : « L’Islam que nous professons n’admet pas les carnages. Nous n’avons jamais cherché, ni n’avons accepté la confrontation et la violence. Pour être plus clair, permettez moi de passer un message à Khomeiny par votre intermédiaire. Mon message est le suivant : si Khomeiny est prêt à organiser de vraies élections libres, je retournerai dans mon pays sur le champ. Les Moudjahidine déposeront les armes pour participer à de telles élections. Nous n’avons pas peur des résultats, quels qu’ils soient. Si Khomeiny avait accordé la moitié ou même le quart des libertés qui existent actuellement en France, nous aurions remporté une victoire démocratique ». [8]

5. L’auteur cite Ervand Abrahamian afin d’appuyer l’idée selon laquelle les Moudjahidine « se sont opposés à la République islamique à partir du moment où Khomeiny les a écartés du pouvoir ». Ironiquement, dans un rapport datant de 1984 adressé à Lee Hamilton, alors président de la Commission des relations internationales de la Chambre des Représentants américaine, le département d’État a écrit le contraire : « Les Moudjahidine n’ont jamais accepté le régime de Khomeiny en tant que gouvernement islamique adéquat. Lorsque Khomeiny a pris le pouvoir, les Moudjahidine ont appelé à une révolution continue et ont dit qu’ils oeuvraient pour un changement dans le cadre légal du nouveau régime. Les Moudjahidine sont également avidement entrés dans le débat national sur la structure du nouveau régime islamique. Les Moudjahidine ont cherché en vain à former une assemblée constituante élue librement pour rédiger une constitution ». [9] Il est quelque peu déconcertant que Rubin ait choisi d’ignorer le fait, évident même pour les laïcs en Iran, que le conflit entre les MeK et Khomeiny ait commencé au milieu des années 1970 avant qu’il n’arrive au pouvoir, lorsque Massoud Radjavi, qui purgeait alors une peine de prison à perpétuité, avait écrit que Khomeiny était un religieux réactionnaire. Le principe central chez Radjavi sur la nécessité absolue de respecter les libertés âprement disputées montre également les différences entre les Moudjahidine et Khomeiny immédiatement après la révolution anti-monarchique. Dans l’un des nombreux discours, intitulé « L’avenir de la révolution », prononcé en 1980 à l’Université de Téhéran, Radjavi a déclaré : « Quel endroit propice pour parler  une fois encore aujourd’hui de la liberté à l’université, bastion de la liberté. Aucun progrès et aucune mobilisation pour la révolution ne serait concevable sans garantir la liberté pour l’ensemble des partis, des opinions et des écrits. Si par liberté nous avons en tête spécifiquement des relations libres et justes à l’intérieur du pays, l’indépendance a la même signification dans nos relations étrangères et internationales. Nous n’acceptons rien de moins au nom de l’islam. Le contraire serait une déviation et une régression et rien de plus ». [10]

6. De façon similaire, la thèse soutenant que « le groupe cherchait à remplacer la dictature de Khomeiny par la sienne » défie ce que Rubin considère comme étant une « source savante ». Abrahamian, a en fait écrit à propos des principes des MeK dans les jours qui ont suivi la chute du chah : « En critiquant les politiques du régime, les Moudjahidine ont placé la question de la démocratie au centre de la scène. Ils ont avancé que le régime n’avait tenu aucune de ses promesses démocratiques faites durant la révolution, qu’une attaque contre un groupe était une attaque contre tous les groupes, que la question de la démocratie était d’une importance fondamentale… » [11] Ceci correspond tout à fait à ce qu’a dit Radjavi en 1982 sur la foi profonde des MeK dans le processus électoral : « Les Moudjahidine croient profondément que pour éviter les déviations qui assaillent les révolutions contemporaines dans le monde, ils doivent rester engagés sans réserve à la volonté de la population et à la démocratie. S’ils doivent agir en tant qu’organisation principale, avant toute autre chose, ils doivent recevoir le mandat du peuple dans des élections libres et équitables. Il ne suffit pas d’avoir subi les épreuves de la répression, de l’emprisonnement, de la torture et des exécutions sous le chah et les mollahs. Les Moudjahidine doivent aussi réussir le test des élections législatives. Si les Moudjahidine devaient choisir de compenser l’absence de mandat du peuple en comptant sur leurs sacrifices passés, leurs prouesses organisationnelles ou leurs armes, leur organisation résistante, active et démocratique deviendrait rapidement une bureaucratie creuse et corrompue. Si le peuple ne vote pas pour nous (après que nous ayons renversé le régime des mollahs), nous resterons dans l’opposition, fidèles à nos principes ». [12]

