
La libération de la Syrie a relancé le débat sur les occasions manquées qui ont prolongé le régime brutal de Bachar al-Assad. L’ancien président français François Hollande a révélé dans une récente interview qu’en 2013, lui, l’ancien président américain Barack Obama et l’ancien Premier ministre britannique David Cameron avaient prévu une frappe pour déstabiliser Assad après son utilisation d’armes chimiques. Cependant, la Grande-Bretagne s’est retirée et Obama a reporté l’opération. Hollande a déploré les conséquences de cette décision, notamment les souffrances prolongées et l’enhardissement des alliés d’Assad.
Selon plusieurs rapports, notamment ceux d’anciens responsables de Barack Obama, l’un des principaux facteurs ayant influencé la décision de mettre un terme aux frappes aériennes américaines en Syrie en 2013 était l’accent mis par l’administration Obama sur la conclusion d’un accord nucléaire avec l’Iran. Le conseiller en politique étrangère du président Obama, Ben Rhodes, a déclaré dans le documentaire de 2018, The Final Year : « Si les États-Unis étaient intervenus plus vigoureusement en Syrie, ils auraient dominé le second mandat d’Obama et l’accord nucléaire avec l’Iran aurait été impossible à conclure. »
Cette décision a eu de graves conséquences. Le régime d’Assad, avec le soutien continu de l’Iran et de la Russie, a survécu pendant une décennie supplémentaire, perpétuant les souffrances en Syrie et étendant l’influence de Téhéran dans la région. »
Au cœur de cette tragédie se trouve une leçon qui donne à réfléchir sur les dangers de la complaisance. Téhéran, craignant que la chute d’Assad ne mette en péril sa domination régionale, a exploité les hésitations occidentales en faisant miroiter la perspective d’une diplomatie nucléaire. Cette décision a non seulement permis à Assad de gagner du temps, mais aussi au régime clérical iranien de consolider son influence au Moyen-Orient. Le prix à payer n’a pas été payé par les négociateurs de Vienne ou les diplomates de Washington, mais par les Syriens, les Irakiens, les Libanais, les Yéménites et les Iraniens ordinaires qui ont fait les frais des guerres par procuration et de la répression de Téhéran.
Un héritage de violence et de trahison
Le 1er septembre 2013, quelques semaines seulement après que l’attaque proposée contre Assad ait été abandonnée, des mandataires iraniens ont perpétré le massacre de 52 membres des Moudjahidine du peuple (OMPI) au camp d’Ashraf en Irak. Ces personnes s’étaient vu promettre une protection en vertu de la quatrième Convention de Genève par l’armée américaine. Pourtant, alors que l’encre des discussions en coulisses entre Téhéran et Washington séchait, leur sécurité a été trahie. Le moment choisi pour cette atrocité a soulevé des questions troublantes sur le prix de l’apaisement – des questions qui restent sans réponse à ce jour.
Malgré les déclarations de Téhéran sur sa bonne volonté dans les négociations nucléaires, le programme nucléaire du régime n’a pas été réduit. Au contraire, le Plan d’action global commun (JCPOA) de 2015 est devenu un bouclier, accordant à l’Iran un soulagement économique tout en lui permettant de redoubler d’efforts pour agresser la région. Lorsque le monde a pris conscience de cette réalité, le mal était déjà fait : la Syrie était en ruines, le Yémen incendié et la fragile démocratie irakienne avait été détournée par des milices soutenues par l’Iran.
La doctrine des mandataires : la stratégie durable de Khamenei
Les empreintes du guide suprême du régime iranien, Ali Khamenei, sont indéniables dans cette stratégie de manipulation et de violence qui dure depuis des décennies. Bien avant d’assumer le rôle de guide suprême, Khamenei était l’architecte de la doctrine des mandataires de Téhéran, utilisant des groupes armés pour projeter sa puissance à l’étranger tout en maintenant un déni plausible à l’intérieur du pays. Du Hezbollah au Liban aux Houthis au Yémen, ces mandataires ont non seulement déstabilisé le Moyen-Orient, mais ont également renforcé le contrôle du régime en présentant le conflit extérieur comme une nécessité défensive.
Dans ses discours publics, Khamenei a averti à plusieurs reprises ses détracteurs nationaux que les aventures régionales de l’Iran étaient essentielles à la survie nationale. « Si nous ne combattons pas en Syrie, au Yémen et au Liban, nous devrons combattre l’ennemi à Kermanshah, Hamadan ou Téhéran », a-t-il déclaré, tissant un récit qui confond la survie du régime avec la soumission de ses voisins. C’est sous ce prétexte que Qassem Soleimani, le célèbre commandant de la Force Al-Qods du CGRI, a orchestré des atrocités dans toute la région. Qu’il s’agisse de déclencher des conflits sectaires en Irak ou de provoquer la montée de l’EI pour justifier l’intervention iranienne, Soleimani a incarné le calcul cynique du régime : le chaos à l’étranger assure le pouvoir à l’intérieur du pays.
Rompre le cycle de l’apaisement
Les dirigeants occidentaux ont souvent mal compris cette stratégie, prenant l’agression iranienne pour de l’opportunisme au lieu de la reconnaître comme une pierre angulaire de la survie du régime. En traitant Téhéran comme un acteur rationnel en quête de solutions pragmatiques, ils sont tombés dans un piège, offrant des concessions qui n’ont fait qu’enhardir ses dirigeants. Le mythe de l’Iran comme puissance invincible, renforcé par les analystes et les diplomates, a paralysé l’action internationale pendant des années.
Mais les mythes, comme les régimes, ne sont pas éternels. L’économie iranienne est aujourd’hui en ruine. La monnaie syrienne a chuté et sa population est de plus en plus rebelle. Les soulèvements nationaux de 2017, 2019 et 2021 ont révélé la fragilité du régime et la vacuité de ses prétentions à la légitimité. Les manifestants scandant « Pas de Gaza, pas de Liban, ma vie pour l’Iran ! » ont résumé le mépris croissant pour un régime qui privilégie les aventures étrangères au détriment du bien-être national.
Si le monde a appris quelque chose de la décennie de souffrances de la Syrie, c’est que l’apaisement ne fait que prolonger l’inévitable. La chute d’Assad en 2024, bien qu’attendue depuis longtemps, prouve que même les dictatures les plus enracinées peuvent s’effondrer sous une pression soutenue. Le même principe s’applique à Téhéran. Le régime iranien, affaibli par la dissidence interne, l’effondrement économique et l’isolement international, n’est pas invincible. Ce qu’il craint le plus, ce ne sont pas les armées étrangères, mais la défiance organisée de son propre peuple.
Mettre fin à l’apaisement n’est pas seulement un impératif moral ; c’est une nécessité stratégique. L’Occident doit abandonner l’illusion selon laquelle des concessions progressives modéreront le comportement de Téhéran. Il devrait plutôt se concentrer sur le renforcement de l’opposition iranienne, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Tout comme les rebelles syriens ont finalement vaincu une dictature lourdement armée, les Iraniens ont montré qu’ils possédaient la résilience et la détermination nécessaires pour défier leurs oppresseurs.

