
À la suite de l’assassinat d’Ali Khamenei le 28 février lors d’une frappe aérienne américano-israélienne, l’appareil d’État iranien a dû faire face à une profonde crise interne. Des factions rivales ont retardé les funérailles pendant 131 jours, jusqu’à l’instauration d’un cessez-le-feu à la mi-juin. Lorsque le deuil a finalement débuté début juillet, la nécessité de démontrer un soutien populaire indéfectible a incombé à des médias et à un appareil de sécurité intérieure profondément divisés. Loin de refléter un deuil spontané, les cérémonies se sont transformées en un événement politique orchestré, reposant largement sur des données falsifiées, des manipulations numériques et une mobilisation sous la contrainte.
Les médias d’État ont piloté de manière agressive le récit national, gonflant explicitement les estimations de la foule jour après jour. Le 4 juillet, l’organisme de radiodiffusion de la République islamique d’Iran (IRIB) a lancé sa couverture en direct en affirmant que « plusieurs millions » de personnes s’étaient rassemblées à Téhéran. Le 5 juillet, l’agence de presse Fars, affiliée au Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), prédisait une affluence de 15 à 20 millions de personnes dans la capitale. Le 10 juillet, des chaînes Telegram favorables au régime ont repoussé encore plus loin les limites de la crédibilité en relayant des affirmations selon lesquelles 40 millions de citoyens avaient participé à l’échelle nationale. Finalement, des responsables du ministère de l’Intérieur ont repris ce discours, qualifiant officiellement les cortèges de « plus grand rassemblement humain de l’histoire ».
Massive crowds gathered in Tehran to mourn Iran’s late supreme leader Ayatollah Ali Khamenei, but this clip does not show the ceremony.
The footage does not match visuals of the Iranian capital, and detection software indicates it was generated using AI https://t.co/Nl6OpeSMYI pic.twitter.com/PliwPskBa0
— AFP Fact Check 🔎 (@AFPFactCheck) July 10, 2026
Des mécanismes de vérification indépendants ont immédiatement contredit ces annonces officielles. Le 6 juillet, Reuters a rapporté que des images prises par drone montraient des foules se chiffrant en « centaines de milliers » de personnes, soit des ordres de grandeur bien inférieurs aux chiffres avancés par l’IRIB.
L’usine à fabrications par IA générative
Pour combler l’écart statistique colossal entre la participation réelle vérifiable et les 40 millions revendiqués par les relais du régime, la bureaucratie médiatique a déployé un volume sans précédent de contenus générés par intelligence artificielle. Ce flot de fabrications numériques a été systématiquement démenti par sept organisations internationales de vérification des faits. En manipulant les preuves visuelles, les factions contrôlant l’infrastructure de diffusion ont tenté de créer une réalité locale destinée à la consommation intérieure, tout en projetant simultanément, à l’international, l’illusion d’un soutien monolithique.
L’amateurisme technique de ces fabrications a rapidement mis au jour l’opération. Le 10 juillet, le service de vérification des faits de l’AFP a formellement invalidé une vidéo aérienne de 33 secondes, largement diffusée, qui prétendait montrer une partie des 40 millions de participants. Des analystes ont relevé que l’architecture du complexe religieux visible sur les images ne correspondait pas à celle du Grand Mosalla ; par ailleurs, l’outil de détection par IA de Hive Moderation a estimé à 99,7 % la probabilité que la séquence ait été générée artificiellement. Quelques jours plus tôt, France 24 avait mis en évidence plusieurs supercheries dans des vidéos promues par l’État : un dôme beige ajouté artificiellement à la place du véritable dôme bleu, une foule autour de la tour Azadi générée par IA et portant le filigrane « SynthID » d’OpenAI, ainsi que des bannières affichant un charabia illisible au lieu de véritables textes en persan.
La manipulation numérique a également touché la dynamique des foules dans des séquences authentiques. Le 3 juillet, l’organisation pakistanaise IVerify a analysé une vidéo très relayée par des comptes liés à l’Iran. L’enquête a révélé des mouvements de foule anormaux, semblables à des vagues ou à un flux d’eau, tandis qu’un drapeau rouge apparaissait inexplicablement au milieu de la foule, sans source visible. UncovAI a estimé à 99 % la probabilité que la vidéo ait été générée par IA. L’ampleur de ces falsifications a conduit DW News à souligner explicitement, le 8 juillet, qu’il suffisait souvent aux analystes d’« une minute d’examen supplémentaire » pour repérer la supercherie visuelle.
