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Tant que les habitants d’Achraf n’auront pas reçu des assurances formelles et par écrit ils sont en droit de refuser ce déplacement vers ce qui serait alors un camp de détention.

Le samedi 11 février, coïncidant avec le 33ème anniversaire de la Révolution antimonarchique en Iran, lors d’un grand rassemblement à Paris, des milliers d’Iraniens, soutenus par de nombreux dignitaires européens et américains, ont rappelé qu’un développement majeur est en route en Iran et qu’un changement démocratique, comme solution pour éviter une crise régionale et internationale sans précédent, est à portée de main.

Philippe Douste-Blazy, Secrétaire général adjoint des Nations Unies et ancien ministre français des Affaires étrangères a pris la parole lors de cette conférence.

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Voici le texte de son discours :

Madame la Présidente, chère Madame Radjavi, M. le Premier Ministre, Messieurs les gouverneurs, Mesdames et Messieurs les ambassadeurs, Messieurs les Députés, Mesdames et Messieurs les maires de France. Chers amis, Mesdames Messieurs, je n’ai qu’une seule chose à vous dire : je suis de plus en plus du fond du cœur avec vous.
Au fur et à mesure des réunions vous êtes de plus en plus nombreux. Au fur et à mesure des réunions, vous êtes de plus en plus nombreux parce qu’un idéal de démocratie et un idéal de liberté vous anime. Vous êtes de plus en plus nombreux parce que vous voulez protéger cette flamme de résistance qui réchauffe les cœurs de nos amis d’Achraf. Et c’est justement d’Achraf et de ses résidents dont je voudrais vous parler cet après-midi. Ces hommes et ces femmes au destin étrange, que l’on peut croiser rarement dans la vie si ce n’est dans les pages d’histoire. Chacun d’entre eux a traversé mille épreuves, chacun d’entre eux a traversé la torture, l’assassinat d’un époux ou d’une épouse par un régime sanglant. Certains ont eu la douleur de voir impuissant la mort subite d’un père ou d’une mère qui ne pouvait supporter la terrible nouvelle de l’exécution de son fils ou de sa fille. Certains ont vu hélas leur famille entière décimée dans le grand massacre de 1988 dans les prisons. Ils ont pourtant survécu, ils ont refusé le désespoir, ils ont traversé les frontières, ils ont atteins Achraf – ce foyer d’espérance – et ils ont continué à résister courageusement.

