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Adieux de Michel Joli à Danielle Mitterrand

Cluny – Samedi 26 novembre 2011 – Le Secrétaire Général de France Libertés

Chers amis,
Jean-Christophe et Gilbert m’ont demandé de prendre la parole en ce jour de deuil pour vous parler de l’engagement de Danielle et de sa seconde famille : La fondation France libertés.

J’ai connu Danielle il y a trente ans, elle m’avait demandé alors de prendre les fonctions de secrétaire général d’une des trois associations qu’elle avait créées et qu’elle présidait avant la création de France Libertés.

Tant de choses ont été dites et écrites sur Danielle et sur la Fondation qu’il devient difficile d’en parler simplement dans l’esprit fraternel qui était le sien et qui nous rassemble aujourd’hui autour de sa famille. Beaucoup parmi vous connaissent la longue aventure que fut la vie de Danielle et je limiterai donc mon propos à une mise en perspective de son engagement.

Nous sommes le 10 mai 1981, à l’Hôtel du Vieux Morvan. Les résultats de l’élection présidentielle viennent de tomber et François glisse à Danielle : Que nous arrive-t-il, Danielle ?

Une interrogation, une perplexité, peut-être une forme de crainte face à l’accomplissement d’un projet de vie qui marque simultanément l’aube d’une nouvelle vie, pour l’un comme pour l’autre… Une faiblesse passagère chez cet homme qui en était si avare.

Que nous arrive-t-il Danielle ?

Elle ne sait sans doute pas encore comment elle va s’adapter à cette nouvelle vie mais elle sait ce qu’elle ne sera pas : elle ne sera pas une dame patronnesse en charge de la charité élyséenne. Elle a déjà derrière elle 40 années de résistance, de militance socialiste et de solidarité active. Elle était dans l’ombre et c’est maintenant en pleine lumière qu’elle poursuivra son engagement pour la défense et la promotion des droits de l’homme. Désormais elle pourra exprimer ses convictions à la hauteur de ses rêves. Comme militante des droits de l’homme elle dispose du verbe, il lui faudra maintenant passer à l’acte et créer les outils de son action.

Qui lui reprochera d’utiliser à cette fin quelques privilèges de situation, notamment la possibilité, grâce aux voyages officiels de nouer de nouvelles relations le plus souvent en dehors des cercles protocolaires ?

Elle ignorait cependant combien il sera difficile de mener campagne pour la justice et la liberté pour tous quand on est aussi près du pouvoir… François l’a encouragée prenant lui aussi le risque de confronter Danielle au cynisme de la real politique.

Il savait en effet, dès le premier jour, que, hors de toute subordination politique,Danielle poursuivrait inlassablement son engagement : mais il savait aussi qu’elle saurait combler son déficit d’information sur les détresses du monde et lui apporter l’éclairage d’une sensibilité critique, tour à tour pertinente et impertinente qui le questionnerait comme personne dans son entourage n’aurait le culot de le faire. Pour lui Danielle n’était pas une caution comme on le dit souvent, c’était une conscience irréductible, un miroir. Il lui fit confiance et ne le regretta jamais.

Après avoir un peu dispersé ses efforts au gré d’influences parfois contradictoires, en créant de toutes pièces trois associations, Danielle décida en 1986 de les fusionner en une seule entité : La Fondation France Libertés.

25 ans d’engagements dans la lutte contre l’apartheid, auprès des Saraouis, des Tibétains, des Kurdes, de la résistance iranienne, des peuples autochtones d’Amazonie, des victimes de tous les embargos, notamment le peuple cubain, des peuples affamés, déplacés, méprisés, bousculés par la marche impitoyable de ce qu’il est convenu d’appeler le progrès…

Les 10 dernières années de sa vie seront consacrées aussi à la proclamation du droit à l’accès à l’eau ; je voudrais m’y attarder car cette aventure est exemplaire.

L’eau : un engagement trivial ? Non, bien au contraire, une porte ouverte sur l’avenir de l’humanité et l’indispensable protection des biens vitaux. Très tôt, Danielle avait perçu la contradiction entre le statut naturel de l’eau et son statut économique, elle fut sans doute la première à l’énoncer.

