samedi, décembre 3, 2022
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Le pétrole, talon d’Achille du régime de Téhéran

Par Ian Bremme*

Le Figaro – Comme la Corée du Nord, l’Iran n’hésitera pas à aller jusqu’à la confrontation pour défendre son programme nucléaire. C’est en effet pour les dirigeants iraniens la meilleure garantie que les États-Unis ne feront pas à leur pays ce qu’ils ont fait à l’Irak. De surcroît, ce conflit avec les États-Unis leur permet de s’assurer un soutien national dont ils ont bien besoin.

Dans ces conditions, comment les États-Unis peuvent-ils ébranler la position iranienne ? Quatrième exportateur mondial de pétrole, l’Iran a grandement profité de la hausse des cours depuis quatre ans. Sa stabilité économique dépend des revenus du pétrole, et c’est là son talon d’Achille.
 
Les diplomates américains ne persuaderont pas le Conseil de sécurité des Nations unies d’imposer des sanctions sur les exportations énergétiques. Mais le gouvernement Bush peut essayer de maîtriser les cours, et il devrait commencer par refuser de mordre aux hameçons que tend le président Mahmoud Ahmadinejad pour faire monter la tension quand bon lui semble.
 
Ahmadinejad a fait preuve de beaucoup d’imagination sur le plan diplomatique. Son gouvernement a rejeté les demandes de la communauté internationale pour l’interruption du programme d’enrichissement de l’uranium, ignoré les délais fixés par les Nations unies, armé des milices irakiennes, fourni au Hezbollah du matériel militaire pour attaquer Israël, nié l’existence de l’Holocauste et organisé des manoeuvres militaires près du détroit d’Ormuz, par lequel transitent 40 % du trafic pétrolier maritime mondial. Toutes ces provocations contribuent à faire monter les cours du pétrole, et le gouvernement iranien continue ainsi de s’enrichir.
 
Lorsque le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei a suggéré que l’Iran pourrait jouer la carte du pétrole, Condoleezza Rice n’y a pas cru. Selon le secrétaire d’État américain, le budget iranien dépend à 80 % du pétrole, et ne tolérerait donc pas de perturbations.
 
Mais si l’Iran retire de petites quantités de pétrole des marchés internationaux, la hausse des prix pourrait compenser (peut-être complètement) la baisse de revenus. En outre, les menaces sur le détroit d’Ormuz permettraient à l’Iran de faire monter les cours sans réduire sa production. Ce n’est pas par hasard si presque toutes les initiatives du gouvernement iranien sur la scène internationale depuis un an ont augmenté les risques sur les marchés de l’énergie.
 
I l arrive que les États-Unis réussissent – parfois involontairement – à fragiliser l’Iran. L’été dernier, le gouvernement Bush a proposé à l’Iran d’entamer des pourparlers. En septembre, le président Bush a prononcé un discours étonnamment mesuré devant l’Assemblée générale des Nations unies. Les réticences de la Russie, de la Chine et de la France pour l’imposition de sanctions ont convaincu les responsables américains de laisser plus de temps à la diplomatie, avant de faire pression pour l’adoption de mesures punitives par le Conseil de sécurité.
 
Toutes ces décisions ont permis de calmer un peu les marchés de l’énergie. Le baril de pétrole a chuté de plus de 78 dollars mi-juillet à moins de 60 dollars au début du mois d’octobre. Cette baisse, due dans une large mesure à l’apaisement des tensions au sujet du programme nucléaire, coûte cher au gouvernement iranien, ce qui exacerbe les difficultés du régime à l’intérieur du pays.
 
L’inflation est en augmentation, et pourrait aller jusqu’à 20 %. Le 1er octobre, Khamenei a demandé à Ahmadinejad de s’attaquer à ce problème de plus en plus prononcé. Les prix de certains services et marchandises subventionnés ont été gelés, et la hausse de l’inflation rend ces subventions encore plus coûteuses pour le gouvernement, qui indique qu’il pourrait commencer à rationner l’essence. Le taux de chômage est d’environ 12 %, probablement le double parmi les jeunes.
 
Les États-Unis peuvent affaiblir le régime iranien en évitant les déclarations et les actions qui contribuent à faire monter le prix de l’énergie et donc à renforcer l’économie iranienne. Les responsables américains doivent faire baisser la température politique. Ils doivent de nouveau proposer des pourparlers à l’Iran. Bush devrait inviter Ahmadinejad à Washington. Dans son ranch à Crawford même. Lui préparer le petit déjeuner.
 
W ashington peut aussi essayer de contenir les cours en demandant aux Saoudiens, qui contrôlent presque toute la capacité mondiale en réserve, de maintenir une production élevée. Les sunnites au pouvoir en Arabie saoudite sont plus menacés que les États-Unis par le fait que l’Iran est favorable à un rééquilibrage des pouvoirs dans la région en faveur des musulmans chiites.
 
Certes, Ahmadinejad trouvera probablement un moyen de jeter de nouveau de l’huile sur le feu. Personne ne peut empêcher les tactiques d’intimidation de l’Iran dans le détroit d’Ormuz. Mais, au moins, ce ne sera pas la faute des États-Unis.
 
L’Iran a probablement besoin de deux ou trois ans pour se doter d’une arme nucléaire. Quelle sera alors la position d’Ahmadinejad dans son propre pays ? Si les États-Unis ne lui fournissent pas de menace dont il puisse se servir pour s’assurer le soutien des Iraniens, son échec à relancer l’économie finira par nuire à sa popularité. Si les cours du pétrole baissent, Ahmadinejad aura moins d’argent à dépenser pour des projets qui le maintiennent à flot, ou pour le programme nucléaire.
 
Si la baisse des revenus du pétrole ne parvient pas à affaiblir Ahmadinejad, les États-Unis pourront toujours se rabattre sur l’option militaire. Mais cette stratégie a de plus grandes chances de succès que des efforts diplomatiques visant à persuader le régime de suspendre volontairement l’enrichissement de l’uranium, ou que des sanctions coercitives.
 
En choisissant de calmer le jeu, Bush ne se fera pas d’amis parmi ceux qui préconisent une stratégie plus musclée. Mais si l’approche conflictuelle du gouvernement américain a échoué jusqu’à présent, c’est parce que c’est précisément ce que veulent les dirigeants iraniens.
 

* Président de l’Eurasia Group, cabinet de conseil international spécialisé dans le risque politique, auteur de The J. Curve : A New Way to Understand Why Nations Rise and Fall..

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