mercredi, décembre 7, 2022
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Pourquoi l’Irak est-il en train d’imploser?

Par Ali Khedeney*
Pour comprendre pourquoi l’Irak implose, il faut commencer par comprendre le Premier ministre Nouri Maliki, et la raison pour laquelle les Etats-Unis le soutiennent depuis 2006.

The Washington Post, 6 juillet – Je connais Nouri Maliki, ou Abou Isra comme l’appellent ses proches, depuis plus d’une décennie. Avec lui, j’ai traversé trois continents. Quand Maliki n’était encore qu’un obscur député, je faisais partie des très rares Américains résidant à Bagdad qui prenaient ses appels téléphoniques.

En 2006, je l’ai présenté à l’ambassadeur des Etats-Unis, le lui recommandant comme l’une des personnalités susceptibles de tenir un poste de Premier ministre. En 2008, je me suis occupé de son suivi médical quand il est tombé malade et je l’ai accompagné à Londres quand il a eu besoin d’être soigné, passant 18 heures par jour avec lui à l’hôpital Wellington. En 2009, j’ai fait campagne auprès des royautés régionales sceptiques pour qu’elles soutiennent un gouvernement dirigé par Maliki.

En 2010 cependant, j’ai fait pression sur le Vice-président des Etats-Unis et sur les hauts responsables de la Maison Blanche pour qu’ils retirent leur soutien à Maliki. L’Amérique a continué à soutenir Maliki. La défaite stratégique en Irak et peut-être dans tout le Moyen-Orient en est le résultat.

Né à Tuwairij, un village proche de la ville irakienne de Kerbala, Abu Isra est fier d’être le petit-fils d’un chef de tribu qui a contribué à mettre fin à la domination coloniale britannique dans les années 1920. Elevé dans une famille chiite pratiquante, il a grandi dans un sentiment de défiance contre le gouvernement de la minorité sunnite de l’époque. Maliki a rejoint le parti religieux Dawa quand il était encore un jeune. Des milliers de membres du parti Dawa ont été arrêtés, torturés et exécutés. Parmi les victimes se trouvaient des parents proches de Maliki, ce qui a contribué à forger le caractère psychologique du futur Premier ministre.

Pendant trois décennies, Maliki a circulé entre l’Iran et la Syrie où il a organisé des opérations clandestines contre le régime de Saddam Hussein, devenant à un moment donné le chef de la branche Dawa irakienne à Damas. Le parti avait trouvé un modèle dans la République islamique d’Iran de l’ayatollah Rouhollah Khomeiny. Au cours des mois tumultueux qui ont suivi l’invasion américaine de l’Irak en 2003, Maliki est retourné dans sa patrie.  Il y devint conseiller du futur Premier ministre Al Jafari.

Après le 11 septembre 2001, je me suis porté volontaire pour servir en Irak. Fils d’immigrants irakiens, j’ai été envoyé à Bagdad par le bureau du Secrétaire à la Défense pour une mission de trois mois qui en fait ont duré presque une décennie. En tant qu’assistant spécial de l’ambassadeur Patrick Kennedy, et chargé de liaison des autorités provisoires de la Coalition auprès du Conseil de gouvernement irakien, et en tant que l’un des rares Américains parlant l’arabe, je suis devenu l’intermédiaire des responsables irakiens pour presque tous les domaines – armement fourni par les Etats-Unis, voitures, maisons ou le très convoité passe d’accès à la Zone verte.

Après la fin officielle de l’occupation américaine en 2004, je suis resté à Bagdad pour faciliter la transition vers une présence diplomatique américaine « normalisée ». Et puis le drame est arrivé. Pendant la courte période des fonctions occupées par al-Jafari, des tensions ethno-confessionnelles se sont exacerbées de manière catastrophique.  Après l’attentat à la bombe en février 2006 de la mosquée Askariya à Samarra, un tombeau sacré pour les 200 millions de musulmans chiites, les responsables chiites ont lancé une violente contre-attaque, déclenchant une guerre civile qui a fait des dizaines de milliers de victimes irakiennes innocentes.

Washington a décidé qu’un changement au sommet s’imposait. Après les élections législatives de décembre 2005, les responsables de l’ambassade des Etats-Unis ont passé au peigne fin l’élite irakienne pour trouver un chef capable d’écraser les milices chiites soutenues par l’Iran, combattre Al-Qaïda et unir les Irakiens sous la bannière d’un gouvernement multipartite et nationaliste. Mon collègue Jeffrey Beals et moi-même étions parmi les quelques Américains arabophone en bons termes aves les personnalités dirigeantes du pays.  Le seul homme que nous connaissions ayant quelque chance d’obtenir le soutien de toutes les factions irakiennes – et qui paraissait pouvoir être un authentique chef, était Maliki.

Le mouvement de l’Eveil

Avec d’autres collèges, Jeffrey Beals et moi avons détaillé les options possibles devant Zalmay Khalizad, ambassadeur des Etats-Unis, qui, à son tour, a encouragé les responsables irakiens, sceptiques mais désespérés, de soutenir Maliki.  Dirigeant un groupe d’une dizaine de parlementaires, Maliki a d’abord été surpris par la proposition américaine, mais a saisi l’occasion pour devenir Premier ministre le 20 mai 2006.