La machine de coercition bureaucratique
Au-delà des angles de caméra manipulés, des factions étatiques ont déployé une machine de coercition à l’échelle industrielle pour garantir la présence physique des citoyens. De nombreux rapports font état de mesures de contrainte locales orchestrées par les autorités municipales. À Téhéran, le syndicat des professionnels de l’immobilier a ordonné directement à ses membres de fermer leurs bureaux pour participer aux cortèges. Parallèlement, des antennes locales de la milice paramilitaire Bassidj ont sillonné les quartiers commerçants, avertissant explicitement les commerçants indépendants que leurs établissements seraient définitivement « mis sous scellés » par les autorités judiciaires s’ils restaient ouverts.
Both supporters of the #Iranian regime and members of the opposition have been sharing #AI-generated images of funeral services held in early July for Iran’s late supreme leader Ayatollah Ali #Khamenei.https://t.co/92KwszAYwk
— The Observers (@Observers) July 9, 2026
Cette mobilisation reposait largement sur l’extorsion bureaucratique exercée à l’encontre de la classe ouvrière. La municipalité de Téhéran a unilatéralement annulé tous les congés des employés et a imposé leur présence au complexe de la Mosalla. Cette coercition s’est étendue jusque dans le secteur industriel géré par l’État. Le géant de l’automobile SAIPA et le groupe de presse Hamshahri — tous deux étroitement intégrés à l’appareil économique étatique — ont vu leurs directions contraindre le personnel à se rendre en bus directement sur les lieux du cortège, menaçant de sanctions salariales ou de licenciement ceux qui s’y refusaient.
Des mécanismes d’extorsion financière ont également été utilisés pour gonfler artificiellement l’ampleur de la manifestation publique. Le 3 juillet, Shabtabnews a rapporté que les autorités locales avaient contraint des entreprises industrielles de la province de Semnan à financer entièrement, à leurs frais, des postes de ravitaillement et de services le long du parcours, prélevant ainsi plus de 570 000 dollars aux seuls constructeurs automobiles de la région. Par ailleurs, selon un rapport publié le 7 juillet par *Iran So Far Away*, le ministère de l’Économie avait systématiquement augmenté le prix du pain dans les semaines précédentes, pour ensuite distribuer 50 millions de pains « gratuits » lors des funérailles, incitant ainsi financièrement les citoyens démunis à y assister.
**Mises en scène recyclées et État fracturé**
Le recours à la tromperie visuelle relevait d’une stratégie de désinformation planifiée, et non d’une décision spontanée. Des mois auparavant, le 3 mars, l’AFP avait déjà démenti l’authenticité d’images diffusées par des comptes proches du pouvoir, censées montrer un début de deuil populaire pour Khamenei. Les vérificateurs de faits avaient démontré qu’il s’agissait en réalité d’images recyclées des funérailles de Sayyid Hadi al-Husseini, célébrées en janvier à Nadjaf (Irak). Ce recours précoce à de fausses images témoignait de la conscience, au sein de l’appareil médiatique de l’État, de son incapacité intrinsèque à susciter une mobilisation populaire spontanée au lendemain des grèves du 28 février.
Cette mise en scène artificielle doit être appréhendée dans le contexte d’une élite politique fracturée, luttant désespérément pour sa survie. Le report des funérailles a constitué un enjeu majeur pour les factions internes cherchant à projeter une image de stabilité. Mojtaba Khamenei, successeur désigné, est resté totalement invisible aux yeux du public depuis le décès de son père. En l’absence de figure de proue capable d’unifier la base conservatrice radicale, les factions bureaucratiques ont orchestré de force une démonstration de légitimité en s’appuyant sur l’intelligence artificielle, l’extorsion financière et le recyclage de contenus médiatiques.
Le bilan final révèle un appareil d’État fonctionnant sur la base d’une tromperie structurelle plutôt que sur un mandat populaire. Comme l’a conclu une analyse publiée par *The Conversation* le 9 juillet, l’événement était « bien plus qu’une cérémonie d’État : il s’agissait d’une manifestation politique et diplomatique orchestrée, conçue pour démontrer un soutien populaire soutenu et, par là même, une légitimité ». En retraçant minutieusement les origines des affirmations diffusées par les médias d’État, des fabrications par IA et des tactiques de coercition municipales, les faits sont sans équivoque : la légitimité affichée durant ces sept jours était entièrement fabriquée, et non acquise.

