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Mascarade électorale en Iran : interview de Mohammad Mohadessine

Mohammad Mohadessine, président de la commission des Affaires étrangères du CNRI, répond à nos questions.

1. Quelle est l’importance de l’élimination de Rafsandjani ?
L’élimination de Rafsandjani de la mascarade électorale s’est faite sur l’ordre de Khamenei et constitue la plus grande ablation et le schisme le plus terrible au sommet de la dictature des mollahs. Ce qui est particulièrement important, c’est que Khamenei a simultanément eu recours à une autre ablation majeure, à savoir le rejet de de Macha’i, le candidat d’Ahmadinejad.

Pour comprendre l’importance de cet événement à l’intérieur du régime, il convient de souligner le rôle clé et sans pareil de Rafsandjani dans le régime des mollahs depuis sa création. Rafsandjani a été l’une des figures les plus importantes du régime durant ces 34 dernières années, ce qu’on appelle un «pivot du régime ». Du vivant de Khomeiny, il était le numéro 2 du régime et beaucoup plus important que Khamenei. Après la mort de Khomeiny, il a contribué à la nomination de Khamenei comme guide suprême. Ce dernier l’a nommé à la tête du Conseil de discernement, et en tant que membre de l’Assemblée des Experts, il joue un rôle dans le choix du guide suprême et dans la détermination de ses compétences.

L’élimination de Rafsandjani comme figure de proue, notamment par le Conseil des Gardiens, est un fiasco qui prive le régime de sa crédibilité et de sa légitimité, aux yeux de ses partisans, même dans les cercles les plus intimes. Cette mesure étend et approfondit le schisme et la confrontation au sommet entre les diverses factions de manière irréparable et peut produire des conséquences incontrôlables. Le produit de ce filtrage massif va aviver les tensions et la désunion au sein du régime, conduisant à sa désintégration et à sa chute rapide.

Rafsandjani compte de vrais partisans dans les séminaires théologiques, les organes économiques du régime, et même dans les gardiens de la révolution et les organes de sécurité et de renseignement, c’est-à-dire dans toutes les principales institutions du pouvoir.

Dans cette mesure, Khamenei a effectivement tranché une partie considérable du régime.

2. Rafsandjani a 80 ans et n’est pas au début de sa carrière politique. S’il a envisagé que cette situation pouvait se produire, pourquoi a-t-il déposé sa candidature ?

Rafsandjani a dit lui-même qu’il sentait le régime en crise et menacé, ce qui l’a poussé à se présenter, mais la vérité c’est qu’en raison de la faiblesse de l’ensemble de la dictature, en particulier avec Khamenei qui perd son statut et son aura de guide suprême, après les soulèvements de 2009, la lutte pour le pouvoir a pris une nouvel essor et a atteint un stade critique. Dès le départ, Khamenei a tenté d’empêcher Rafsandjani d’entrer dans le jeu électoral, mais ce dernier a estimé qu’il pouvait agir dans l’arène politique et réclamer sa part de leadership. Cette décision a dû être considérée comme une agression pour Khamenei qui a riposté en l’éliminant.

3. Bien que la décision ait été prise par le Conseil des Gardiens, tout le monde sait que Khamenei tirait les ficelles. Il savait qu’éliminer Rafsandjani n’allait pas dans le sens de ses intérêts et de ceux du régime, alors pourquoi l’a t-il fait ?

Khamenei n’avait pas d’option qui lui aurait évité de payer un prix. Il est bien informé des crises qui déferlent sur l’ensemble du régime, sur le plan international, régional et interne (y compris la crise nucléaire, la perspective de la chute d’Assad et la crise économique en Iran). Il a fait de son mieux pour empêcher Rafsandjani d’entrer sur la scène politique en le faisant attaquer par ses fidèles, comme son ministre du Renseignement, peu avant le dépôt des candidatures, mais il était trop faible pour l’arrêter. Une fois sa candidature déposée, les équations ont changé pour Khamenei et il fait face à une situation de perdant-perdant où il perdrait grand quel que soit le choix :

• Eliminer Rafsandjani et en accepter les conséquences, ce qui signifiait un rétrécissement et une fragilisation de sa base de pouvoir ; un point pouvant accélérer le processus de la chute du régime.