7. « Le terrorisme, le fait de prendre volontairement des civils pour cibles à des fins politiques, ne doit jamais être toléré. Les facteurs atténuants n’existent pas », écrit Rubin. Je suis complètement d’accord. Mais aucune action des Moudjahidine dans la lutte contre les tyrans enturbannés d’Iran ne peut être décrite comme du terrorisme. A son honneur, Rubin reconnaît que le régime au pouvoir prive l’opposition démocratique de l’opportunité de s’exprimer de manière pacifique et qu’il a massacré des milliers de Moudjahidine. Mais accuser les Moudjahidine de terrorisme revient à accuser de terrorisme le mouvement pour l’indépendance américaine ou la Résistance française à l’occupation nazie. Les Moudjahidine n’ont jamais pris de civils pour cibles, un point c’est tout. Le fait est que face aux attaques sanglantes de Khomeiny, les Moudjahidine ont exercé leur droit inaliénable, formulé dans le préambule à la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, « d’avoir recours en dernier ressort, à la rébellion contre la tyrannie et l’oppression ». [13] Ce droit a aussi été reconnu par l’Église catholique. Dans une conférence de presse en 1986, le cardinal Joseph Ratzinger, alors président de la Commission biblique pontificale et désormais Pape Benoît XVI, a dévoilé un document « Liberté chrétienne et libération » selon lequel « La lutte armée est le dernier recours pour mettre fin à une oppression flagrante et prolongée qui viole les droits fondamentaux des individus et qui nuit dangereusement à l’intérêt général du pays ». [14] L’Américain Thomas Jefferson a écrit en 1775 : « En défense de nos personnes et de nos biens victimes de violation avérée, nous avons pris les armes. Lorsque la violence disparaîtra et lorsque les hostilités cesseront du côté des agresseurs, les hostilités cesseront de notre côté aussi ». [15] Et plus tard, John F. Kennedy a ajouté : « Ceux qui rendent le changement pacifique (réforme) impossible, rendent le changement violent (révolution) inévitable ». [16] Alors oui, il y a lutte armée, mais non, ce n’est pas la même chose que de dire qu’il existe du terrorisme, accompli, financé ou soutenu.

8. En référence aux accusations d’implication des Moudjahidine dans la répression des Kurdes irakiens et des chi’ites après la guerre en Irak de 1991, Rubin cite une source commode dont les liens avec les mollahs, surtout avant la chute de Saddam Hussein, ne sont que trop connus. Il n’y a tout simplement aucune preuve de ces allégations. Dans une lettre datée de 1999 à un tribunal des Pays-Bas, le ministre des Affaires Étrangères irakien actuel, un autre Kurde, a écrit : « (Nous) pouvons confirmer que les Moudjahidine n’ont joué aucun rôle dans la répression du peuple kurde ni pendant l’insurrection, ni après. Nous n’avons trouvé aucune preuve permettant d’affirmer que les Moudjahidine ont exercé une quelconque hostilité contre les habitants du Kurdistan irakien ». [17] Plus récemment, une enquête poussée de 16 mois sur chacun des membres des Moudjahidine menée par sept différents organes du gouvernement américain a montré qu’ « il n’y avait aucune raison d’accuser un membre quelconque du groupe [MEK] de violation de la loi américaine ». [18] La Force multinationale en Irak a reconnu en 2004 les droits des Moudjahidine en tant que « personnes protégées en vertu de la Quatrième Convention de Genève ». [19] S’il y avait eu une preuve quelconque de collusion avec l’ancien gouvernement irakien dans un quelconque domaine, sans parler de l’étouffement du soulèvement kurde, cela se saurait à l’heure qu’il est. La recommandation du général américain Raymond Odierno selon laquelle la désignation de terroristes des MeK devrait être réexaminée n’est pas une requête isolée faite par un commandant sans méfiance. En effet, un grand nombre d’officiers et de soldats américains qui ont eu affaire aux MeK à la Cité d’Achraf ces trois dernières années, admettent volontiers que les MeK n’est pas un groupe terroriste, mais une résistance légitime.

