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Iran : Comprendre la politique derrière la désignation de terroriste de l’OMPI

Ali SafaviPar Ali Safavi

The Huffington Post, 4 avril – Les Moudjahidine du peuple (OMPI) figurent en bonne place dans les équations politiques entre Téhéran et Washington depuis au moins 1985. Aussi récemment qu'en juin 2007, dans les négociations avec les États-Unis sur la sécurité en Irak, l'ambassadeur du régime iranien à Bagdad a insisté sur la question de l’OMPI et la présence de quelque 3400 de ses membres dans la Cité d'Achraf, en Irak, comme l'un des points les plus sensibles de l'ordre du jour de la réunion [1].

Mis à part les allégations fausses et non fondées contre l’OMPI – essentiellement fabriqués par le ministère iranien du renseignement (Vevak) et recyclés par les apologistes étrangers de Téhéran ces deux dernières décennies – la question du recours du MEK à l'action armée contre des cibles militaires en Iran jusqu' en été 2001 a été citée par certains organismes gouvernementaux en occident, y compris le Département d'Etat américain, comme preuve pour la désignation de «terroriste»du groupe. [2] 

Il y a suffisamment de preuves pour suggérer, cependant, que la désignation de terroriste de l'OMPI par les États-Unis, le Royaume-Uni et l'Union européenne avait peu, sinon rien à voir avec la nature ou à la conduite de l'organisation elle-même, le domaine où résident les critères juridiques de la désignation. Au lieu de cela, l'étiquette a été dès le départ une motivation politique et un sous-produit de la politique de rapprochement avec Téhéran poursuivie par les États-Unis et l'UE. Ces soupçons ont été confirmée lorsque, en 2008 et 2009, le Royaume-Uni [3] et l'Union européenne [4], respectivement, ont été contraints par leurs plus hautes juridictions de retirer l'OMPI de leurs listes de surveillance après avoir accusé à tort l'OMPI de terrorisme.

Au moins jusqu'au soulèvement postélectoral de juin 2009 qui a balayé l'Iran, de nombreux cercles de politique étrangère occidentaux supposaient que le régime iranien était devenu un élément «permanent» du Moyen-Orient, et avait donc rejeté l'idée d'un changement de régime comme une option politique acceptable, proposant à la place un rapprochement. Cette approche, cependant, exigeait un prix réclamé avec force par Téhéran : désigner l’OMPI, ennemi juré de Téhéran, comme terroriste. En effet, comme les autorités britanniques impliquées dans l'affaire l’ont reconnu, « Toute décision comme quoi (…) l'OMPI devait être réhabilitée serait sans aucun doute considérée (…) en Iran comme une manœuvre destinée à s'ingérer dans les affaires iraniennes et à déstabiliser le régime. » [5]

La realpolitik et les allégations non fondées, cependant, ne sont pas suffisantes pour justifier une désignation de terroriste. Les gouvernements, certes, ont le droit de protéger leurs citoyens contre le fléau du terrorisme, mais ils sont tenus par la loi de fournir la preuve nécessaire et adéquate et les éléments concrets justifiant une désignation de terrorisme. Dans le cas particulier de l’OMPI, preuve convaincante n'a jamais été fournie. Cela a été clairement démontré au cours de la procédure juridique de 2006 à 20008 au Royaume-Uni et à l'Union européenne, où les tribunaux, après un examen exhaustif des documents classifiées et non classifiés, ont non seulement rejeté comme «perverse» [6] la désignation de terroriste de l'OMPI, mais ont aussi tancé les organismes gouvernementaux pour s’être moqué de l’état de droit au bénéfice d’arrière-pensées politiques [7].

Les justifications juridiques de l’étiquette de terroriste de l’OMPI, en plus de ses actions avant 2001 à l’intérieur de l'Iran, comprennent des allégations selon lesquelles l'organisation aurait une idéologie «islamo-marxiste», aurait « soutenu » la prise d'otages de 1979 des Américains à Téhéran, [8] « tué » plusieurs militaires américains et des conseillers en sécurité en Iran dans les années 1970 [9], et participé à la «répression» de chiites irakiens et les Kurdes en 1991 [10].

Avant d'aborder ces accusations spécifiques et de fournir un récit des différentes phases de la lutte de l’OMPI contre le régime des mollahs depuis 1979, pour tenter de faire la lumière sur la provenance de la désignation de l'OMPI aux États-Unis et en Europe est essentielle pour comprendre si l'OMPI est ou non une entité terroriste.  

