
Près de dix ans après le soulèvement national de décembre 2017 qui a fait voler en éclats l’illusion de stabilité politique en Iran, les crises sous-jacentes qui ont poussé des millions de personnes dans la rue demeurent irrésolues, et se sont même souvent aggravées. Pauvreté, inflation, corruption, dégradation de l’environnement, pénuries d’eau, discrimination ethnique, répression institutionnalisée et érosion de la confiance sociale se conjuguent pour créer une société en proie à une tension permanente. Chaque soulèvement successif – de 2018 et 2019 à la révolte nationale de 2022 et aux troubles persistants qui ont suivi – a laissé des cicatrices plus profondes au sein du système en place, tout en radicalisant davantage certains segments de la société iranienne.
Ce qui distingue la phase actuelle des précédentes périodes de troubles n’est pas seulement la fréquence des manifestations, mais la normalisation de la confrontation directe avec l’appareil répressif de l’État. Les forces de sécurité, les miliciens du Bassidj, les commandants des Gardiens de la révolution, les agents du renseignement, les responsables judiciaires et les religieux liés à la répression sont de plus en plus souvent la cible de violences de représailles dans de nombreuses provinces. Ces incidents ne sont plus de simples incidents de sécurité isolés ; pris ensemble, ils témoignent d’une fracture sociale croissante, au sein de laquelle une partie de la société ne reconnaît plus la légitimité des institutions du régime.
La situation devient encore plus explosive lorsqu’un mouvement de résistance organisé parvient à canaliser cette colère accumulée vers une action politique et un changement de régime. Les autorités iraniennes elles-mêmes ont reconnu à plusieurs reprises l’existence de réseaux organisés et l’escalade des attaques contre les forces de l’État. Le recours croissant du régime aux exécutions, aux arrestations massives, aux campagnes d’intimidation et aux menaces judiciaires extraordinaires ne révèle pas la confiance, mais la peur : la peur que les conditions sociales explosives qui ont engendré les soulèvements depuis 2017 soient entrées dans une phase plus dangereuse et organisée.
Alerte judiciaire et sécuritaire
9 mai 2026 : Le chef du pouvoir judiciaire, Gholam-Hossein Mohseni Ejei, a déclaré que toute personne coopérant de quelque manière que ce soit avec « l’ennemi envahisseur et assassin d’enfants » est un « ennemi de l’Iran et un traître à la patrie », promettant des poursuites judiciaires et une surveillance exceptionnelle contre tous ces « compagnons de l’ennemi » dans un contexte de guerre.
10 mars 2026 : Le chef des forces de sécurité de l’État, Ahmad Reza Radan, a confirmé le renforcement des mesures de sécurité, avec un déploiement permanent des forces de police et des Bassidj aux points de contrôle, tout en avertissant qu’une action décisive serait menée contre tout trouble potentiel.
26 janvier 2026 : Le président de la Commission de sécurité du Parlement, Ebrahim Azizi, a admis que les manifestations avaient atteint un « quatrième niveau », avec des actions armées de manifestants ayant fait plus de 3 000 morts ; l’imam de la prière du vendredi à Téhéran, Ahmad Khatami, a fait état de 2 427 morts parmi les forces du régime.
19 janvier 2026 : Un porte-parole du régime a reconnu des milliers de morts et de blessés parmi les forces Bassidj et de police lors d’affrontements avec des jeunes rebelles.
D’après des rapports publiés par les médias du régime iranien et des sources officielles, au moins 50 incidents distincts se sont produits entre 2022 et 2026. Ces incidents impliquaient des attaques, des affrontements armés, des embuscades, des fusillades, des confrontations à des points de contrôle et des violences liées à des manifestations. Ils ont touché des membres des Gardiens de la révolution, des Bassidj, de la police, des services de renseignement, des gardes-frontières, du système judiciaire et d’autres personnels affiliés au régime à travers l’Iran. Ces chiffres ne représentent que le nombre de cas reconnus ou rapportés par les médias du régime et ne constituent pas un bilan exhaustif de tous ces incidents. Ces derniers se sont concentrés principalement au Sistan-et-Baloutchistan, mais ont également été signalés au Kurdistan, à Kermanshah, à Ispahan, dans le Fars, le Mazandaran, à Téhéran, à Hormozgan, à Kerman et dans d’autres provinces. Ils témoignent de violations répétées de la sécurité et d’affrontements survenus durant une période marquée par des troubles à l’échelle nationale, une instabilité aux frontières et une escalade de la résistance armée dans plusieurs régions.