9. L’invective hostile de Rubin donne une fausse idée de son approche théorique. En voici quelques exemples (il y en a d’autres) : « La quête mégalomaniaque de toute une vie de Radjavi et son mélange arriéré de marxisme et d’islamisme » ; « en Occident, le groupe interdit à ses membres de lire autre chose que les journaux et les publications du MKO » et « à la base Achraf, en Irak, où un grand nombre de membres résident dans l’incertitude totale depuis la chute de Saddam, les gardiens des MKO [MeK] imposent le célibat, emploient des méthodes de cultes pour démolir la volonté individuelle et protègent les membres d’une exposition non contrôlée aux personnes extérieures ». Je doute sérieusement que quiconque puisse croire qu’à l’ère de l’information, une organisation puisse empêcher ses membres de lire des publications autres que les leurs. Un rapport publié en 2005 par un groupe de parlementaires européens, qui a visité la cité d’Achraf en automne dernier, réfute les accusations de Rubin. [20] On ne peut que se demander combien de temps encore un tel lavage de cerveau va durer, tandis que deux ou trois bataillons de la police militaire américaine se tiennent sur leurs gardes 24 heures sur 24 autour de la Cité d’Achraf. Peut-être que cela peut aussi s’expliquer par des « hottes de noisettes et de douceurs » offertes par de « jolies jeunes femmes », mais cette fois en uniforme militaire !

10. Les Moudjahidine ont bien fait comprendre qu’ils n’avaient rien à voir avec le meurtre des conseillers militaires et entrepreneurs américains en Iran il y a plus de 30 ans, au début des années 1970. Sont absents également dans le travail « intellectuel » de Rubin toutes références aux démentis répétés et sans équivoque des MeK à propos de son implication dans ces incidents. Même Rubin reconnaît que la police secrète du chah entraînée par la CIA, la SAVAK, a arrêté tous ses dirigeants et 90 % des membres des MeK en août-septembre 1971. Toute la direction, dont les trois fondateurs, ont été exécutés en mai 1972, avant les attaques contre les conseillers américains. Les assassins des Américains étaient des marxistes qui ont le pris le contrôle après que les raids dévastateur de 1971 aient décimé l’organisation. Ces mêmes marxistes ont assassiné les Moudjahidine  qui refusaient d’adhérer au marxisme. [21] Pendant qu’il était en prison, Radjavi a écrit que le meurtre des Américains était une tentative de renforcement de la crédibilité des organisateurs de ce coup d’Etat qui cherchaient à éclipser la purge sanglante qu’ils avaient menée au sein des MeK.

11. Quant à l’absence de soutien pour les MeK en Iran et à l’étranger, l’article de Rubin démontre en fait le contraire. Comment une organisation pourrait-elle survivre sans soutien populaire après que le chah lui ait porté un « coup puissant », que des dizaines de milliers de ses membres aient été massacrés par Khomeiny, que ses bases aient été lourdement bombardées par les avions de guerre américains (malgré sa neutralité dans la guerre en Irak) et que son nom apparaisse sur la liste terroriste avec des conséquences désastreuses et toujours d’actualité ? M. Rubin et des experts de même sensibilité ont prétendu que les MeK avaient obtenu des millions de Saddam. Pourraient-ils expliquer qui finance désormais les MeK ?

