
Depuis près de cinq décennies, l’establishment clérical iranien se livre à un rituel politique singulier. Il déclare l’Organisation des Moudjahidines du Peuple d’Iran (OMPI/MEK) vaincue, discréditée et dépourvue de tout soutien populaire, pour ensuite expliquer, avec une foule de détails, qui sont ses dirigeants, comment elle s’organise, comment elle recrute, comment elle influence les manifestations et pourquoi les Iraniens devraient la redouter.
Le dernier exemple en date remonte au 8 septembre 2026, deux jours après l’élection de Mahnaz Maimanat au poste de nouvelle secrétaire générale de l’OMPI. Le média affilié à l’État, Rouydad24, ne s’est pas contenté de dénoncer l’organisation. Il a publié un long portrait politique et organisationnel intitulé : « Qui est Mahnaz Maimanat ? La commandante de l’opération « Lumière éternelle » devient première secrétaire de l’OMPI. »
Rouydad24 a ensuite détaillé l’importance du poste de secrétaire générale, ses liens avec le Conseil central de l’OMPI, le parcours de Mme Maimanat au sein de l’organisation, son histoire familiale et même son témoignage lors du procès à Stockholm de l’ancien responsable pénitentiaire iranien Hamid Noury.
Une constante depuis cinq décennies
Ce comportement n’est pas nouveau. Depuis le début de l’affrontement politique entre l’OMPI et le régime clérical nouvellement instauré après la révolution de 1979, Téhéran a maintes fois réécrit l’histoire de l’organisation pour chaque nouvelle génération : ses débuts parmi les étudiants, ses heurts avec le pouvoir en place, sa direction, son passé militaire, ses activités internationales et sa structure interne. Ce qui est remarquable, c’est qu’après près de cinq décennies d’exécutions, d’emprisonnements, de censure et de diabolisation incessante, le régime juge toujours nécessaire d’« enseigner » aux jeunes Iraniens qui est l’OMPI (MEK).
Cette campagne s’est révélée particulièrement instructive au cours de l’été 2026.
Le 6 août 2026, dans une analyse de la stratégie de l’OMPI, le média « Hawza News » – lié aux séminaires religieux – a décrit le développement d’« unités de résistance » décentralisées et a reconnu que celles-ci avaient « toujours joué un rôle considérable dans les manifestations nationales à l’intérieur du pays ».
Cinq jours plus tard, le 11 août, l’agence de presse « Tasnim » – liée au CGRI (les Gardiens de la révolution) – a averti que la stratégie médiatique de l’OMPI visait à influencer l’« opinion publique » iranienne, « en particulier les élites et les jeunes ». Tasnim a identifié plusieurs éléments constitutifs d’une confrontation plus large — dont l’opinion publique iranienne elle-même était devenue le champ de bataille — : l’élaboration de récits, la mise en exergue des crises, la création d’un sentiment de désespoir et l’influence exercée sur les jeunes générations.
Le 16 août, le journal “Farhikhtegan” a critiqué la France pour avoir accueilli Maryam Radjavi et a accusé Paris de faciliter une « guerre cognitive » contre le régime. Un point particulièrement révélateur a été sa dénonciation des efforts déployés par la chaîne satellitaire “Simaye Azadi” pour influencer l’opinion publique iranienne lors de « moments politiques critiques ». Le 20 juillet 2026, le chef du pouvoir judiciaire, Gholamhossein Mohseni-Ejei, a averti les hauts responsables qu’ils devaient faire preuve d’une « vigilance accrue par rapport au passé » face aux “Monafeghin” — terme péjoratif utilisé par le régime pour désigner l’OMPI — et aux infiltrés. Il a souligné qu’un tel adversaire ne pénétrerait pas au sein de la société sous la bannière de l’ennemi, mais apparaîtrait « masqué » et « sous l’apparence d’un membre de l’intérieur », cherchant à répandre rumeurs et désespoir. Les documents sources recueillis pour ce rapport consignent l’intégralité de cet avertissement.
Ce que décrit réellement Téhéran
L’appareil de sécurité a ensuite pris le relais. Le 27 août 2026, l’organisation de renseignement du CGRI a averti que les adversaires de l’Iran cherchaient à exploiter les griefs internes, à mener des opérations psychologiques, à activer des réseaux clandestins et à transformer le mécontentement en une mobilisation de rue.
Cette déclaration ne nommait pas explicitement l’OMPI ; toutefois, lorsqu’on la rapproche de l’avertissement d’Ejei du 20 juillet, de l’analyse de la “Hawza” du 6 août, de la mise en garde de “Tasnim” du 11 août et de l’attaque de “Farhikhtegan” du 16 août, une perception cohérente de la menace se dessine : Téhéran redoute la convergence entre réseaux organisés, discours politique, jeune génération mécontente et regain de troubles à l’échelle nationale.
La difficulté à laquelle le régime est confronté est tout autant conceptuelle que politique. Une organisation ne peut être à la fois insignifiante et nécessiter des explications quasi constantes. Un mouvement dépourvu de résonance sociale ne devrait pas susciter de mises en garde de la part du chef du pouvoir judiciaire concernant ses partisans dissimulés, ni d’analyses des autorités religieuses sur son rôle dans les manifestations nationales, ni d’inquiétudes dans les médias liés aux Gardiens de la révolution (CGRI) quant à son influence sur la jeunesse, ni encore de portraits détaillés de la succession à sa tête.
L’article publié par Ruydad24 le 8 septembre s’inscrit donc dans une continuité bien plus longue. Son importance ne réside pas dans le fait que les médias d’État iraniens aient évoqué l’OMPI ; ils le font de manière obsessionnelle depuis les premières années de la dictature cléricale.
Ce qui importe, c’est ce que Téhéran se sent désormais contraint d’expliquer : la continuité organisationnelle, la succession à la direction, les « Unités de résistance », l’influence sur la jeunesse, la guerre de l’information et la participation aux troubles qui agitent le pays.
Après près de cinq décennies, le régime tente toujours de convaincre les Iraniens que l’OMPI ne constitue pas une alternative viable. Pourtant, son propre appareil de propagande raconte une tout autre histoire : les analyses approfondies, les avertissements incessants et les rencontres diplomatiques répétées — où l’OMPI devient un objet de marchandage ou un test de la volonté de l’interlocuteur de faire des concessions à Téhéran — indiquent tous le contraire.

