
Alors que la guerre en Iran étend ses conséquences à l’ensemble de la région et à l’économie mondiale, la question n’est plus de savoir si le changement adviendra, mais qui saura gérer la suite. Dans un pays aussi complexe et important que l’Iran, le risque n’est pas seulement l’effondrement, mais aussi une transition mal gérée.
L’histoire regorge d’exemples de changements de régime – certains réussis, beaucoup d’autres désastreux. Lors de chaque révolution, les acteurs présentent des plans convaincants. Ce qui détermine les résultats, ce n’est pas la clarté de ces plans, mais le parcours de ceux qui les présentent. Le passé demeure l’indicateur le plus fiable des comportements futurs.
Le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), qui a annoncé la formation d’un gouvernement provisoire le 28 février 2026, a déclaré que son rôle est de transférer la souveraineté au peuple, et non de la conserver. Cette affirmation ne peut être vérifiée qu’à l’aune de son comportement historique.
Privilégier les principes au pouvoir
L’Organisation des Moudjahidines du peuple d’Iran (OMPI/MEK), fondée en 1965 et qui, à la fin des années 1970, était l’une des forces d’opposition les plus importantes et les mieux organisées au Shah, constitue un élément central du CNRI. Après la chute de la monarchie, Rouhollah Khomeiny est revenu en Iran et, malgré toutes les assurances données, a cherché à consolider son autorité sur toutes les forces politiques.
À ce moment-là, l’OMPI/MEK s’est trouvée face à un choix crucial. Khomeiny exigeait une soumission idéologique et politique absolue et, surtout, la dénonciation de tous les autres groupes politiques. Pour l’OMPI/MEK, cela aurait garanti une part du pouvoir au sein du nouvel État. Elle a refusé.
In light of @iaeaorg BoG resolution on the #Iranian regime's misconduct and failure to cooperate with the @UN watchdog, it's crucial to revisit over 3 decades of secretive activities and the NCRI's constant efforts to prevent a nuclear-armed pariah state.https://t.co/EiJenAsaiU https://t.co/lvD6qbumiY pic.twitter.com/qcXZLwOPO7
— NCRI-FAC (@iran_policy) 5 juin 2024
Dans les mois qui suivirent, les tensions s’exacerbèrent autour du port obligatoire du voile, des droits des minorités et des libertés civiles fondamentales. Le mouvement s’opposa également à la nouvelle constitution pour des raisons démocratiques. Il ne s’agissait pas d’un désaccord symbolique, mais d’un rejet structurel du monopole autoritaire, à un moment où s’allier à Khomeiny aurait été la voie la plus facile pour exercer une influence, notamment pour une organisation chiite bénéficiant d’un large soutien populaire et d’une légitimité considérable acquise au fil d’années d’emprisonnement et de sacrifices sous le Shah.
Le prix à payer fut immédiat et lourd. Des bureaux furent fermés, des publications interdites et des membres assassinés. Pourtant, le mouvement poursuivit son activité politique pacifique jusqu’au 20 juin 1981, date à laquelle les forces du régime ouvrirent le feu sur les manifestations de masse, anéantissant tout espace politique restant. Ce n’est qu’alors que la résistance armée commença.
Les origines de la « paix et de la liberté »
Le même schéma se répéta pendant la guerre Iran-Irak. En 1982, après le retrait des forces irakiennes du territoire iranien, l’OMPI (Organisation des Moudjahidines du peuple) appela à la fin de la guerre. À l’époque, une telle position fut largement condamnée comme une trahison. Plaider pour la paix était politiquement tabou, et ceux qui s’expriment aujourd’hui en termes de pacifisme avaient souvent des positions très différentes.
Aujourd’hui, la devise centrale du CNRI – « Paix et liberté » – trouve ses racines dans cette période. Elle ne reflète pas un slogan rétrospectif, mais une position adoptée sous une pression extrême, au prix de lourds sacrifices. Une fois encore, une position marginalisée à l’époque fut par la suite justifiée par les événements, la prolongation de la guerre étant désormais largement reconnue comme une catastrophe nationale.
Organisation, cadres et impact opérationnel
Pendant plus de quatre décennies, le régime iranien a investi massivement dans la diabolisation de l’OMPI et de la Résistance en général. Une grande partie du discours occidental est issue de cette campagne. Pourtant, malgré ces efforts soutenus, le mouvement a non seulement survécu, mais il a aussi constitué le réseau de cadres dévoués le plus vaste et le plus actif parmi les groupes d’opposition iraniens.
Cette distinction est cruciale. Il ne s’agit pas de popularité générale, mais de capacité organisationnelle. Le CNRI et l’OMPI disposent d’un réseau de membres engagés, disciplinés et expérimentés sans égal parmi leurs homologues. C’est cette infrastructure qui détermine si une transition peut être gérée ou si elle s’effondrera dans la fragmentation.
Leur bilan opérationnel est tout aussi important. Le mouvement a frappé à maintes reprises les intérêts économiques, de renseignement, politiques et militaires du régime, tout en exposant des éléments clés de sa conduite, de la répression systémique à ses programmes stratégiques. Ces actions ont démontré à la fois le sérieux et l’efficacité de la Résistance face au régime à son apogée, et la compréhension de cette menace par la communauté internationale repose en grande partie sur les efforts soutenus du CNRI.
L’égalité comme pratique, et non comme promesse
L’engagement déclaré du CNRI en faveur de la démocratie, de l’égalité des sexes et des droits des minorités est souvent perçu comme un programme tourné vers l’avenir. Cependant, sa structure interne illustre concrètement ces principes.
Depuis plus de trente ans, les dirigeants des Moudjahidine du peuple iranien (MEK) sont des femmes. Elles représentent plus de la moitié des membres du CNRI, et sa présidente élue, Maryam Rajavi, reflète cette réalité institutionnelle.
Plus largement, les membres du CNRI et des MEK – qui vivent et travaillent ensemble depuis plus de quarante ans – sont issus de milieux sociaux, ethniques et de classes très diverses. Dans ce contexte, l’égalité n’est pas une théorie. La discrimination, en pratique, est inexistante. L’organisation incarne les principes qu’elle défend pour l’avenir de l’Iran.
Cette adéquation entre les valeurs affichées et la réalité interne est rare, notamment parmi les mouvements opérant en exil.
La signification du gouvernement provisoire
L’annonce de la mise en place d’un gouvernement provisoire en 2026 n’est pas une initiative isolée, mais la continuation d’un cadre construit au fil de décennies de résistance.
Ce qui la distingue, ce n’est pas l’existence d’un plan, mais les moyens mis en œuvre : une direction organisée, un programme défini et des cadres formés, prêts à gérer une transition. Elle repose sur une expérience accumulée, et non sur une conception abstraite.
Si l’incertitude caractérise l’avenir, l’histoire offre le critère le plus fiable pour porter un jugement éclairé. La question n’est pas de savoir qui propose la vision la plus séduisante, mais qui a démontré – sous pression et au prix de grands sacrifices – sa capacité à agir selon ses principes.
À cet égard, le bilan est sans appel : un mouvement qui a privilégié les principes démocratiques au pouvoir immédiat, a refusé de légitimer le régime autoritaire, a payé le prix de son plaidoyer pour la paix lorsque cela s’avérait dangereux, et a bâti la structure nécessaire pour pérenniser ces choix.
Pour ceux qui évaluent l’avenir de l’Iran, ce bilan est décisif.