OMPI : Les origines de la désignation de terroriste

« La Maison Blanche avait un intérêt à entamer un dialogue avec le gouvernement iranien. De hauts responsables de l'administration ont estimé que sévir contre l’OMPI, que les Iraniens considéraient comme une menace, était un moyen de le faire. » Martin Indyk, secrétaire d'État adjoint aux Affaires du Proche-Orient de l'administration Clinton

L'allégation de terrorisme contre l’OMPI soulevée par le Département d'Etat américain plonge ses racines dans le scandale Iran-Contra (Irangate) de la mi-1980, lorsque, en échange de la libération des otages américains détenus au Liban par des agents du régime iranien, le ministère a publié une déclaration accusant l'OMPI d’un « recours continu au terrorisme et à la violence comme instruments standard de leur politique." [11]

Si à cette époque on ne savait pas pourquoi le Département d'État avait alors brusquement et fortement fustiger les principaux opposants d’un régime que les États-Unis avaient toujours décrit comme le parrain le plus actif du terrorisme international, la publication du Rapport de la commission Tower deux ans plus tard a résolu le mystère. Selon ce rapport, une lettre d'un intermédiaire iranien, Manouchehr Ghorbanifar, à son homologue américain disant que l'une des neuf revendications du régime iranien aux États-Unis était la « une annonce officielle qualifint les Moudjahidine du peuple marxistes et terroristes. "[12]

Lorsque l'accord avec Téhéran a échoué, le Département d'Etat a changé de cap et a commencé à rencontrer officiellement l'OMPI, même au plus fort de la résistance armée de cette organisation contre le régime des mollahs. [13] Dans un témoignage devant la Sous-Commission de la Chambre sur l'Europe et le Moyen-Orient en avril 1987, le secrétaire adjoint Richard Murphy expliquait les raisons de cette volte-face en disant : «Je ne veux pas exagérer notre connaissance de l'organisation (…) J’admettrai très librement qu'il y a des lacunes dans nos connaissances sur l'organisation (…) Nous avons rencontré l'organisation Moudjahidine, ici à Washington (…) Ils sont un acteur, et ils font mal en Iran (…) On ne les boycott pas. »[14]

Une décennie plus tard, après que Mohammad Khatami – perçu à tort par certains aux États-Unis comme une influence «modérée» au sein de l'establishment au pouvoir – soit devenu président du régime iranien, la sous secrétaire du département d’Etat Madeleine Albright, désignait officiellement l'OMPI comme une organisation terroriste étrangère (FTO) le 8 octobre 1997. Soulignant les motivations politiques de cette démarche, le lendemain, un responsable de l'administration Clinton déclarait au Los Angeles Times : «L'inscription des Moudjahidine du peuple a été conçue comme un geste de bonne volonté à l’égard de Téhéran et de son président nouvellement élu, Mohammed Khatami." [15]

En septembre 2002, le secrétaire d'Etat adjoint pour les Affaires du Proche-Orient sous l'administration Clinton, Martin Indyk, déclarait à Newsweek, «C’était dans l’intérêt de La Maison Blanche d’ouvrir un dialogue avec le gouvernement iranien. De hauts responsables de l'administration considéraient que sévir contre [l’OMPI], que les Iraniens considéraient comme une menace, un moyen de le faire. "[16]

Quatre ans plus tard, le Wall Street Journal écrivait : «En 1997, le Département d'Etat a ajouté l'OMPI à une liste mondiale des organisations terroristes comme un« signal »du désir des Etats-Unis de se rapprocher des réformateurs à Téhéran, a déclaré Martin Indyk, qui était à l’époque secrétaire d'État adjoint aux Affaires du Proche-Orient. E gouvernement de Khatami ."[a estimé que c’était était un bon accord."[, a dit M. Indyk. » [17]

Le même journal écrivait après la victoire de l'OMPI dans sa bataille juridique au Royaume-Uni en 2008, que « les dirigeants iraniens font depuis des années de la répression de l'OMPI une priorité dans les négociations avec les gouvernements occidentaux sur le programme nucléaire de Téhéran et d'autres questions, selon plusieurs diplomates ayant participé à ces pourparlers. » [18]

Nonobstant le fait que les partisans de l’OMPI aient été exclus du débat politique sur l'avenir de l'Iran en raison d'une fausse étiquette, ce qui a été le plus troublant dans ces développements a été l'obsession unilatérale et malséante des gouvernements successifs d'envoyer de gestes de bonne volonté» à un régime ayant démontré être une menace stratégique pour Washington et la communauté internationale. Cette obsession s’est manifestée en courbettes évidentes lorsque le Département d'État a acquiescé à la demande principale de Téhéran de mettre sur la liste noire son ennemi juré, l'OMPI, dans une tentative imprudente de soutirer des concessions aux mollahs. Inutile de dire que les ramifications politiques de la désignation sont allées bien au-delà de l’OMPI, donnant les coudées franches aux dirigeants meurtriers de Téhéran pour réprimer les dissidents dans le pays sous prétexte de lutte contre le terrorisme.

