
Dans un geste frappant et calculé, le guide suprême des mollahs, Ali Khamenei, a renforcé son emprise sur le pouvoir en nommant Mohammad Mokhber, l’ancien vice-président sous Ebrahim Raïssi, comme conseiller spécial et assistant. Cette nomination sans précédent coïncide avec la visite de Massoud Pezeshkian à New York pour l’Assemblée générale des Nations Unies, où il tente de présenter un visage plus acceptable du régime à la communauté internationale.
Si les discours de Pezeshkian à New York peuvent chercher à gagner les faveurs de l’Occident, les actions nationales de Khamenei racontent une histoire différente. Dans un message largement diffusé, Khamenei a souligné la loyauté et les réalisations de Mokhber : « En raison de vos services dévoués et efficaces dans les domaines de la gestion et de l’économie, en particulier pendant l’administration de Raïssi, et de votre politique judicieuse d’embauche de jeunes élites motivées, je vous nomme conseiller et assistant du Guide suprême. »
Who Is Mohammad Mokhber, #Iranian Regime’s Acting President and Khamenei’s Man Who Stood in #Raisi’s Shadowshttps://t.co/NTDz7ysPgU
— NCRI-FAC (@iran_policy) 20 mai 2024
La formation d’une structure de pouvoir parallèle
Cette nomination est bien plus qu’un simple remaniement des rôles bureaucratiques. Mokhber, plus connu pour sa complaisance que pour son leadership, est désormais positionné au cœur de la structure de pouvoir de Khamenei. Son rôle semble signaler la création d’un gouvernement parallèle opérant directement sous la supervision de Khamenei. Le message aux factions rivales au sein du régime, en particulier à l’administration Pezeshkian, est clair : le pouvoir ultime appartient toujours à Khamenei.
L’importance de la nomination de Mokhber a été soulignée par Morteza Talaei, un ancien commandant de police notoire devenu personnage politique. Talaei a noté : « Le Guide suprême, avec une vision précise, a l’intention d’utiliser l’expérience et les capacités de Mokhber pour mettre en place une jeune génération de gestionnaires à travers le pays. » Bien que le commentaire de Talaei souligne l’intention de Khamenei d’apporter du sang neuf, il n’est pas clair si cela a un lien avec la récente nomination de Mojtaba Khamenei, le fils du Guide suprême, dont l’influence croissante a suscité des spéculations sur les plans de succession.
L’ascension de Mokhber suggère que Khamenei se prépare à plus qu’une simple transition générationnelle. De 2007 à 2021, Mokhber était à la tête de l’Exécution de l’Ordre de l’Imam Khomeini (EIKO), l’un des plus grands empires financiers du régime. Son leadership dans ce rôle impliquait de gérer l’évasion des sanctions, d’assurer la survie financière du régime et de faciliter son soutien au terrorisme et à la répression intérieure. Sa loyauté et son expertise dans la manœuvre à travers les sanctions internationales l’ont rendu indispensable à Khamenei.
Consolider le pouvoir dans un contexte de défis croissants
Cette évolution intervient à un moment particulièrement fragile pour le régime. Ebrahim Raïssi, connu pour son rôle dans le massacre de prisonniers politiques de 1988, avait été choisi par Khamenei pour écraser la dissidence et envoyer un message clair aux forces loyales au régime, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Iran. Sous son administration, il n’y avait pas besoin d’une structure de direction parallèle, car Raïssi a fidèlement exécuté la vision de Khamenei.
En 2021, après deux soulèvements majeurs, Khamenei a installé Raïssi comme président, l’ancien commandant du CGRI M.B Ghalibaf à la tête d’un parlement trié sur le volet et un bourreau notoire à la tête du pouvoir judiciaire, signalant une répression brutale de la dissidence. Khamenei avait également l’intention de positionner Raïssi pour diriger l’Assemblée des experts en 2024 afin d’exécuter les plans de succession souhaités par le Guide suprême.
