mardi, février 7, 2023
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Aujourd’hui, quand nous rendons hommage aux femmes d’Ashraf, nous rendons hommage à la liberté, à la démocratie (Ingrid Bettancourt)

A l’occasion de la Journée mondiale des femmes, des milliers de défenseurs et militants des droits humains ont participé à une conférence à Paris 10 mars 2012. voici l’intervention, Ingrid Bettancourt, ancienne candidate à la présidence de Colombie – Voir le clip1 et Voir le clip 2

Nous sommes ici réunis toutes et tous pour rendre hommage avant tout aux 1000 femmes du camp d’Ashraf – et aux hommes qui sont avec elles – dans ce camp qui nous préoccupe tous. Nous venons leur rendre hommage, dans un élan de solidarité, parce que nous sommes conscientes et conscients du sacrifice qu’elles sont en train de faire, de leur esprit de résistance qui est pour nous un modèle, du fait qu’elles sont assujetties à l’arbitraire, au risque de tortures, de mort. Que ce sont des femmes qui ont fui un régime dangereux pour les femmes, qui ont trouvé asile dans le pays frère en Irak et qui par un processus dont nous ne comprenons pas bien le mode d’action, elles ont été transformées par le gouvernement actuel de l’Irak de réfugiées, de femmes amies, en ennemies dangereuses qui doivent être soumises à une vigilance de chaque minute, comme des personnes qui pourraient faire du mal à ce pays qui les a accueillis et qu’elles aiment, qu’elles ont aimé, qu’elles continuent à aimer surement. Donc c’est en leur honneur que nous sommes ici. En leur honneur pour dire aussi qu’elles représentent pour nous tous les réfugiés du monde, hommes et femmes.

