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Iran : Les mères du parc Laleh

les mères du parc LalehPar Philippe Labro

Le Figaro, 14 décembre – Dans un immense parc vert, ponctué de platanes, de saules pleureurs, de massifs de roses, de thuyas aux feuilles vivaces, de pins taillés en rond et aux aiguilles argentées, un symbole vient d’être brisé. Cela se passe à Téhéran.

 les mères du parc LalehPar Philippe Labro

Le Figaro, 14 décembre – Dans un immense parc vert, ponctué de platanes, de saules pleureurs, de massifs de roses, de thuyas aux feuilles vivaces, de pins taillés en rond et aux aiguilles argentées, un symbole vient d’être brisé. Cela se passe à Téhéran.

Les mères, les mamans ! Symbole universel, image de femmes plus ou moins âgées, vêtues de noir, le foulard « désinvolte à l’iranienne », c’est-àdire avec chevelure apparente, silhouettes pacifiques formant une masse lente et compacte qui marche et réclame des nouvelles de leurs enfants disparus ou tués. Ce sont les « Mères en deuil », comme elles se sont intitulées. Elles se donnent régulièrement rendez-vous au parc Laleh, au centre de Téhéran.

Jusqu’ici, les autorités n’avaient pas trop osé les toucher. Mais voici qu’on les arrête, on les garde à vue, puis on les relâche (une trentaine, samedi dernier). C’est le viol d’un tabou. En Iran, comme dans tant d’autres pays, cultures et civilisations, une mère, c’est sacré, on n’atteint pas au respect qui lui est dû. Le régime d’Ahmadinejad a passé outre, et cette information, qui a fait quatre lignes dans la presse, cette semaine, entre le sommet de Copenhague et la préparation des fêtes de Noël, mérite qu’on s’y arrête un peu.

« Folles de Mai »
On dirait, que, à travers les décennies, les mères iraniennes ont voulu reproduire le geste historique, inventé vingt-neuf ans auparavant par les « Madres » de la Plaza de Mayo, à Buenos Aires en Argentine. On les appela très vite les « Folles de Mai ». Rappelez-vous : le 30 avril 1977, pour la première fois, elles furent quatorze femmes, coiffées d’un foulard blanc sur lequel était inscrit le nom de leur enfant disparu pendant la dictature militaire en Argentine. Elles avaient décidé de tourner en silence autour du monument érigé au centre de la place de Mai, face au palais présidentiel. Ce mouvement prit une ampleur considérable : chaque jeudi, on en comptait plus de 2 000. Elles tournaient, elles tournaient, elles tournaient, et leur étrange et admirable chorégraphie avait interloqué la junte. Ils ne trouvèrent d’autre mot pour les identifier que : les folles. Elles devinrent célèbres dans le monde entier. Elles ont cessé leur marche il y a très peu de temps.

De l’Argentine des années 1970 à l’Iran de l’année 2009, il y a des décennies et des kilomètres de distance, mais la similitude du rôle des mères frappe l’observateur. Il existe, naturellement, de multiples différences. La laleh est une jolie petite fleur rouge qui pousse au printemps en Iran, une sorte de coquelicot ressemblant à du pavot sauvage. Les Iraniens ont décidé, il y a plus de quarante ans, de baptiser ainsi un parc de 35 hectares, en lui attribuant le nom de cette fleur et ceci en hommage au sang versé par les martyrs des combats passés pour défendre leur pays au cours de la longue histoire perse. Retournement ironique de situation : les martyrs ne sont plus du côté du pouvoir. La couleur du sang, pour celles et ceux, qui, six mois déjà après l’élection truquée, refusent la dictature d’Ahmadinejad, évoque le rouge à la poitrine de Neda Agha-Soltan, 26 ans, l’innocente tuée par les milices bassidjis dans une rue de la ville. Neda, emblème de la « révolution » dont le beau visage a été diffusé et vu des millions de fois grâce aux outils de la modernité contre lesquels le gouvernement ne peut rien, ou presque. Il est d’usage, ces temps-ci, d’accuser Internet, Twitter, les blogs, les sites, de tous les maux. Certes, l’excès de vitesse de propagation d’images et de rumeurs infondées incite à la prudence – mais si YouTube n’existait pas, que saurions-nous aujourd’hui du combat des « Mères en deuil » ?