En 2003, ils sont pris dans le tourbillon d’une guerre qu’ils n’ont ni voulue ni provoquée.  Et bien qu’ils observent la neutralité, ils en subissent aujourd’hui les conséquences. Depuis presque 9 ans, ils supportent un enfermement imposé. D’abord par les forces de la coalition qui leur avaient promis la protection et ensuite – depuis 3 ans – une assignation à résidence aggravée d’un blocus inhumain. Sans parler de la pression psychologique exercée par les forces irakiennes épaulées d’agents des services iraniens qui rôdent autour d’Achraf comme des vautours qui attendent pour dévorer leur proie.
Enfin, les deux terribles tueries perpétrées par les forces irakiennes qui sont aux ordres de Téhéran. Et nous n’oublierons jamais les 47 Achrafiens assassinés sauvagement. Que de calomnies, que de mensonges à leur propos. Leur seul crime aura pourtant été de ne pas plier devant la dictature, de ne pas crier avec les loups, de refuser l’intolérance au nom de la religion, de refuser une certaine vision déformée de l’islam qui exclut celui qui est différent. En un mot : défendre la tolérance et la démocratie.
Comment ne pas rester en admiration devant tant de courage, tant d’abnégation. Et je me suis posé une question : qu’est-ce qui anime ces justes qui ne sont pas près d’abandonner la foi dans leur idéal ? Je n’ai trouvé qu’une seule explication : ces hommes et ces femmes sont passionnément amoureux de leurs compatriotes et ont une estime profonde du genre humain pour pouvoir endurer autant d’épreuves. Et je voulais commencer par cela, parce qu’il s’agit avant tout de valeurs universelles.
Maintenant que l’on n’a pas pu les briser, on voudrait les forcer – je dis bien les forcer – à partir vers un camp qui n’a que de nom le nom de liberté. Un camp que l’on veut transformer en prison. Quand on leur dit qu’ils devront abandonner volontairement leur demeure sous peine de massacre, cela ne signifie rien d’autre qu’un déplacement forcé. Comme secrétaire général adjoint des Nations Unies, j’ai entendu dire que la MANUI annonçait que ce camp liberté serait prêt à accueillir les habitants. Et pourtant, après avoir téléphoné au directeur général du haut comité pour réfugiés, M. Guterres. Et je tiens ici à souligner le courage de M. Guterres et du HCR. Non, le HCR ne s’est pas prononcé sur les normes des droits de l’homme. Il ne s’est prononcé que sur quelques petits détails techniques, mais il ne s’est pas prononcé sur l’essentiel, c’est-à-dire le respect des droits de l’homme. Je n’ai pour l’instant entendu aucune instance qualifiée reconnaitre que les normes et les droits de l’homme sont respectés dans le camp Liberty. Le Haut Comité pour les Réfugiés a également insisté sur la nécessité de la libre circulation, qui n’existe pas aujourd’hui au camp Liberty. Or, sans cette liberté fondamentale, le camp Liberty n’est en effet rien d’autre qu’une prison.

On ne peut que s’indigner quand on voit que

1- les opposants iraniens seront interdits de sortir une fois entrés – comme pris au piège.

2- les avocats des habitants seront interdits d’accès au camp – c’est contre toute convention internationale.

3- l’accès libre aux services médicaux devra dépendre de l’accord du gouvernement irakien.

4- il n’existe aucune structure pour les blessés et les patients gravement malades ; sachant qu’ils sont très nombreux à en être là à la suite de sévices infligés.

Je suis allé dans pas mal d’endroits où on faisait la guerre comme médecin, mais partout il y a une règle : laisser rentrer les médecins là où ils doivent rentrer, là où il y a des malades. Et je voudrais ici profiter de cette tribune pour condamner le plus fermement possible cette inhumanité qui consiste à empêcher des malades d’avoir des médecins.
Chers amis, aujourd’hui, au moment où nous nous rencontrons cet après-midi, sur les 7 quartiers du camp, 6 ne sont pas encore prêts. Le camp est entouré de murs de 3,6 mètres de haut. Et le plus grave est que dans cette zone limitée de 0,5 km carré on veut installer deux postes de police et 150 policiers à l’intérieur du camp. La présence de cette police ou d’une milice dans le camp sera source de harcèlements, sera source de tensions, sera une atteinte permanente à la vie privée.

Cela pourrait facilement tourner en confrontations et donner prétexte à de nouveaux massacres. Car en fait c’est ça qui est recherché. C’est pourquoi il est nécessaire que le poste de police s’installe à l’extérieur des clôtures de ce camp entouré de militaires dont les accès sont déjà énormément contrôlés. Ceci est une exigence légitime, nous ne pouvons faire semblant d’oublier que les forces de police irakienne ont déjà participé personnellement aux précédentes tueries. Tant que les habitants d’Achraf n’auront pas reçu des assurances formelles et par écrit du gouvernement irakien, mais préfacé des autorités des Nations Unies et des garanties des États-Unis et de l’Union Européenne ; tant qu’ils n’ont pas reçu des réponses satisfaisantes à leurs exigences, non pas leurs exigences minimums, mais pour un maximum de garanties – parce que c’est de leur vie dont il s’agit – ; alors oui, ils sont en droit de refuser ce déplacement vers ce qui serait alors un camp de détention en violation du droit humanitaire et de toutes les conventions internationales en vigueur.