Les gains exceptionnels de la politique de rapprochement semblaient continuer pour le régime iranien, même sous Georges. W. Bush.

En janvier 2009, la secrétaire d'Etat américaine Condoleezza Rice ignorait la recommandation du coordinateur du Département de lutte contre le terrorisme et rejetait la demande de l’OMPI de révoquer sa désignation. Le New York Times écrivait plus tard : « Dans les derniers jours de l'administration Bush, le haut responsable du contre terrorisme du département d'État, Dell L. Dailey, a fait pression pour que les Moudjahidine du Peuple soient retiré de la liste (…) Condoleezza Rice, alors secrétaire d'Etat, a décidé de maintenir le groupe sur la liste. » [19] Cette décision, selon les médias, a été motivée par un changement de cœur de l'administration Bush, reflétant une décision de négocier directement avec le régime iranien sur la question nucléaire, ainsi que le désir de créer une section d'intérêts américains à Téhéran.

Outre-Atlantique, une inscription dans la liste noire de l'OMPI au Royaume-Uni et dans l'Union européenne a également été largement fondée sur des considérations politiques (et économique) similaires. Dans une interview sur la radio de la BBC en 2006, le ministre des Affaires étrangères britannique d’alors, Jack Straw, admettait que la désignation par le Royaume-Uni de l’OMPI était e résultat des demandes faites par le régime iranien. Jack Straw déclarait : «Lors de la toute première réunion que j'ai eu avec un ministre iranien des Affaires étrangères, le colonel [Kamal Kharazi], il y a maintenant quatre ans, j'ai exprimé mon inquiétude très sérieuse sur le soutien de l'Iran à ces organisations terroristes alors qu’ils avaient exigeaient de moi avec succès quand j'étais ministre de l'Intérieur d’interdire l’organisation terroriste de l’OMPI qui travaillait contre l'Iran. » [20]

La même année, 35 membres des Chambres britanniques des Communes et des Lords contestaient en justice la proscription de l’OMPI au Royaume-Uni devant la Commission d'appel des organisations proscrites, la POAC, un tribunal spécialisé chargé d'examiner uniquement les désignations terroristes au Royaume-Uni. Dans le cadre de la procédure, un certain nombre de documents classés, déclassifiés plus tard par le tribunal, ont révélé la vérité sur les objectifs politiques derrière la désignation de l'OMPI au Royaume-Uni.  (à suivre)

 

Notes :
[1] Jay Solomon et Neil King Jr., "Two Agendas: Why Iran, U.S. Stand Far Apart: Tehran Seeks End to Bid to Destabilize Regime; Washington Wants Insurgent Backing in Iraq to Stop", The Wall Street Journal, 25 juin 25 2007.

[2] Département d'Etat américain, Bureau du Coordinateur de la lutte contre le terrorisme, "Country Reports on Terrorism 2008", Ch. 6, Terrorist Organizations, 30 avril 2009. http://www.state.gov/s/ct/rls/crt/2008/122449.htm 

[3] Le Royaume-Uni retiré l'OMPI de la liste noire des organisations le 23 juin 2008. Voir David Stringer, "la Grande-Bretagne Supprime groupe d'opposition en Iran à partir de la liste du terrorisme», Associated Press, 23 juin 2008. http://seattletimes.nwsource.com/html/nationworld/2004479589_apbritainiran.html?syndication

[4] L'Union européenne a emboîté le pas le 26 janvier 2009. Voir Philippa Runner, "EU Ministers Drop Iran Group From Terror List," EUOBSERVER, January, 26, 2009. http://euobserver.com/9/27472

[5] Benjamin James Fender, Britain's Foreign and Commonwealth Office, Second témoignage à la Commission d'appel des organisations proscrites, POAC, p. 4, 25 juin 2007.

