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Le régime iranien gère la crise de l’essence en différant le choc

Le régime iranien gère la crise de l'essence en différant le choc
Un automobiliste utilise une pompe à essence dans une station-service en Iran

Le régime iranien semble avoir tiré une leçon des crises précédentes liées à l’essence : ne jamais offrir à une population en colère un moment précis autour duquel se mobiliser.

Ainsi, plutôt que d’imposer d’emblée le choc inévitable des prix, les autorités le fragmentent : elles font fluctuer les tarifs, reviennent sur leurs décisions, restreignent l’accès au carburant bon marché, durcissent les conditions de distribution et altèrent de plus en plus la qualité du carburant lui-même. L’objectif est d’habituer progressivement la société. Le risque, toutefois, est que Téhéran ne fasse que transformer un choc immédiat lié à l’essence en une crise différée impliquant des millions d’automobilistes et leurs véhicules.

Le premier levier utilisé est la gestion des prix par une stratégie de séquençage psychologique.

Le gouvernement a déjà reconnu que le statu quo n’était plus tenable. Sa porte-parole a déclaré, le 25 juillet 2026, qu’une modification des prix ou des quotas d’essence était bel et bien inévitable.

S’en est suivi un test inédit. Le 13 août, les autorités ont lancé un programme pilote à Kerman prévoyant que l’essence consommée au-delà des quotas subventionnés serait facturée 87 200 tomans le litre, soit environ le coût de raffinage annoncé. Le dispositif a été suspendu en l’espace de quelques heures. Les responsables ont fourni peu d’explications, se contentant d’indiquer que le gouverneur était intervenu auprès des autorités nationales.

Ce revirement ne doit pas nécessairement être interprété comme un abandon. Il a permis au régime d’obtenir une information précieuse : une mesure en temps réel de la réaction du public face à un prix très élevé.

Deux semaines plus tard, Pezeshkian a avancé un chiffre bien inférieur. Lors d’une interview diffusée à la télévision nationale le 28 août, il a annoncé que le tarif de l’essence pour la troisième tranche passerait de 5 000 à 10 000 tomans, tout en soulignant que des montants tels que 50 000 tomans n’étaient pas envisagés « pour l’instant ». La mise en œuvre, a-t-il déclaré, nécessitait une coordination accrue et des explications à l’intention du public.

Cette stratégie est politiquement habile. Le chiffre de 87 000 tomans fixe une limite supérieure effrayante ; son abandon rapide suscite un soulagement, faisant paraître le tarif de 10 000 tomans relativement modéré. Le régime ne renonce pas à la hausse des prix ; il tente d’en atténuer l’impact psychologique avant de l’appliquer.

Parallèlement, la pénurie physique persiste.

Les autorités ont reconnu une consommation d’environ 135 millions de litres par jour pour une production avoisinant les 121 millions, laissant un déficit de quelque 14 à 15 millions de litres. Cet écart exerce une pression non seulement pour rationner l’essence, mais aussi pour accroître le volume commercialisable grâce à des mélanges.

Le 21 août, la raffinerie Persian Gulf Star a reconnu incorporer environ 0,5 % de méthanol en volume dans son essence. Elle soutient que cette concentration respecte les normes iraniennes et peut améliorer la combustion. La Compagnie nationale iranienne de raffinage et de distribution de pétrole affirme également que le méthanol en soi ne nuit pas à la qualité du carburant.

Sur le plan technique, cet argument est important : le méthanol possède un indice d’octane élevé, et une teneur de 0,5 % ne suffit pas à prouver que les moteurs seront endommagés.

Toutefois, la controverse porte sur le mélange final, et non sur le méthanol pris isolément.

La compagnie pétrolière nationale elle-même précise que la qualité dépend de l’indice d’octane, de la teneur en eau, de la tension de vapeur, de la stabilité à l’oxydation, du pouvoir corrosif et d’autres caractéristiques. Par ailleurs, une proposition parlementaire visant à utiliser des mélanges de méthanol beaucoup plus importants (M10 ou M15) pour pallier le déficit d’essence reconnaît que des concentrations plus élevées nécessitent des garanties techniques.

Ce point est crucial car des automobilistes signalent également des problèmes de contamination. Des plaintes ont fait état d’essence contenant de l’eau, tandis que la colère publique grandit face aux dysfonctionnements de véhicules survenus après le ravitaillement.

Enfin, le 29 août, l’économiste proche du pouvoir Sadegh Alhosseini a formulé une accusation plus grave. Il a affirmé que les autorités avaient abaissé la qualité de la base d’essence, augmenté la part des composants pétrochimiques et ajouté du méthanol pour gonfler l’offre nominale. Il a soutenu que les voitures consommaient déjà davantage de carburant et a prédit que, d’ici trois ou quatre mois, des problèmes généralisés affectant les véhicules apparaîtraient. #Iran : En bref

L’Iran compte des dizaines de millions de véhicules de tourisme. Pour de nombreuses familles iraniennes, la voiture figure parmi les biens les plus précieux. Si une essence de mauvaise qualité ou de composition irrégulière venait à endommager les pompes à carburant, les injecteurs, les filtres, les catalyseurs ou les moteurs d’une partie ne serait-ce que minime du parc automobile, le gouvernement aurait réussi un tour de force inédit : dissimuler une partie de la hausse du prix de l’essence dans les factures de réparation des particuliers.

À court terme, des annonces échelonnées, des volte-face et des ajustements de quotas peuvent amortir le choc initial. Toutefois, ces mesures incitent également les automobilistes à faire le plein à la moindre rumeur, provoquant files d’attente et pénuries sous l’effet d’une anticipation rationnelle de la part du public.

À moyen terme, la piètre qualité du carburant peut se transformer en taxe occulte. Les chauffeurs de taxi, les livreurs et les travailleurs ne se contentent pas d’acheter davantage d’essence ; ils doivent aussi assumer des frais d’entretien qu’ils répercutent ensuite sur les tarifs de transport et les prix à la consommation.

Le risque à long terme réside dans une prise de conscience collective différée. Une hausse du prix de l’essence est perçue immédiatement, alors que la détérioration des véhicules s’étale sur plusieurs mois. Si un grand nombre d’automobilistes finissent par conclure que les autorités ont maintenu un prix à la pompe artificiellement supportable en transférant le coût réel sur leurs véhicules, la pénurie prend alors une dimension politiquement plus dangereuse : le sentiment d’avoir été floués.

Téhéran ne peut donc pas supprimer le choc. Le déficit d’approvisionnement finit inévitablement par imposer une hausse des prix, un rationnement plus sévère, ou les deux. Ce que le régime fait, c’est fragmenter et différer ce choc : 87 200 aujourd’hui, puis recul ; 10 000 demain, puis normalisation ; entre-temps, durcissement des quotas et modification de la composition du carburant.

Le régime a eu recours à une stratégie similaire de mesures progressives face aux pressions économiques et sociales qui ont abouti au soulèvement de janvier 2026 : annoncer, ajuster, reculer si nécessaire et priver la société d’un élément déclencheur évident.

Il a réussi à retarder l’explosion.

Il n’a pas éliminé les conditions qui l’ont provoquée.