L’eau est en amont de la vie, en amont de son apparition sur la terre mais aussi en amont de chaque processus vital sans cesse renouvelé : l’agriculture et l’élevage, donc la nourriture en dépendent, la vie sociale aussi. Dans les villages du Sahel comme dans les bidonvilles des grandes métropoles, au nord comme au sud… L’eau est un indispensable facteur de santé publique. Trivial l’eau ? Non, décidément, ce n’est pas un bien ordinaire, l’ordinaire c’est le tuyau et le robinet, mais l’eau c’est, au propre, quelque chose d’extraordinaire du fait même de son absolue nécessité.

Par respect pour son statut naturel, l’eau doit être traitée comme un bien social et non comme un bien économique. Pour Danielle, cette transformation est simple et tient en trois points :

– déclarer que l’eau n’est pas une marchandise car elle ne peut faire l’objet de profit. Un profit sur la vie et un crime ou pour le moins une complicité criminelle au même titre que la privation d’eau.
– faire en sorte de rendre l’eau à la nature dans son état de pureté initiale, autant par  respect que par nécessité.
– enfin proclamer que l’accès à l’eau potable est un droit fondamental qui doit figurer dans les constitutions nationales et, bien sûr, au nombre des droits de l’homme.

Ces trois points constituent la charte des porteurs d’eau. Nombreux sont aujourd’hui à travers le monde les porteurs d’eau ; ils ont en charge d’entendre les souffrances des populations et d’interpeler les responsables politiques. L’évolution est perceptible, mais il reste encore beaucoup de chemin à parcourir.

Pour Danielle une bonne gestion « politique » de l’eau est le meilleur indicateur de gouvernance car elle est synonyme de partage juste et équitable sous le contrôle constant des citoyens et de leurs élus.

La défense de l’accès à l’eau pour tous (et pas seulement pour tous ceux qui peuvent payer) avait pour elle un double intérêt : permettre d’agir (toujours l’action !) par la mise en oeuvre de programme en partenariat avec les populations locales et permettre de soutenir un discours concret sur la bonne gestion des biens communs de l’humanité. D’une pierre deux coups, un choix stratégique qui nous a permis de survivre sans se taire dans une période de « vaches maigres » qui a vu s’éteindre l’intérêt que les pouvoirs publics portent aux projets alternatifs et aux initiatives de la société civile. Danielle m’en voudrait beaucoup si je n’y faisais pas allusion ici.

Mais l’intérêt que portait Danielle à l’eau me semble avoir une autre source -si j’ose dire- hors de la politique. Une source intime liée à sa personnalité et à sa sensibilité. Danielle était elle-même, comme une métaphore de l’eau, diverse, indestructible, toujours en mouvement, universelle, libre, obstinée, trouvant toujours son chemin pour se rassembler, former des courants, des réseaux, des rivières et des fleuves… Un cours qui trouve tout naturellement la bonne direction, le bon sens…

Ah ! le bon sens, que n’a-t-on glosé sur le bon sens de Danielle Mitterrand, la renvoyant à la sagesse populaire, à la tradition et au terroir ! Les intellectuels de salon détestent le bon sens ; combien d’entre eux se sont trompés sur le compte de Danielle et n’ont pas compris que pour elle bon sens signifiait bonne direction ? D’ailleurs Danielle ne s’est jamais présentée comme un parangon de vertu ou de sagesse !… Mais sa vie elle-même était un exemple de bon sens, guidée par son désir toujours inassouvi de justice, de paix et de liberté.