[6] LORD ALTON OF LIVERPOOL & OTHERS (People's Mojahadeen Organisation of Iran) v. SECRETARY OF STATE FOR THE HOME DEPARTMENT, Proscribed Organisations Appeal Commission (POAC), Judgment, para.360, p. 144, 30 novembre 2007,

[7] Case No: 2007/9516, IN THE SUPREME COURT OF JUDICATURE COURT OF APPEAL APPLICATION FOR PERMISSION TO APPEAL FROM THE PROSCRIBED ORGANISATIONS APPEALS COMMISSION AND IN THE MATTER OF THE PEOPLE'S MOJAHADEEN ORGANISATION OF IRAN, "The Secretary of State for the Home Department v. Lord Alton of Liverpool and Others", judgment rendu le 27 mai 2008. Para 57, p. 23: "It is a matter for comment and for regret that the decision-making process in this case has signally fallen short of the standards which our public law sets and which those affected by public decisions have come to expect."
http://www.bailii.org/cgibin/markup.cgi?doc=/ew/cases/EWCA/Civ/2008/443.html&query=The+and+Secretary+and+of+and+State+and+for+and+the+and+Home+and+Department+and+v.+and+Lord+and+Alton+and+of+and+Liverpool+and+Others&method=boolean 

[8] US Department of State, "Country Reports on Terrorism 2008", op. cit.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Audition de la Chambre des Représentants des États-Unis, devant la Sous-commision sur l'Europe et le Moyen-Orient, 24 juillet 1985. Sous secrétaire d'État aux Affaires du Proche-Orient, Richard Murphy, a témoigné devant la Sous-commission. A la clôture de la session, il se mit à lire une déclaration non sollicitée sur l’OMPI dans le compte rendu. Sa déclaration disait en partie : «Ils [l’OMPI] sont des militants islamiques, anti-démocratiques, anti-américains, et continuent à utiliser le terrorisme et la violence comme instruments standards de leur politique. »  Ces accusations plutôt abruptes ont surpris les membres de la commission. Le président de la Sous-commission Lee Hamilton étonnamment a demandé : «Vous aviez une section là-dedans sur l’Organisation des Moudjahidine du peuple en Iran. Pourquoi le faire ici ? » M. Murphy, a répondu : «… Dans ce cas, on m'a présenté une question que le directeur du pays concerné a jugé avoir été mal prise en compte. »

[12] Rapport de la Commission Tower, le texte intégral de la Commission présidentielle d'examen spécial, John Tower, le président, Edmund Muskie et Brent Scowcroft, des membres, Bantam Books, New York 1987, page 360.

[13] David B. Ottaway, "U.S. Meets With Iran Opposition Group," The Washington Post, April 22, 1987. The Post wrote, "The State Department has been meeting with representatives of an Iranian opposition group the department twice has warned Congress about, saying the group has a terrorist history and is strongly anti-American and Marxist. Assistant Secretary of State Richard W. Murphy told the House Foreign Affairs Middle East subcommittee yesterday that 'we meet, we have met' with the Mujaheddin-e Khalq or People's Mujaheddin Organization 'here in Washington', and described the group as 'a player' in Iran today."

[14] Audition de la Chambre des Représentants des États-Unis, devant le Sous-comité sur l'Europe et le Moyen-Orient, le 21 avril 1987. Le sous- secrétaire d'Etat Richard Murphy a témoigné devant le Sous-Comité.

[15] Norman  Kempster "U.S. Designates 30 Groups as Terrorists," Los Angeles Times 9 octobre 1997.

[16] Michael Isikoff, "Connexion Ashcroft à Bagdad" Newsweek, 26 septembre 2002, http://www.pepeace.org/current_reprints/16/Ashcrofts_Bagdhad_Connection.htm.

[17] Andrew Higgins Solomon et Jay, "Strange Bedfellows- Iranian Imbroglio Gives New Boost To Odd Exile Group", The Wall Street Journal, 29 novembre 2006. www.iranpolicy.org/ipcInTheNewsArchive.php?id=1&type=1

[18] Marc Champion, "Iranian Dissidents Win U.K. Ruling," The Wall Street Journal, le 7 mai 2008. http://online.wsj.com/article/SB121018399158474335.html?mod=googlenews_wsj

[19] Mark Mazzetti et Mark Landler, "Iranian Dissidents' Fate in Iraq Shows Limits of U.S. Sway", The New York Times, 2 août 2009, http://www.nytimes.com/2009/08/02/world / middleeast/02policy.html

[20] Ministre des Affaires étrangères britannique Jack Straw, interviex avec la BBC Radio 4, Today Program, 1 février 1, 2006.

[21] Benjamin James Fender, op. cit. p. 4.

[22] Ibid.