AccueilActualitésLa douleur de la Coupe du monde pour un ancien international iranien

La douleur de la Coupe du monde pour un ancien international iranien

« En tant qu’ancien membre de l’équipe nationale de football d’Iran, il m’est difficile de célébrer la Coupe du monde parce que cela me rappelle des souvenirs personnels amers. »
Par Hassan Nayeb-Agha
McClatchy-Tribune – La Coupe du monde de football qui a commencé au Brésil cette semaine est l’événement le plus regardé et le plus attendu au monde, encore plus que le Super Bowl, les Jeux olympiques ou même la World Series de baseball, à la dénomination quelque peu ironique.

Comme la plupart des Iraniens, j’adore le Mondial. C’est un moment où les pays se rassemblent, les rancunes sont oubliées et même les guerres civiles s’arrêtent (oui, c’est vrai, cela s’est déjà produit). En même temps, en tant qu’ancien membre de l’équipe de foot de l’Iran, il m’est difficile de célébrer l’événement parce qu’il me rappelle des souvenirs personnels amers.
Permettez-moi d’expliquer.
Il y a trente-six ans, jeune Iranien avec de grands rêves, j’ai eu l’honneur de jouer milieu de terrain dans la première équipe nationale d’Iran à se qualifier pour les phases finales du Mondial. Je suis allé en Argentine en 1978 avec une fierté irrépressible, à la fois en tant que représentant de mon pays et en tant que sportif que le dur travail et les entraînements avaient amené sur la plus grande scène du monde.
Le seul fait que l’Iran fasse partie des 16 meilleures équipes du monde et se soit qualifié pour la Coupe du monde était énorme. Tout était possible.
Si nous avions quitté la compétition sans victoire (mais un match nul contre l’Écosse), ce fut néanmoins un grand pas en avant et un moment que je n’oublierai jamais. Les choses étaient en train de changer pour le foot iranien, mais – je ne le savais pas à l’époque – il allait y avoir également des changements dans mon pays.
La Révolution eut lieu seulement quelques mois après le Mondial et le Shah d’Iran fut renversé. Ce fut une période d’espoir, où nous pensions que le pays allait avancer vers la démocratie, le développement économique et la transparence – sans oublier une meilleure performance à la Coupe du monde !
Mais l’ayatollah Khomeini a instauré une dictature religieuse et les choses ont commencé à se détériorer. Le foot ne fit pas exception.
Aujourd’hui, pour la quatrième fois, l’Iran sera présent au Mondial (les deux autres participations furent en 1998 et 2006).
Cependant, je crains que l’ambiance autour de l’équipe iranienne ne soit très différente que de celle lorsque mes co-équipiers et moi-même avions porté le maillot de notre pays.
Le régime des mollahs, aux prises avec une population mécontente et complètement désabusée, particulièrement parmi les jeunes, essaie de se servir du Mondial. En faisant semblant de promouvoir le sport, les sportifs et l’équipe nationale, l’objectif du régime est d’apaiser l’animosité grandissante que lui prodiguent les Iraniens, notamment les jeunes. Mais ce que fait le régime n’est que de la comédie.
Il ne se passe pas un jour sans que je me souvienne d’un héros du football iranien, mon ancien co-équipier Habib Khabiri.
C’était la nouvelle étoile montante de l’Iran. Certains l’ont comparé au basketteur Kobe Bryant. Appelé dans l’équipe nationale alors qu’il n’avait que 20 ans, Habib a marqué un but incroyable de 40 mètres pendant un match de qualification contre le Koweït en 1977.
Après la révolution de 1979, il est devenu capitaine de l’équipe nationale en 1980. Cependant, il fut arrêté par le régime des mollahs en 1983 à cause de son soutien pour l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien, le principal mouvement de résistance iranienne. Habib fut exécuté avec 40 autres dissidents en juillet 1984. Il n’avait que 29 ans et il fut torturé avant son exécution, qui n’a jamais été reconnu officiellement.
Beaucoup de sportifs iraniens, dont d’anciens membres de l’équipe nationale de foot, parmi lesquels je compte des dizaines d’amis de longue date, font partie des 120,000 personnes mises à mort pour avoir soutenu la résistance iranienne et son aspiration depuis trois décennies d’instaurer la démocratie et le respect des droits de l’Homme.
Même le sport iranien, ainsi que les membres de ses équipes nationales, n’ont pas été épargnés par le règne effréné de la terreur imposé par les mollahs.
L’équipe nationale représente le peuple iranien et ce régime ne peut pas la revendiquer comme la sienne. En réalité, tout ce qui peut mobiliser et unir les Iraniens est perçu par les mollahs comme une menace réelle ou potentielle. Hassan Rouhani, le président prétendument modéré des mollahs, ne fait pas exception à cette règle.
Ce jeu qui consiste à soutenir l’équipe d’Iran au Mondial n’est qu’un leurre pour détourner l’attention des problèmes internationaux du régime et de son isolement dans le pays.
Le régime a pillé les ressources, autrefois si vastes, de notre nation au point où même les préparatifs pour la Coupe du monde ont été confrontés à des mesures sévères d’austérité. A cause du manque de fonds, le camp d’entraînement a eu lieu dans de mauvaises conditions, avec des matchs de préparation de bas niveau.
Comme des millions d’Iraniens en Iran et à l’étranger, je regarderai jouer l’équipe iranienne au Mondial au Brésil ce mois-ci, et je la soutiendrai avec beaucoup d’enthousiasme. Mais nous savons tous très bien que tant que la démocratie n’aura pas été instaurée en Iran, ses équipes sportives ne représenteront pas pleinement le peuple de cette grande nation.
J’espère que dans quatre ans je pourrai soutenir une équipe iranienne qui a encore une fois réussi à se qualifier pour le Mondial dans un Iran libre qui est rentré dans l’ère des droits de l’Homme et de la démocratie.
Hassan Nayeb-Agha est sociologue formé aux Etats-Unis. Il fut membre de l’équipe nationale de foot d’Iran lors de la Coupe du monde en Argentine en 1978. Il est membre du Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), la coalition de groupes de l’opposition iranienne.