12. Lors d’un rassemblement à Bruxelles en novembre dernier, environ 35.000 Iraniens de tous horizons se sont réunis pour exprimer leur soutien aux MeK. Auparavant, lorsque Mahmoud Ahmadinejad était venu s’adresser aux Nations Unies en septembre, environ 20.000 personnes étaient sur place pour une manifestation de rue en faveur des MeK. (A ce propos, il y avait également un total de 200 monarchistes présents). Et jeudi dernier, des milliers de personnes sont venues participer à une manifestation devant la Maison Blanche afin d’apporter leur soutien au groupe. Quant à l’étendue du soutien aux MeK dans « les centres de pouvoir de Washington », les Moudjahidine ont bénéficié de l’appui de la majorité au sein de la Chambre des Représentants et de celui de 30 sénateurs à un certain nombre d’occasions. Les législateurs ont rejeté l’étiquette de « terroristes » collée aux MeK qu’ils considèrent comme un groupe d’opposition légitime. Ils ont de plus exprimé ce soutien tout en étant parfaitement conscients de toutes les allégations éculées remaniées par Rubin.

13. Les raisons de Rubin de nier l’efficacité des MEK pour leurs révélations sur les secrets nucléaires de Téhéran sont également étranges. Il concède le point, puis écrit que « c’est plus le résultat de la corruption et du pouvoir reculant de la République islamique sur sa périphérie. Le MKO, et tout autre groupe, peuvent soudoyer les hauts responsables et percer les défenses », a-t-il écrit. Plus tôt, les hommes de « gauche » affirmaient que c’était en fait les services de renseignements israéliens qui avaient obtenu les informations, mais les avaient passées aux MeK qui les a divulguées ! [24] Si ce n’était que ça, on se demande pourquoi les services de renseignements occidentaux, avec autant de moyens, ne sont pas parvenus à « soudoyer les hauts responsables et percer les défenses » ?

14. La source du pouvoir de Radjavi n’est pas à Washington, Paris, Londres, Berlin ou Rome ; elle réside dans le coeur et l’esprit de millions d’Iraniens, un grand nombre d’entre eux continuant de rejoindre les rangs des MeK même après la guerre en Irak. Je suis tombé sur une photographie d’un graffiti sur un mur de Téhéran après que les Moudjahidine aient volontairement rendu leurs armes à l’armée américaine en mai 2003. Il disait : «  Moudjahidine  désarmés, nos cœurs sont vos armes ». Ironiquement, la campagne venimeuse de diffamation de la « gauche », Rubin et bien sûr le régime iranien, ont placé Radjavi aux côtés d’Abraham Lincoln, Franklin D. Roosevelt, Mohammad Mossadegh, Charles de Gaulle et Martin Luther King, au rang d défenseur de la liberté. Franchement, ce n’est pas une si mauvaise compagnie.

15. Le fait est que ni les USA ni les Européens ne sont parvenus à formuler une politique efficace pour contenir les menaces nucléaires et intégristes grandissantes posées par le régime de Téhéran. Les avertissements des MeK dès 1993 sur l’intégrisme islamique devenant la nouvelle menace, ont été ignorés. [25] Les tentatives pour aboutir à un marché avec les mollahs rusés d’Iran ont échoué en 1985, lorsque les États-Unis leur ont envoyé un gâteau, un pistolet et la Bible, ainsi que, bien sûr des missiles Hawk et étaient disposés à déclarer que les MeK étaient des terroristes. [26] La même chose s’est produite lorsque l’administration Clinton a allégé les sanctions sur Téhéran et désigné les MeK de terroristes en 1997, [27] lorsque l’administration Bush a bombardé les camps des MeK en 2003 [28] et lorsque l’Union Européenne a mis le groupe sur sa liste noire en 2004 en échange de l’engagement de l’Iran à respecter ses obligations nucléaires. [29] La campagne d’apaisement de Téhéran n’a pas conduit à la modération mais à l’ascension d’Ahmadinejad, surnommé le « Terminator » en Iran, non pour sa ressemblance avec le gouverneur de Californie quand il était encore acteur, mais pour avoir donné personnellement le coup de grâce à plus de 1000 opposants politiques.

