lundi, novembre 28, 2022
AccueilActualitésActualités: Terrorisme & intégrismeEn divisant les grandes puissances, l'Iran est en train d'atteindre son but

En divisant les grandes puissances, l’Iran est en train d’atteindre son but

Pierre GoldschmidtPar Pierre Goldschmidt, Ancien directeur général adjoint de l’AIEA et chef de son département des garanties jusqu’en 2005.
 
Le Figaro – La communauté internationale agit comme si elle s’était donné le mot pour décrédibiliser définitivement le régime de non-prolifération nucléaire. On se rappellera la crise en Corée du Nord et le retrait de celle-ci du traité de non-prolifération (TNP) en 2003, sans que le Conseil de sécurité des Nations unies ne bouge par crainte d’un veto chinois.

Si la communauté internationale semble n’avoir tiré aucun enseignement de cette crise, la leçon n’a pas été perdue pour tout le monde. L’Iran prépare le terrain pour suivre le même chemin, au cas où le développement de son programme nucléaire serait menacé par le Conseil de sécurité.
 
En novembre 2003, dans un rapport accablant, l’Agence internationale de l’énergie nucléaire (AIEA) révélait que l’Iran poursuivait depuis dix-huit ans un programme clandestin d’enrichissement de l’uranium par centrifugation, et avait dissimulé un nombre considérable d’installations, d’activités et de matières nucléaires en violation de ses engagements. Le Conseil de sécurité aurait dû être saisi de cette question, comme le prévoient les statuts de l’Agence. Il ne l’a pas été pour plusieurs raisons. Tout d’abord, parce que plusieurs pays ont souligné l’absence de «preuve que les matières et activités nucléaires antérieurement non déclarées aient été liées à un programme d’armement nucléaire», même si tous sont conscients que l’Agence ne dispose pas des moyens nécessaires pour apporter une telle preuve avant qu’il ne soit trop tard.
 
D’autre part, le récent précédent irakien et la menace de veto russe et chinois à l’encontre de toute résolution contraire à l’Iran avaient poussé l’Union européenne, à la même époque, à privilégier la voie diplomatique en échange de la suspension par l’Iran de toutes ses activités d’enrichissement. Il est regrettable que les Etats-Unis n’aient pas alors soutenu activement ces efforts.
 
Deux ans et demi plus tard, l’Iran continue sa tactique d’atermoiements et d’obstruction des vérifications de l’Agence et progresse dans tous les domaines. Il dispose maintenant d’un stock d’hexafluorure d’uranium naturel placé en lieu sûr, et a repris ses activités d’enrichissement dans son usine pilote de Natanz, sans parler des progrès réalisés dans le développement de ses missiles balistiques capables de transporter une ogive nucléaire à plus de 2 000 kilomètres.
 
Il a fallu attendre le 4 février 2006 et la preuve que l’Iran détenait des documents relatifs à la production d’hémisphères d’uranium métal (un procédé qui n’a que des applications militaires) pour que les Etats membres de l’AIEA décident enfin d’informer le Conseil de sécurité. Trois mois plus tard, celui-ci n’a toujours pris aucune mesure concrète. Cette paralysie est surtout due à l’attitude de la Russie et de la Chine, qui bloquent toute décision du Conseil. Redoutent-ils qu’en disposant de pouvoirs d’investigation accrus l’Agence ne découvre des preuves inconnues et embarrassantes de leur collaboration au programme nucléaire non déclaré de l’Iran ?
 
Ou bien, par leur blocage systématique au sein des Nations unies, et en continuant, comme le fait la Russie, à livrer des armes sophistiquées à l’Iran, souhaitent-ils pousser des Etats-Unis exaspérés à prendre à l’égard de l’Iran des mesures de rétorsion unilatérales, alimentant ainsi les sentiments antiaméricains dans le monde tout en gardant, en apparence, les mains propres notamment aux yeux des pays non alignés ? Ces derniers ont également leur part de responsabilité dans la crise actuelle, en ayant trop longtemps mis en doute le sérieux de la situation. Ce n’est que tout récemment que certains pays arabes ont pris conscience du danger que représenterait un Iran doté de l’arme nucléaire.
 
Et, comme si tout cela ne suffisait pas, les Etats-Unis se sont engagés en juillet 2005 à promouvoir la coopération nucléaire avec l’Inde, sans même lui demander en contrepartie d’adhérer au traité d’interdiction des essais nucléaires. Si l’Administration Bush arrive à faire entériner cet accord par le Sénat et le Congrès, on voit mal comment la Russie et la Chine ne considéreront pas avoir les mains libres pour aider de façon semblable qui bon leur semble y compris le Pakistan et l’Iran, brisant ainsi le rêve d’un Moyen-Orient libre de toute arme de destruction massive.
 
Quant à l’Iran, ses dirigeants ont réussi avec brio à poursuivre sans répercussion négative la maîtrise technique de toutes les étapes du cycle du combustible nucléaire, dont le pays n’a aucun besoin au cours des dix prochaines années. Ce faisant, il compromet toute chance de progresser avec l’Union européenne vers la conclusion d’un large accord de coopération.
 
En jouant sur les divisions des grandes puissances, sur la peur d’une envolée des prix du pétrole et sur la menace d’un soutien accru aux mouvements terroristes de la région, les dirigeants iraniens semblent avoir atteint leurs objectifs. Leur attitude délibérément provocatrice n’est sans doute qu’une étape de plus sur la voie de leur retrait du TNP, comme l’indique également la lettre (passée largement inaperçue) qu’ils adressaient à Kofi Annan le 21 mars 2006 dénonçant les menaces américaines de recourir à la force contre la République islamique – ce qui, souligne Téhéran, va à l’encontre des principes de la Charte des Nations unies.
 
Peut-être n’est-il pas trop tard pour sauver la crédibilité du régime de non-prolifération souscrit par cent quatre-vingt-huit pays et qui fut, jusqu’ici, un succès incontestable.
 
On se doit à présent d’espérer que les Etats membres de l’AIEA, qui se réuniront prochainement pour discuter une fois de plus de la crise iranienne, demandent explicitement au Conseil de sécurité d’accorder à l’Agence les pouvoirs d’investigation dont elle a besoin.
 
Soyons clairs, l’incurie dont a fait preuve jusqu’ici la communauté internationale et la lâcheté de ceux qui font semblant de croire que le programme nucléaire iranien est une question qui ne regarde que les Etats-Unis et Israël, si elles persistent, risquent de conduire inexorablement à la violence, qui est toujours un constat d’échec. Personne n’y gagnera, surtout pas le peuple iranien, qui demande la paix, plus d’emplois et plus de liberté.
 
 

 

FOLLOW NCRI

16,297FansLike
7,743FollowersFollow
377SubscribersSubscribe