
Ces derniers jours, les médias et le système judiciaire du régime ont révélé ce que Téhéran craint le plus : une force organisée capable de résister à la répression, d’assurer sa continuité et de démontrer sa capacité à constituer un centre de gravité politique alternatif.
Un élément déclencheur révélateur fut une tribune publiée le 19 décembre par l’ancien secrétaire d’État américain Mike Pompeo. Ce dernier y affirmait que les Iraniens rejetaient à la fois le pouvoir clérical et le retour à la monarchie, et que l’argument selon lequel « il n’y a pas d’alternative » occultait l’existence d’une opposition organisée. Pompeo écrivait : « Ils ne veulent ni théocratie ni monarchie », présentant le régime comme « au pied du mur » et insistant sur la possibilité d’un changement.
La sensibilité du régime ne s’est pas limitée aux dénonciations attendues. Elle s’est manifestée par un rare élan de clarté de la part d’un média iranien proche de l’État : Asr-e Iran a ouvertement soutenu que la référence de Pompeo à une « opposition organisée et démocratique » visait spécifiquement l’OMPI, et non d’autres courants d’opposition qui pourraient revendiquer cette appellation. Autrement dit, une plateforme proche du régime a confirmé que Téhéran comprenait la portée stratégique de l’expression « opposition organisée » : il ne s’agit pas de manifestations sporadiques, mais d’une structure.
Cette distinction est cruciale car la dictature cléricale a maintes fois démontré sa capacité à absorber la colère lorsqu’elle est dispersée. Sa vulnérabilité s’accroît lorsque cette colère se coordonne, lorsque les réseaux, la discipline et la communication transforment le mécontentement populaire en une pression politique soutenue.
The Iranian dictatorship is in dire straits.
The Iranian people deserve our support to build a better future. https://t.co/aodxrbZ6qk
— Mike Pompeo (@mikepompeo) 19 décembre 2025
La stratégie du pouvoir judiciaire : criminaliser la visibilité, exporter l’intimidation
Parallèlement, lors de la couverture de la 49e session d’un simulacre de procès impliquant des accusations contre 104 personnes liées à l’OMPI, les médias d’État iraniens ont insisté sur le caractère « public » de la procédure et sa couverture médiatique – une approche qui sert davantage de relais à la délégitimation qu’à une recherche transparente de la vérité.
Ce qui frappe, c’est la volonté d’étendre cette campagne au-delà des frontières iraniennes. Mizan, l’organe de presse du pouvoir judiciaire, a présenté l’accueil de Maryam Rajavi par le Parlement européen comme une preuve de « deux poids, deux mesures » et a souligné le moment choisi – pendant les sessions du tribunal de Téhéran – suggérant que les plateformes internationales devraient être considérées comme une provocation juridique et politique. Les reportages de la télévision d’État depuis le tribunal ont également insisté sur les accusations de « deux poids, deux mesures » et sur l’idée que les invitations contredisent les engagements européens – un discours clairement destiné à intimider les institutions étrangères et à les contraindre à l’autocensure.
Le lapsus du propagandiste sécuritaire : 1981 les hante encore
Parallèlement au spectacle judiciaire, la communication sécuritaire alignée sur le régime ravive un récit traumatique fondateur pour justifier une répression permanente : le début des années 1980. Dans une interview diffusée à la télévision d’État, le documentariste Javad Moghouyi a décrit l’été 1981 comme l’une des périodes les plus effrayantes pour le système, affirmant qu’environ 100 000 personnes armées ont déferlé sur Téhéran et d’autres villes – invitant les téléspectateurs à imaginer le stade Azadi bondé et débordant dans les rues.
Les conteurs sécuritaires du régime ne revisitent pas l’histoire par souci d’exactitude ; ils instrumentalisent la mémoire pour rassurer une base démoralisée. Le message sous-jacent est que le système a déjà survécu à ce qu’il présente comme ses menaces existentielles les plus graves et qu’il devrait donc survivre à nouveau, alors qu’un soulèvement imminent se profile.
Pourquoi cette obsession s’intensifie-t-elle en temps de crise ?
Le lancement de cette offensive narrative à ce moment précis n’est pas fortuit. Le régime clérical doit gérer de multiples tensions : difficultés économiques, alertes sanitaires, lassitude sociale et érosion de sa crédibilité, conséquence de l’aveu de corruption systémique par les institutions, tandis que le coût de la vie devient prohibitif. Dans ces conditions, la priorité du régime n’est pas de résoudre les problèmes, mais d’empêcher leur structuration.
Des experts des Nations Unies en matière de droits humains ont déclaré qu’à la fin septembre, le régime iranien avait exécuté plus de 1 000 personnes en 2025, qualifiant ce chiffre de « vague d’exécutions sans précédent » et rappelant que le droit international limite la peine de mort aux « crimes les plus graves ».
Selon le CNRI, la vague d’exécutions s’accélère car les dirigeants craignent un nouveau soulèvement national : dans une déclaration du 3 décembre, il a décrit novembre 2025 comme le « mois le plus sanglant depuis 37 ans » avec 335 exécutions, ajoutant que Khamenei « tente d’empêcher un soulèvement par des massacres ».
Les défenseurs du régime insisteront sur le fait que nommer les groupes d’opposition et organiser des procès relèvent de la « sécurité nationale ». Mais ce schéma révèle une dimension plus politique : une tentative de criminaliser non seulement les actes présumés, mais aussi les réseaux, les plateformes et la légitimité même du mouvement.
Lorsqu’un organe de presse proche de l’État précise qui, selon les responsables de la politique étrangère, est considéré comme une « opposition organisée », lorsque le pouvoir judiciaire traite l’accueil de parlementaires étrangers comme un grief légal, et lorsque les médias de sécurité invoquent la survie du régime dans les années 1980 pour galvaniser une base démoralisée, Téhéran reconnaît sa principale vulnérabilité : il peut souvent contenir la colère spontanée, mais peine à endiguer la coordination.
C’est pourquoi l’obsession de Téhéran est si tenace. Le système clérical craint une opposition qu’il ne peut décapiter, car il ne s’agit pas d’une simple manifestation, d’un seul leader ou d’un seul moment. Il s’agit de la perspective d’une structure.