Ou
• Accepter Rafsandjani et partager le pouvoir avec lui ce qui, à son tour affaiblirait complètement le statut de guide suprême et accélérerait le processus de désintégration du régime.

Khamenei a choisi la première option où via l’élimination, le filtrage et le repli sur soi, il tente de repousser sa propre chute. C’est la politique qu’il suit pas à pas depuis 24 ans en profitant des événements internationaux et régionaux.

4. Pourquoi dites-vous que cela accélérerait le processus de renversement, alors que vous souligner qu’au cours des dernières années, il a consolidé son emprise sur le pouvoir en utilisant la même méthode ? Quelle est la différence maintenant ?

Il serait erroné de penser que dans les périodes précédentes, le régime et Khamenei ont consolidé leur pouvoir seulement par un repli sur soi et des purges. Ces contractions et ces purges internes provenaient des acquis exceptionnels résultant des guerres du Koweït, d’Afghanistan et d’Irak et le désarmement de l’opposition du régime par les Etats-Unis qui ont permis à Khamenei de consolider sa position. L’ère de ces gains aisément remporté est révolue et le moment est venu pour le régime et Khamenei de rembourser. L’élimination de Rafsandjani est une automutilation inévitable et un suicide politique pour Khamenei qui aura progressivement des conséquences sur le régime dans son ensemble.

5. Cette question peut être posée autrement. Pourquoi Khamenei n’a pas permis à Rafsandjani de participer à l’élection et même de gagner ? Après tout, Rafsandjani est à la recherche des intérêts du régime et ces deux-là ont travaillé ensemble pendant huit ans après la mort de Khomeiny dans ce partage du pouvoir, et aussi durant les 24 années qui ont suivi la mort de Khomeiny, ils se sont entendus malgré leurs différences. Que se passe-t-il à présent ?

La situation pour le régime et Khamenei n’est pas du tout comparable à celle d’il y a 8 ou 16 ans. Ce que nous voyons est l’apogée de la route de la contraction et l’élimination incessante des personnalités et des courants politiques à l’intérieur et à l’extérieur du régime. C’est la voie suivie par le régime au cours de ces années, et surtout suivie par Khamenei au cours des huit dernières années.

Notons que la situation actuelle n’est comparable à aucune autre époque du régime. Il y a huit ans, le régime en général et Khamenei en particulier se trouvaient dans une position différente due aux gains apportés par l’occupation de l’Irak. En fait, au cours des vingt dernières années, le régime et Khamenei ont vécu des fruits de la guerre avec le Koweït et des occupations de l’Afghanistan et de l’Irak qui leur ont permis de survivre.

Toutefois, cette période est terminée. Ni le régime ni Khamenei ne sont plus dans cette position. Le régime est entré dans une phase différente maintenant, qui peut être décrite comme une phase où Khamenei va devoir payer en permanence.

En ce qui concerne le duo Khamenei-Rafsandjani : après la mort de Khomeiny, Khamenei et Rafsandjani ont d’un commun accord partagé le pouvoir. Mais cette fois, Rafsandjani est entré dans l’arène politique en s’opposant à Khamenei et à sa politique ; ce qui est désormais manifeste après l’élimination de Rafsandjani.

Khamenei savait très bien que dans le rapport de force, il est beaucoup plus faible qu’en 2005 quand son mécano électoral avait réussi à battre Rafsandjani et à faire sortir son propre candidat des urnes. Par conséquent, cette fois, il a accepté cette disgrâce pour que les choses n’arrivent pas à ce point, et il a réglé le problème au niveau du Conseil des Gardiens.