16. L’Occident doit maintenant faire face à l’idée que le régime le plus dangereux du monde est en train de se procurer les armes les plus dangereuses du monde. Comment contrecarrer cette menace ? L’attaque de Rubin contre le MEK, bien que dissimulée derrière une façade de rhétorique anti-Téhéran, aurait l’effet inverse. Sa proposition peu vraisemblable de soutenir des Iraniens sans nom et sans visage est plus une belle promesse qu’une solution concrète et faisable pour empêcher la prolifération de l’intégrisme soutenu par une puissance nucléaire, dirigée par des hommes irresponsables et de plus en plus imprévisibles. Car, quelle que soit l’opinion que l’on ait sur les Moudjahidine, le test décisif pour savoir quelle politique efficace mener vis-à-vis de l’Iran est de savoir quelle attitude adopter avec les MeK en tant qu’ennemi le plus important et le plus craint de Téhéran. La solution, comme l’a formulée la dirigeante de l’opposition iranienne Maryam Radjavi dans un discours au Parlement européen en décembre 2004, ne se situe ni dans la complaisance, ni dans une lutte armée, mais dans un changement démocratique amené par le peuple iranien et sa résistance organisée. [30] Cataloguer le principal composant de la résistance, les MeK, de « terroristes » a cependant gêné son potentiel et posé un obstacle majeur à la réalisation de ce changement. En tant que mouvement musulman anti-intégriste, les MeK sont un allié et un atout dans la lutte pour la démocratie en Iran et dans la lutte du monde entier contre le spectre de l’extrémisme islamique menaçant non seulement le Moyen-Orient, mais aussi l’Europe et l’Amérique. Il y a un quart de siècle, l’ancien sous-secrétaire d’État George Ball écrivait : « Cette habitude de la presse de condamner les Moudjahidine  en tant que «gauchistes » a aggravé sérieusement le problème. Massoud Radjavi est le leader du mouvement. Son intention est de remplacer l’actuel régime islamique rétrograde par un islam chiite moderne tirant ses principes égalitaires des sources coraniques, et non de Marx ». [31] Si son avis avait été pris en compte, l’histoire de l’Iran et du Moyen-Orient aurait suivi un cours très différent. Nous ne devons pas laisser passer cette opportunité cette fois ci. Le choix nous appartient.

*Ali Safavi du Conseil National de la Résistance Iranienne, est président de Near East Policy Research à Washington DC.

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[1] Michael Rubin, "Monsters of the Left: The Mujahedeen al-Khalq,"
http://frontpagemagazine.com/Articles/ReadArticle.asp?ID=20780.

[2] Justin Raimondo The Lying Game Revisited, Directeur de la rédaction de Antiwar.com. http://www.antiwar.com/justin/?articleid=4031.

[3] Douglas Jehl, Camp Ashraf Journal, "Mullahs, Look! Women Armed and Dangerous," The New York Times, 30 décembre 1996.

[4] Commentaires du président Bush à l’occasion du 20ème anniversaire du National Endowment for Democracy, United States Chamber of Commerce, Washington, D.C., 6 novembre 2005, http://www.whitehouse.gov/news/releases/2003/11/20031106-2.html. Voir aussi Condoleezza Rice, The Promise of Democratic Peace, Op-Ed, The Washington Post, 11 décembre 2005.

[5] Afshin Matin-Asgari, 2004. From social democracy to social democracy: the twentieth-century odyssey of the Iranian Left. In: Cronin, Stephanie, rédactrice. Reformers and Revolutionaries in Modern Iran: New Perspectives on the Iranian Left: Londres et New York: Routledge Curzon. pp. 37-64 (cité à l’origine dans Iran Policy Committee, White Paper, 13 septembre 2005, p. 42. http://www.iranpolicycommittee.org).

[6] Mehrzad Boroujerdi, Iranian Intellectuals and the West: The Tormented Triumph of Nativism. Syracuse (cité à l’origine dans Iran Policy Committee, White Paper, 13 septembre 2005, p. 42. http://www.iranpolicycommittee.org).

[7] http://www.brainyquote.com/quotes/quotes/t/thomasjeff109180.html.

[8] Massoud Radjavi, interview dans L’Unité, Paris, 1er janvier 1984.

[9] U.S. Department of State, unclassified report on the People’s Mujahedeen of Iran (département d’État américain, rapport non classifié sur les Moudjahidine  du Peuple d’Iran), décembre 1984 (cité à l’origine dans Democracy Betrayed, une publication de la Commission des affaires étrangères du Conseil National de la Résistance Iranienne, mars 1995, p. 100).