Elle voulait participer à un réveil des consciences, elle voulait voir le peuple se débarrasser du joug de la pensée unique et du formatage, elle voulait voir, enfin, se réaliser la métamorphose de la civilisation chère à Edgar Morin… Elle se doutait bien que cela ne se ferait pas sans violence et elle est restée très attentive au réveil des populations arabes en Tunisie en Egypte et en Syrie. Sans doute au fond d’elle-même caressait-elle un vieux rêve révolutionnaire mais son bon sens toujours en alerte lui faisait refuser tout recours à la violence. Elle avait peur de ces inondations idéologiques qui ravagent brutalement un pays et qui laissent derrière elles un champ de ruines. Comme François, elle aimait trop l’Histoire pour accepter d’autres formes de violence, celles qui effacent le passé comme celles qui le travestissent, les autodafés comme les révisionnistes de la mémoire…

A la Fondation son mot d’ordre était « changeons de monde », un autre monde est possible… Nous la trouvions parfois trop radicale, certains à la Fondation lui disaient « contentons-nous de changer le monde tel qu’il est »…De guerre lasse mais avec beaucoup de conviction elle nous déclarait alors « bon d’accord changez le monde ici et maintenant mais ne perdez jamais de vue qu’il faut faire émerger un autre monde libéré des contraintes économiques et fondé sur le partage des biens communs de l’humanité, libéré des injustices qui pèsent toujours sur les mêmes, libéré, enfin, de la pensée unique qui veut que les marchés soient la mesure toutes choses. Gardez toujours en tête ce rêve. »

« Pour cela il faut abattre les murs qui cloisonnent la société et tout particulièrement celui de l’argent. Ils sont moins visibles qu’autrefois mais toujours aussi efficaces pour séparer et isoler toujours les mêmes : les pauvres, les immigrants, les SDF, les ignorants, les peuples autochtones et les cultures minoritaires, les rêveurs et les poètes, les amoureux de la vie et ceux de la nature. Ceux qui, comme nous, croient tout à la fois à l’unité et à la diversité de l’humanité, refusent que les biens vitaux soient exploités par une minorité prédatrice exclusivement motivée par l’accumulation d’un profit, avec l’active complicité des pouvoirs politiques. Qui sont-ils ceux qui acceptent sans frémir, et peut être même avec le secret espoir d’être au nombre des survivants, ceux qui acceptent sans frémir de vivre selon un unique modèle, celui de la jouissance consumériste ? Je ne les connais pas et je les méprise. Je m’adresse aux autres : non seulement à ceux qui veulent se battre et qui s’organisent, mais surtout à ceux qui s’abandonnent avec fatalisme.

C’est le rôle que je me suis assigné. »

C’est son dernier message je le prends comme un testament et la Fondation y restera fidèle. J’associe Emmanuel Poîlane à ces mots de conclusion puisqu’il lui échoit, comme directeur de la Fondation, la responsabilité de mettre en oeuvre notre fidélité et de la traduire par des actes.

Depuis l’été dernier Danielle savait qu’elle ne fêterait pas un nouveau nouvel an. Méthodiquement elle a mis ses affaires en ordre, elle a mis ses dernières forces dans l’organisation du 25ème anniversaire de la Fondation…  puis elle a doucement refermé son ordinateur sur ses derniers secrets et elle s’est laissé glisser vers la lumière en toute sérénité. Elle a rendu son corps à la nature, à ces quatre éléments qui étaient au coeur de sa révérence pour la Nature, retour à la terre, retour aux cycles de la vie, elle savait que la mort, a défaut d’éternité lui apporterait l’universalité…

Le deuil ne va pas sans culpabilité et, entre « j’aurais dû lui dire… et j’aurais dû l’écouter… » la peine et le regret s’enflamment… je m’adresse ici aux salariés, bénévoles et volontaires de la Fondation. Ne regrettez rien, sinon sa présence et faites en sorte de la maintenir dans votre coeur, dans vos propos et dans vos actes. Accordez à son souvenir la place qu’il mérite ; elle vous a tant aimés…

Il y a quelques mois, j’ai accompagné Danielle au cinéma. Nous sommes aller voir « même la pluie » un superbe film espagnol de Iciar Bullain qui met subtilement en rapport la guerre de l’eau de Cochabamba en Bolivie et la conquista. Un film émouvant, un écho à nos convictions et Danielle a pleuré.

A la sortie elle m’a dit « j’aurais aimé écrire cette histoire et trouver ce titre »,  Même la pluie…
Aujourd’hui, même la pluie, partout dans le monde, pleure Danielle.

Michel Joli
Secrétaire Général
France Libertés Fondation Danielle Mitterrand

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