Les États-Unis ne doivent cautionner une telle violation. Et s’il devait y avoir une nouvelle tragédie collective, ne nous trompons pas, notre responsabilité sera également collective. Nous tous – sachez-le Madame Radjavi, sachez-le chers amis – nous serons là pour ne pas lâcher et pour dénoncer les responsables de cette situation. Nous n’abandonnerons pas les habitants d’Achraf face à une nouvelle et terrible épreuve, nous ne permettrons pas que cela se reproduise. Parce que la pression n’est pas qu’en Irak, j’ai appris que le 29 janvier 2 Iraniens ont été arrêtés dans la ville de Qazvin parce que leur fils se trouve à Achraf. J’ai appris que des centaines de membres des familles de ces résistants d’Achraf se trouvent aujourd’hui en prison pour délit de parenté.

Je voudrais rendre ici hommage à M. Saremi, exécuté en décembre 2010, sans doute parce qu’il a rendu visite à son fils à Achraf. Ou à M. Kazemi et Aghaei qui ont été exécutés en janvier 2011 pour le même fait. Ayant subis tant de pressions, les habitants d’Achraf ont montré leur bonne volonté. Et Madam Radjavi vous avez montré votre attachement à une solution pacifique en acceptant le principe de déplacement des Achafiens vers le camp Liberty sous certaines conditions. Alors oui, il faudrait que les Nations Unies, que les États-Unis, que l’Union Européenne règle immédiatement les 5 questions suivantes.

1- il ne devrait pas y avoir de police à l’intérieur du camp ; dans la mesure où le camp Liberty est entouré par des bases militaires irakiennes et que tous les points d’entrée et tous les points de sortie sont sous le contrôle des forces irakiennes. La présence de la police à l’intérieur du camp n’a rien à voir avec une quelconque souveraineté irakienne, elle est au contraire un facteur de répression qui pourrait provoquer un massacre.

2- les résidents doivent avoir la possibilité d’aller au camp Liberty avec leurs véhicules et leurs meubles.

3- toute implication du régime iranien de membres ou de représentants de l’ambassade de ce régime dans le sort des résidents d’Achraf doit être catégoriquement évitée.

4- la liberté de circulation des résidents d’Achraf doit être sauvegardée.

5- si de nouvelles entraves au transfert sont imposées par le gouvernement irakien et par le régime des mollahs, alors le Haut Comité pour les Réfugiés devrait commencer à Achraf le plus vite possible pour débuter ses entretiens, son processus de vérification ; parce qu’il n’y aura plus de temps à perdre.

Et je demande ici – moi qui ai été ministre des Affaires étrangères – au Quai d’Orsay, au gouvernement français, à mon ami Alain Juppé – qui est un homme d’État. Je veux lui demander de peser de tout son poids au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Oui, nous avons besoin de vous, nous avons besoin du gouvernement français, nous avons besoin du gouvernement des 5 membres permanents du Conseil de Sécurité ; parce que ça suffit.
Alors oui, chers amis, nous veillerons avec vous tous à ce que ces exigences soient remplies pour que cette flamme d’espoir, cette flamme de résistance ne puisse être éteinte par des dictateurs. Pour qu’Achraf puisse continuer à être ce phare de conscience, ce phare de lumière, ce phare aussi de dignité qui éclairera cette région du monde et montrera aux Iraniens soumis à la dictature le chemin sacré de la liberté. Moi aussi, Mme Radjavi, je veux saluer la résistance en Syrie qui se bat pour la liberté et pour la démocratie. Je veux condamner cette dictature sanglante, je veux vous dire combien nous sommes derrière chaque enfant, chaque femme, chaque homme d’Achraf. Nous sommes des Achrafiens parce que ces habitants d’Achraf symbolisent la résistance contre la dictature qui n’est rien d’autre qu’une forme de lâcheté. Merci.