Il a mené une lutte sans merci (contre ses opposants) qui a entraîné la mort de milliers d’Irakiens chaque mois et en a déplacés des millions, l’écroulement de l’industrie, et des partenaires corrompus et divisés – ainsi que des délégations du Congrès américain qui devenait de plus en plus impatient. Maliki était le dirigeant officiel de l’Irak, mais sous la pression des forces américaines et l’arrivée à Bagdad de l’ambassadeur Ryan Crocker et du général David Petraeus, peu de doutes subsistaient quant à ce qui empêchait l’effondrement de l’Etat irakien. Une des percées les plus importantes de cette période a été le Mouvement de l’Eveil, qui, suite à de longues négociations, a permis à des insurgés baasistes et des tribus arabes sunnites de se détourner des troupes américaines et de diriger leurs armes contre Al-Qaïda, retournant ainsi au sein du processus politique irakien. Prenant le pouvoir en 2008 et la partie nord du pays étant pacifiée, Maliki pesait plus lourd à son poste.  Il avait des vidéo conférences hebdomadaires avec le président George W. Bush.

Maliki était convaincu que son rival chiite Moqtada al-Sadr cherchait à le renverser.  C’est pourquoi en mars 2008, il a sauté dans son escadron motorisé et chargé une armée irakienne contre l’armée du Mahdi de Sadr à Bassora. C’était une opération éclair, mais la « charge des chevaliers » a remporté la bataille. Pour la première fois dans l’histoire de l’Irak, un Premier ministre chiite avait battu une milice chiite soutenue par l’Iran. Maliki a été accueilli à Bagdad et dans le monde comme un patriote nationaliste. Il a été couvert de louanges quand, quelques semaines plus tard, il a cherché à libérer les taudis de la Sadr City à Bagdad de l’armée Mahdi.  Enhardi par son succès à Bassora et avec une assistance militaire américaine massive, Maliki a lancé un assaut pour reprendre Sadr City, dirigeant les divisions de l’armée irakienne à partir de son téléphone portable.

Après avoir organisé le dernier voyage de George W. Bush en Irak, Ryan Croker et moi avons quitté Bagdad le 13 février 2009. Après plus de 2000 jours de service, j’étais malade, épuisé physiquement et mentalement, mais confiant que les énormes sacrifices consentis par les Etats-Unis produiraient leurs fruits.

Avec l’administration d’Obama souhaitant mettre fin à la « guerre silencieuse » de Bush et les perturbations apportées par la crise économique mondiale, Maliki a saisi l’opportunité qui s’offrait pour lancer une campagne systématique de destruction de l’Etat irakien afin de le remplacer par son propre cabinet privé et son parti politique.

Après deux mois sans ambassadeur, le remplaçant de Ryan Crocker est arrivé en avril 2009 tandis que, pour ma part, je me lançais dans de nouvelles missions, faisant la navette entre les capitales du Moyen-Orient avec David Petraeus, le nouveau chef du commandement central des Etats-Unis. Mais les rapports en provenance des autorités irakiennes et américaines à Bagdad étaient inquiétants. Je recevais régulièrement des plaintes de responsables irakiens et américains sur le moral en baisse à l’ambassade et sur les relations entre responsables militaires et diplomatiques américains qui se détérioraient sérieusement. L’Etat policier de Maliki augmentait de jour en jour.

Devant la crise politique qui couvait depuis des mois, un nouvel ambassadeur avec lequel j’avais travaillé dans le passé, James Jeffrey, m’a demandé de retourner à Bagdad pour servir d’intermédiaire entre les factions irakiennes.

Après l’avoir aidé à se hisser au pouvoir en 2006, j’ai expliqué que Maliki devait partir. Au cours de conversations avec de hauts responsables de la Maison Blanche qui nous rendaient visite, l’ambassadeur, des généraux et d’autres collègues, j’ai avancé le nom du Vice-président Adel Abdul Mahdi pour le remplacer. Le 1er septembre 2010, lors d’un dîner à la résidence de l’ambassadeur où étaient invités le Vice-président Joe Biden, ses collaborateurs, les généraux et les diplomates de haut rang de l’ambassade, j’ai brièvement et calmement argumenté les raisons de pousser Maliki dehors et la nécessité de respecter le processus constitutionnel.  Mais pour le Vice-président, Maliki restait la seule option valable. Le mois suivant, il dira aux autorités supérieures des Etats-Unis « je parierais ma vice-présidence que Maliki prolongera la SOFA », faisant référence à l’accord sur l’état des forces qui devait permettre aux troupes américaines de rester en Irak au delà de 2011.