Cependant, après la mort de Raïssi, la cohésion du régime a commencé à s’effriter et pour stabiliser le régime, Khamenei s’est tourné vers Massoud Pezeshkian, bien qu’à contrecœur, après avoir dû faire face à un boycott électoral national et à des divisions factionnelles croissantes.
Khamenei craignait que la nomination de Pezeshkian ne divise davantage le régime, une inquiétude confirmée par la réaction négative des partisans de la ligne dure comme le Front Paydari et les objections au Parlement lors de la confirmation de personnalités clés du gouvernement comme Mohammad Javad Zarif et Abbas Araghchi. Le soulèvement de 2009 avait appris à Khamenei que les luttes intestines au sein de l’élite peuvent déclencher un mécontentement de masse, conduisant à des soulèvements potentiels.
En vertu de la constitution du régime, toutes les branches du gouvernement sont subordonnées au Guide suprême. L’article 5 affirme que la « direction de la oumma » incombe à Khamenei, tandis que l’article 57 place les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire directement sous son autorité. L’article 109 déclare en outre que Khamenei possède « la justice et la piété nécessaires pour diriger la communauté musulmane ».
Malgré ce contrôle centralisé, la décision de Khamenei de créer ce nouveau rôle pour Mokhber signale un changement. Son bureau, qui exerce déjà un pouvoir énorme sur les affaires politiques, militaires, économiques et culturelles de l’Iran, n’a jamais eu besoin auparavant d’un poste officiel pour diriger directement l’action du gouvernement.
Cette nomination largement médiatisée est destinée à envoyer un signal clair non seulement aux factions rivales mais aussi au grand public : Khamenei seul détient l’autorité ultime, et sa parole est définitive.
La rhétorique modérée de Pezeshkian contre le programme de la ligne dure de Khamenei
Pezeshkian a fait plusieurs promesses ambiguës au public iranien, notamment des discussions sur la liberté d’Internet, le démantèlement de la police des mœurs et la réintégration des étudiants et professeurs expulsés. Cependant, aucune de ces promesses n’a été mise en œuvre, et il est peu probable qu’elles le soient.
En politique étrangère, ce double message sert d’écran de fumée stratégique. En permettant à Pezeshkian de faire de vagues promesses sur de meilleures relations avec le monde, Khamenei se donne du temps et détourne les critiques, tandis que son véritable programme – poursuivre le programme nucléaire de l’Iran, faire progresser ses capacités de missiles balistiques et rechercher la domination régionale – reste inchangé. Cet exercice d’équilibre complexe crée la confusion au sein de la communauté internationale, des factions rivales et de l’opinion publique iranienne, mais consolide finalement le pouvoir de Khamenei.
Le puzzle de Khamenei est terminé, mais tiendra-t-il ?
Khamenei, qui s’appuie désormais sur Pezeshkian, Mokhber et le nouvel « ayatollah Mojtaba », tente de réaliser avec ces trois personnages ce que Raïssi a réussi seul autrefois : En présentant le faux réformiste Pezeshkian, en élevant l’obéissant Mokhber et en positionnant son fils Mojtaba comme « un candidat pieux pour le succéder », la stratégie à long terme de Khamenei pour sa survie et sa succession consiste à réprimer la dissidence interne, à guider le régime à travers les crises croissantes et à assurer un transfert de pouvoir sans heurts.
Cependant, le succès de ce plan est loin d’être garanti. La Résistance iranienne, qui a constamment défié le régime, reste une force redoutable, déterminée à contrecarrer la stratégie soigneusement élaborée de Khamenei. Dans le même temps, la réponse de la communauté internationale aux ambitions nucléaires de Téhéran, aux violations des droits de l’homme et à l’agression régionale jouera un rôle crucial. En fin de compte, ce sera le peuple iranien, aux côtés de la résistance organisée, qui décidera du sort du régime de Khamenei.

