dimanche, février 5, 2023

Heure de vérité pour l’Iran

IranLe Monde – De Laurent Zecchini – L’épreuve de force avec l’Iran approche de l’heure de vérité. Les Iraniens ne peuvent plus douter de la détermination de la communauté internationale à porter un coup d’arrêt à leur programme nucléaire militaire, mais ils peuvent encore espérer la diviser sur les moyens d’atteindre cet objectif. Celle-ci va peut-être obtenir une réponse à la question de savoir si l’arme du pétrole brandie par Téhéran en représailles d’une saisine du Conseil de sécurité des Nations unies est ou non un sabre de papier.

Le premier acte va se dérouler jeudi 2 février, à Vienne, lors de la réunion du Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), lequel va décider de transmettre le dossier iranien à l’ONU. Tout sera dans la manière : dans un premier temps, il devrait seulement s’agir de demander au Conseil de sécurité de renforcer l’autorité de l’AIEA, en vue d’éventuelles nouvelles négociations avec l’Iran. Dans ce cas, une surenchère de Téhéran n’est pas sûre.

Dans ce jeu diplomatique, trois pays – la Russie, la Chine et l’Inde – disposent d’une carte maîtresse, tout en étant entravés par leurs étroites relations avec l’Iran. Le second acte est celui d’éventuelles sanctions, qui suppose que ni la Russie ni la Chine ne feront usage de leur droit de veto. Il n’aura lieu que si l’Iran ne comprend pas qu’il peut éviter de perdre la face en saisissant la perche qui lui est tendue : l’Europe et les Etats-Unis, la Russie, la Chine et l’Inde, se sont faits les parrains du « compromis russe », lequel prévoit que l’uranium dont l’Iran pourrait avoir besoin à l’avenir pour alimenter en combustible ses centrales nucléaires civiles sera enrichi exclusivement en Russie.

En privant l’Iran de la tentation de détourner à des fins militaires la filière de l’enrichissement, la communauté internationale aurait atteint son but : empêcher le régime des mollahs de se doter de l’arme atomique. Si celui-ci ne renonce pas à ses ambitions de puissance et cesse toute coopération avec l’AIEA, il est probable que le monde connaîtra une crise internationale, puisque toute confrontation avec l’Iran aura des prolongements pétroliers, qui obéreront nécessairement la croissance économique mondiale.

Sur l’échiquier énergétique, l’Iran occupe une place de premier plan : il possède 12 % des réserves mondiales de pétrole, ce qui le situe derrière l’Arabie saoudite, et 15 % des réserves de gaz, au deuxième rang après la Russie. Mais l’arme du pétrole est à double tranchant pour ceux qui l’utilisent. Téhéran peut fermer sélectivement le « robinet » de ses exportations de brut, si indispensables à l’Europe et à l’Asie, et les Nations unies peuvent sanctionner l’Iran en organisant un blocus économique.

Or l’économie iranienne est fragile. Ses revenus pétroliers représentent plus de 90 % des recettes d’exportation et 75 % des dépenses budgétaires. L’Iran importe quelque 38 % de son essence, dont un tiers de ses besoins de l’Inde, et subventionne à 83 % le prix payé à la pompe par le consommateur. L’économie iranienne est excessivement subventionnée par les revenus pétroliers, ce qui signifie que le gouvernement de Mahmoud Ahmadinejad, qui s’est fait élire sur un programme populiste, achète en partie la paix sociale par les revenus du pétrole.

Ce statu quo serait remis en question en cas de déstabilisation du marché des hydrocarbures. L’Iran pourrait certes puiser quelque temps dans la « cassette » de ses revenus pétroliers invisibles, estimés à quelque 40 milliards de dollars, mais l’autarcie et l’isolement diplomatique ne peuvent servir longtemps de politique. Téhéran s’est efforcé de conjurer l’épée de Damoclès d’une censure du Conseil des gouverneurs, voire, ultérieurement, du Conseil de sécurité, en sonnant le rappel de ses principaux partenaires. Ce qui place Moscou, Pékin et New Delhi en position d’arbitres, mais devant des choix difficiles.

LA STRATÉGIE DU « COLLIER DE PERLES »

La Russie ne veut pas plus d’un Iran doté de l’arme nucléaire qu’elle ne souhaite remettre en cause ses liens commerciaux et stratégiques avec celui-ci. La centrale nucléaire iranienne de Bouchehr, qui est en voie d’achèvement, est un projet pilote pour une Russie qui souhaite exporter son savoir-faire dans ce domaine. Si des sanctions devaient être décidées à l’encontre de Téhéran, cette coopération pourrait difficilement continuer. Les deux pays, qui contrôlent ensemble 40 % des réserves mondiales de gaz et près de 25 % des réserves pétrolières, ont des projets énergétiques en mer Caspienne et entretiennent une connivence pour maintenir des prix pétroliers stables.

Les batteries mobiles de missiles Thor M-1 que Moscou a accepté de vendre à l’Iran pourraient, d’autre part, être utiles pour résister à d’éventuelles frappes militaires américaines et/ou israéliennes. La Chine et l’Inde ont un même dilemme. Puissances économiques exponentielles, leur boulimie de pétrole ne peut que croître. Sachant qu’ils seront un jour rivaux, les deux géants asiatiques s’efforcent de pérenniser les sources énergétiques de leur croissance. La Chine poursuit une stratégie dite du « collier de perles » en s’assurant des facilités portuaires tout au long du grand couloir maritime qui va des champs de pétrole du Moyen-Orient à la mer de Chine.

Elle importe plus de 12 % de son pétrole d’Iran et a conclu avec Téhéran un contrat d’approvisionnement gazier échelonné sur trente ans. L’Inde est dans un rapport de force plus équilibré avec l’Iran, puisqu’elle peut cesser de lui fournir de l’essence, mais 85 % de ses approvisionnements en hydrocarbures proviennent de l’étranger, dont un tiers des pays du Golfe et 15 % d’Iran. En outre, des négociations sont en cours pour le faramineux projet d’un gazoduc de 2 800 kilomètres reliant les deux pays, via le Pakistan.

New Delhi est cependant un partenaire ambigu pour Téhéran. Outre que son étroite coopération militaire avec Israël a de quoi ulcérer le régime des mollahs, l’Inde vient de nouer un partenariat stratégique avec les Etats-Unis portant sur la fourniture d’équipements et de combustible pour les centrales nucléaires indiennes. Téhéran n’a pas tort d’y voir deux poids, deux mesures, surtout si cette coopération nucléaire ne devait pas être seulement civile.

Washington a récemment averti New Delhi que ce projet pourrait devenir mort-né au Congrès, si l’Inde prenait le parti de l’Iran, tout en avisant la Chine que, si elle soutenait de facto les projets nucléaires de Téhéran, ses approvisionnements énergétiques pourraient en souffrir. La Russie, la Chine et l’Inde sont au pied du mur, pressées de prendre le parti de l’Europe et de l’Amérique, ou celui de l’Iran, acculées en somme à faire un choix entre leurs intérêts et ceux de la communauté internationale.