– Le parc Laleh, me raconte avec nostalgie le poète Firouz Nadji-Ghazvini, exilé politique à Paris, c’est une sorte de combinaison heureuse entre votre jardin du Luxembourg et Central Park à New York. Les jeunes y jouent de la guitare, on s’adonne à la douceur d’une conversation sur un des innombrables bancs de bois verts disséminés parmi arbres et arbustes. On pratique le badminton, un sport très prisé chez nous. Les familles viennent piqueniquer. C’est un havre de paix, de sourire, de détente. J’ai le souvenir des moineaux qui ont peut-être disparu, à cause de la pollution.
 
Matraques
Il y avait donc une logique à ce que les mères des jeunes gens qui ont été raflés, embarqués à coups de matraques, dans des lieux inaccessibles, ou plus crûment, tués par les nervis d’Ahmadinejad, fassent de ce lieu bucolique le point fixe de leurs interrogations : « Où est passé mon enfant, pourquoi ne puis-je avoir un accès à une quelconque justice ? » Une autre exilée, une journaliste que j’appelle dans l’île d’Hawaï, commente
C’est toujours le même phénomène. Au début, elles n’étaient pas nombreuses, mais très vite, elles ont densifié leur regroupement, ne fût-ce que parce que leurs inquiétudes, leur manque total d’informations s’est polarisé autour de la prison de Kahirzak, un enfer sordide, habituellement réservé aux drogués et aux criminels de droit commun, et non aux prisonniers politiques. Les allégations de viols et de tortures ont été assez fréquentes pour que l’on finisse par fermer cette horreur. Mais les « Mères en deuil » ne se sont pas contentées de cela. Elles se sont organisées. »
 
Bougies
Leur marche dans le parc se déroule régulièrement le samedi après-midi. Parfois, le soir, on se retrouve aussi et l’on allume des bougies. Des pancartes sont brandies : « Libérez les prisonniers politiques ». On chante. Des militantes accompagnent les mères les moins engagées, les conseillent, les structurent.

– Ahmadinejad et ses troupes répressives ne pouvaient plus longtemps les laisser faire, raconte un autre membre de la diaspora. Il n’empêche : avoir franchi le pas et touché les «mères», souligne un peu plus la fracture entre ce pouvoir et une grande partie de la population. La télévision officielle n’en a pas montré une image. Les seuls reportages qui passent sont consacrés au soutien des gardes révolutionnaires et des bassidjis. Le terme même de «Mères en deuil» n’a jamais été prononcé, mais la rue parle et son bouche-à-oreille est puissant. La rue dit qu’il s’est passé un événement considérable : on a cassé un des piliers sacro-saints de la société.

L’organisation United 4 Iran, un réseau d’activistes qui défend les droits de l’homme en Iran, annonce de nouvelles manifestations, demain mardi, peut-être. Jusqu’où la confrontation entre miliciens et mamans en deuil peut-elle aller ? L’opposant iranien répond :

– J’ai du mal à envisager qu’on batte les femmes, comme ça, en public, à coups de matraques dans la rue. Et en même temps, toute manifestation comporte sa logique interne, sa loi de l’enchaînement. Chacun va continuer, les unes de défiler dans le parc, les autorités de les restreindre, de plus en plus violemment. – Et donner l’ordre de tirer ? – Pourquoi pas ? Tout peut arriver aujourd’hui en Iran. Il va devenir de plus en plus difficile à celui qui fut longtemps une marionnette des religieux mais qui, désormais, se comporte comme un petit dictateur sanglant, ivre de pouvoir, de décider quelle attitude adopter devant cette armée de femmes aux mains nues.

Les mères du parc Laleh posent une question qui dépasse l’Iran : que peut le seul courage face au pouvoir réel ? Les « folles » face à un fou ?