Terreur et conséquences
Le soulèvement iranien de 2022 a infligé des pertes sans précédent aux forces de sécurité du régime, révélant les limites de l’appareil répressif de Khamenei. Le 19e jour des manifestations, le chef de la police du régime, Hossein Ashtari, a publiquement admis que 1 800 membres des forces de sécurité avaient déjà été hospitalisés – soit une moyenne d’environ 90 personnes par jour – tandis que des jeunes contestataires lançaient des actions organisées.
Au lieu de battre en retraite, le régime a opté pour des contre-attaques.
À la fin de cette vague de trois mois, le bilan s’était dramatiquement alourdi : plus de 200 membres des forces de sécurité ont été tués et plus de 7 000 policiers ont été battus ou blessés lors d’affrontements dans 246 villes, selon une analyse de la résistance basée sur les données occultées du régime. Ces chiffres dépassent largement ceux des manifestations de 2017 et 2019, bien plus courtes, où la répression avait rapidement maîtrisé le mouvement en quelques jours ou une semaine.
Ces lourdes pertes au sein des forces de police, des milices Bassidj et des Gardiens de la révolution ont engendré un épuisement manifeste, des dissensions internes et des défections qui ont encore affaibli le contrôle du régime. Les forces de sécurité étaient maintenues dans la rue sans dormir pendant des nuits entières, comme l’a reconnu le gouverneur de Téhéran lui-même, tandis que nombre d’entre elles subissaient des pressions de la part de leurs familles et de leurs voisins qui avaient rejoint le soulèvement. L’image d’une mère saisissant publiquement son fils, agent de sécurité, par le col et l’éloignant de force – sous le regard impuissant des commandants et de ses camarades – est devenue un symbole poignant de la perte de loyauté au sein des troupes.
Au plus haut niveau, lors d’une réunion du Conseil suprême de sécurité le 22 septembre 2022, les commandants des Gardiens de la révolution ont avoué manquer d’effectifs pour mener à bien le massacre qu’ils avaient planifié, ce qui a entraîné trois séances infructueuses avant qu’une décision puisse être prise.
Conclusion
Le tableau qui se dégage de ces incidents n’est pas celui de troubles isolés, mais celui d’une société en proie à une profonde déstabilisation politique. Le pouvoir iranien est aujourd’hui confronté à une double crise : déclin économique, effondrement de sa légitimité, exacerbation des tensions ethniques, radicalisation générationnelle et érosion de la peur au sein de pans entiers de la population. Les attaques répétées contre les forces du Bassidj, les commandants de police, les officiers des Gardiens de la révolution, les agents du renseignement, les religieux et les personnalités judiciaires indiquent que le conflit a largement dépassé le cadre d’une simple dynamique de protestation.
Ce climat explique également l’escalade des exécutions perpétrées par le régime contre les prisonniers politiques, notamment ceux soupçonnés ou présumés soutenir l’Organisation des Moudjahidines du peuple d’Iran. De l’exécution de prisonniers politiques tels que Behrouz Ehsani à celle d’Hamed Vahidi et d’autres accusés de liens avec des réseaux d’opposition organisés, Téhéran semble de plus en plus déterminé à recourir à la terreur et à des châtiments exemplaires pour empêcher la convergence de la colère sociale et de la résistance organisée.
Or, l’histoire montre que la répression de masse peut masquer les symptômes sans s’attaquer aux causes profondes. Aucun des griefs structurels qui ont alimenté les soulèvements depuis 2017 n’a disparu. Au contraire, ils se sont aggravés. En ce sens, l’Iran ressemble aujourd’hui à une poudrière politique : économiquement épuisé, socialement fracturé, politiquement radicalisé et de plus en plus mûr pour une nouvelle explosion nationale.