Pourtant nos discussions avaient peu d’importance car l’homme le plus puissant en Irak et au Moyen-Orient, le général Ghassem Soleimani, le chef de l’unité d’élite de la Force Qods du corps des gardiens de la révolution en Iran, allait régler la crise pour nous. Pendant la visite de Joe Biden à Bagdad, Soleimani a convoqué les responsables irakiens à Téhéran. Après avoir réprimandé les Irakiens sur leurs dissensions, et leur avoir demandé de travailler ensemble, Soleimani leur a fait part de la volonté du guide suprême de voir Maliki rester Premier ministre. Jalal Talabani, un guérillero kurde légendaire ayant des liens avec l’Iran depuis des décennies resterait président et, le plus important, les troupes américaines devaient partir fin 2011.  J’étais déterminé à ne pas laisser un général iranien, qui avait tué d’innombrables soldats américains, dicter aux Etats-Unis la fin du jeu en Irak.

Mais toutes mes démarches ont été vaines.  En novembre, la Maison Blanche a fixé sa désastreuse stratégie en Irak. Le processus constitutionnel irakien et les résultats des élections seraient ignorés et les Américains apporteraient leur plein soutien à Maliki.  En guise de compensation pour la coalition irakienne, Washington essaierait d’écarter Talabani et de le remplacer par Allawi.

Le jour suivant, j’ai à nouveau appelé Antony Blinken, le conseiller en matière de sécurité nationale de Biden, Jeffrey, le général Lloyd Austin, commandant des forces américaines, mes collègues à l’ambassade et mes chefs au commandement central, le général Jim Mattis et le général John Allen, pour leur dire que nous faisions une grave erreur historique. Mattis et Allen m’ont compris mais les partisans de Maliki sont restés inébranlables.

La catastrophe a suivi. Talabani a repoussé les appels de la Maison Blanche à laisser sa place et s’est tourné vers l’Iran pour se maintenir. Sur instructions de Téhéran, Maliki s’est mis à former un cabinet autour des hommes favoris de l’Iran en Irak. La politique irakienne des Américains a été rapidement mise en pièces. Outragés par ce qu’ils considéraient comme une trahison de la part des Américains, le bloc irakien s’est brisé en éléments ethno-confessionnels, avec des chefs se bousculant pour obtenir des postes au gouvernement, de peur d’être évincés du système lucratif de patronage. Pendant le retrait des forces américaines en décembre 2011, Maliki a tenté d’arrêter son rival de longue date, le vice-président Tarek al-Hashemi, et l’a fait condamner à mort par contumace. La purge exercée contre le ministre des Finances, Rafi al-Issawi, a suivi un an plus tard.

Concentration des pouvoirs

Maliki n’a jamais nommé de ministre de l’Intérieur permanent, investi par le Parlement, pas plus qu’un ministre de la Défense ou un chef du Renseignement. Il a rempli ces postes lui-même.  En résumé, l’homme unique, le parti unique Dawa irakien de Maliki ressemble à l’homme unique, au parti unique baasiste irakien de Saddam.  Mais au moins Saddam a aidé à contenir un ennemi stratégique des Américains : l’Iran.  Et Washington n’a pas eu à dépenser mille milliards de dollars pour le hisser vers le haut (et l’y maintenir). Il reste peu de démocratie quand un homme et un parti en liens étroits avec l’Iran contrôle les services de la justice, de la police, de l’armée, du renseignement, les revenus du pétrole, le trésor et la banque centrale. Dans ces conditions, la guerre civile ethno-confessionnelle qui s’est rallumée n’était pas une éventualité. Elle était une certitude. En signe de protestation, j’ai démissionné le 31 décembre 2010. Et maintenant, avec les Etats-Unis de nouveau empêtrés en Irak, je ressens l’obligation morale et civique d’expliquer comment nous sommes arrivés à cette situation difficile.

La crise qui affecte actuellement l’Irak et le Moyen-Orient n’était pas seulement prévisible mais prévue – et évitable. En optant pour un point de vue opposé et en soutenant inconditionnellement Maliki et en l’armant, Obama n’a fait que prolonger et étendre le conflit que Bush avait déclenché de manière inconsidérée.

L’Irak est maintenant devenu un état défaillant, et comme les pays du Moyen-Orient se fracturent selon des lignes ethno-confessionnelles, l’Amérique va apparaître comme un des plus grands perdants.

Les supporters américains les plus ardents de Maliki ont ignoré les signaux d’alerte et s’en sont tenus à ce qu’un général iranien a décidé, en 2010, pour le destin de l’Irak. De manière plutôt ironique, ce sont ces mêmes responsables de l’Administration qui se bousculent maintenant pour sauver l’Irak, tout en refusant de condamner publiquement les exactions de Maliki et en lui fournissant des armes pour qu’il puisse faire la guerre à ses rivaux politiques.

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*Ali Khedery est président et chef exécutif des « Dragoman Partners » basés à Dubai. De 2003 à 2009, il a été le fonctionnaire américain le plus longtemps et de façon continue en poste en Irak, travaillant en tant qu’assistant spécial de cinq ambassadeurs des Etats-Unis et comme conseiller spécial de trois chefs du commandement central américain.  

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