[10] Massoud Radjavi, "L’avenir de la révolution," discours à l’Université de Téhéran, 10 janvier 1980, texte publié dans Modjahed, Vol. 2, no. 19.  15 janvier 1980.

[11] Ervand Abrahamian, Radical Islam: The Iranian Mujahedeen, (New Haven: Yale University, Press, 1989), p. 215.

[12] Interview de Massoud Rajavi, par Nashriye Ettehadiye Anjomanhaye Daneshjuyane Mosalman Khareje Keshvar (Journal de l’union des sociétés d’étudiants iraniens musulmans en-dehors de l’Iran), Paris, 9 janvier 1982, p. 3.

[13] Préambule à la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, approuvée par l’Assemblée Générale, 10 décembre 1948.

[14]  Cardinal Joseph Ratzinger, Président de la Commission biblique pontificale, L’Osservatore Romano, Vatican, publication, 5 avril 1986.

[15] Thomas Jefferson: Declaration on Taking Up Arms, 1775.(*) Papers 1:203, Thomas Jefferson on Politics & Government, http://famguardian.org/Subjects/Politics/ThomasJefferson/jeff1478.htm

[16] Citations historiques, http://www.muckraker-report.org/id88.html.

[17] Jonathan Wright, US says Iraq-based Iran opposition aids Iraq government, agence de presse Reuters, 22 mai 2002

[18] Douglas Jehl, U.S. Sees No Basis to Prosecute Iranian Opposition ‘Terror’ Group Being Held in Iraq (Les USA ne voient aucune raison de poursuivre le groupe de ‘terreur” de l’opposition iranienne détenu en Irak), The New York Times, 27 juillet, 2004.

[19] Déclaration officielle de la Force Multinationale-Iraq, Général de division Jeffrey Miller, Général adjoint, 2 juillet, 2004.

[20] "Les Moudjahidine  du Peuple d’Iran," Rapport de mission, par les Amis d’un Iran Libre, André Brie, Paulo Casaca (membres du Parlement Européen), Azadeh Zabeti, Esq., L’Harmattan, Paris:2005

[22] Le Conseil des relations étrangères a écrit pendant l’été 2002 : «Certains experts disent que l’attaque pouvait être l’œuvre de la faction dissidente maoïste opérant au-delà du contrôle de Radjavi ». [23] Rubin ne tarde pas à considérer une telle possibilité.

[21] Sazman-e Paykar dar Rah-e Azadi-e Tabaqeh Kargar (Organisation de lutte sur la voie de l’émancipation de la classe ouvrière),  The Middle East Journal, Vol. 41, No. 2, printemps 1987.

[22] Massoud Radjavi, écrits en prison en 1976, première publication sous le titre "Tahlil-e Amouzeshi-ye Bayaniye Apportunist-haye Chapnama," (Analyse éducative de la déclaration des opportunistes pseudo gauchistes), (Moudjahidine  du Peuple d’Iran: printemps 1979), pp. 237-239.

[23] Council on Foreign Relations (Conseil des relations étrangères), été 2002.

[25] Mohammad Mohadessine, Islamic Fundamentalism: The New Global Threat, (Seven Locks Press: 2002, 2è Ed.).
 
[26] John G Tower, Edmund S Muskie, Brent Scowcroft , The Tower Commission Report, Introduction de R.W. Apple Jr., New York: Bantam Books: Times Books, c1987. pp. 359-361.

[27] Norman Kempster, U.S. Designates 30 Groups as Terrorists, The Los Angeles Times, 9 octobre 1997.
 
[28] David S. Cloud, U.S. Bombs Iranian Fighters On Iraqi Side of the Border, The Wall Street Journal, 17 avril 2003.

[29] Texte préparatoire aux propositions européennes sur le programme nucléaire iranien, Agence France Presse, 21 octobre 2004.
 
[30] Future of Iran: Oppression or Democracy, Friends of A Free Iran, Parlement Européen, 15 décembre 2004.
 
[31] George W. Ball, Op-Ed, "Iran’s Bleak Future," The Washington Post, 19 août 1981.

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