Je regardais il y a un moment les chiffres que nous donnent les organisations internationales : on parle de 15 millions de réfugiés dans le monde, d’autres parlent de 43 millions. La majorité des femmes. La majorité des femmes dans des situations très difficiles. Et ces femmes qui sont en ce moment dans le camp d’Ashraf sont leur symbole. Le symbole de la résistance et de la dignité dans les situations difficiles. Et pour nous toutes qui regardons l’actualité internationale et qui nous sentons intéressées par l’actualité internationale, nous sentons évidemment que dans le camp d’Ashraf c’est vécu depuis bien avant le printemps arabe.
En fait le camp d’Ashraf était l’annonce depuis bien longtemps de ce printemps arabe que nous regardons avec espoir et aussi avec inquiétude. Et c’est parce que nous sommes conscients de sa fragilité que nous sommes aussi conscientes de l’importance de défendre le destin de ces femmes du camp d’Ashraf qui représentent pour nous aussi l’espoir de toutes ces femmes dans les pays arabes qui connaissent la possibilité d’un changement de régime beaucoup plus respectueux de leur genre, de leur identité et beaucoup plus respectueux des droits de l’homme.
Alors parler des femmes du camp d’Ashraf, c’est aussi parler du danger des habitants du camp d’Ashraf. Nous avons évidemment connu en détail les événements qui ont fait du camp d’Ashraf un endroit difficile à vivre parce que soumis à l’agression de l’armée irakienne et nous sommes trop conscients que face à ces chars, face à ces armes, face à cette violence, que lorsque nous rendons hommage aux femmes du camp d’Ashraf, c’est face à ces chars que nous sommes en train de nous positionner. C’est face à eux que nous faisons barrage, nous toutes qui sommes ici. Dans cette conscience que nous avons que par la parole nous pouvons être plus fortes que les armes. Et lorsque nous parlons de la parole et de la force de la parole, nous sommes aussi très conscientes que pour arrêter les chars il faut aussi arrêter les calomnies, il faut aussi arrêter les mensonges. Parce que les mensonges et les calomnies sont aussi dangereux que les chars, les armes et les bombes.
C’est pour ça que je voudrais vous parler aujourd’hui d’un homme qui représente ces personnes qui dans le monde reçoivent des informations et les transmettent d’une façon qui peut faire beaucoup de mal. J’ai lu avec stupeur et beaucoup de tristesse un article qui est sorti dans le Foreign Policy magazine, d’un homme, Josh Rogin, jeune homme, très intéressant, cultivé, intelligent, very articulate shall we say in English. And by reading what he was writing I thought that I could not just be silent and not react to his words. Because if we want to honor the women that are in camp Ashraf we have also to make a war against calumnies and against lies. This man says, to begin with, that this is a Marxist Islamic organization. Of course, we know that’s not true. But it’s sad that he begins his article like this, because it’s a way of deviating the attention of what is truly important : the life of 3 400 people. We can not just say that it’s wrong or right to defend somebody because of the way they think. I’m here because I really truly believe in the importance of struggling for human rights and I don’t care if the person I’m defending is a communist or not. But in this case it’s not, so why lying ? This person was a journalist, Josh Rogin, was very interested in portraying others who have been advocating for Ashraf as people that are at least lunatic or not really formed. Et dans ce groupe évidemment je suis incluse et je me sens d’une certaine façon concernée.
Il disait par exemple que l’ancien maire de New York avait dit que le camp d’Ashraf était un camp de concentration. Et ça avait été évidemment le sujet de beaucoup de réflexions. Un camp de concentration évidemment. Je dois le dire moi aussi parce que j’ai vécu dans un camp de concentration, je sais ce qu’est un camp de concentration et ce que n’est pas un camp de concentration. Josh Rogin disait que d’une façon qu’il trouvait bizarre, Giuliani n’avait pas dit la même chose de ce camp lorsque le camp se nommait camp victoire et qu’il était au service des troupes américaines. Bah évidemment, personne n’aurait dit cela de cette enceinte quand elle était ouverte, quand elle était pour le service des troupes américaines et quand elle était dotée de tout ce qu’elle était dotée auparavant. Ce qu’il a oublié de dire ce Monsieur, c’est que le camp a été dévasté par les troupes irakiennes avant l’arrivée des premiers réfugiés du camp Ashraf. Et ce qui est insoutenable, que nous ne pouvons pas accepter, c’est qu’alors que nous, nous avons vu les images et nous avons vu le processus de toute cette mise en place de ce camp Liberty pour faire en sorte que du camp d’Asharf 3400 hommes et femmes soient maintenant transportés à ce nouveau camp ; ce qu’il ne dit pas c’est que c’est justement l’armée irakienne qui a fait en sorte de rendre cet espace totalement invivable.
Mais ce qui m’inquiète le plus, ce n’est pas tellement le caractère physique du camp de Liberty, la situation physique dans laquelle des hommes et des femmes de bien vont se retrouver comme des prisonniers. Ce qui m’inquiète – et c’est là où je rejoins Giuliani dans sa réflexion, c’est le processus mental. Et je veux que nous réfléchissions ensemble à ce que nous savons, ce que nous avons appris – certains de vive voix par nos familles, d’autres à travers les livres d’histoire – de ce qui s’est passé pendant l’holocauste. Parce que nous savons les mécanismes des dictatures. Nous savons que d’abord l’Allemagne – avant Hitler,  avant le Nazisme – contait des hommes et des femmes libres. Et un jour, après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, il y a eu des hommes et des femmes libres et puis il y a eu les juifs. Et ils n’étaient plus Allemands, et ce n’était plus des personnes légitimement allemandes ou légalement allemandes, c’était des juifs. Tous d’un coup ils étaient devenus des proscrits, tout d’un coup ils étaient devenus des gens criminalisés. Et peu à peu – avec cette façon de faire très subtile, dans laquelle un jour on est quelqu’un de bien et un autre jour on devient un criminel – ces personnes ont été mises dans des camps. Et au départ c’était des camps un petit peu comme le camp Liberty. C’était des ghettos dans des quartiers partout en Allemagne, à Berlin en particulier, dans des immeubles que d’autres avaient habités auparavant. Et tout le monde se disait : « bon, bah pourquoi pas » ; « pourquoi pas » jusqu’à l’extermination ».
Et bien voilà, c’est exactement ce que nous sommes en train de voir et c’est pour ça que nous sommes ici. Pour dire que nous n’allons pas fermer les yeux et que nous n’allons pas nous taire. Et que nous allons continuer à dire ce que nous voyons et ce que nous savons. Parce que nous n’allons pas être complices à travers le silence. Et ce que nous voyons, c’est que des hommes et des femmes légitimement réfugiés en Irak depuis des années sont maintenant devenus des criminels sous le gouvernement d’Irak d’al-Maliki.
Il y a des réflexions à faire, parce que toutes ces informations que nous lisons comme si de rien n’était sont venimeuses et sont dangereuses et il faut contrecarrer tout cela. Quand on essaie d’entamer une campagne de dénigrement, la première chose que l’on fait c’est atteindre la tête de ce mouvement. Et j’ai fait l’investigation un petit peu – pour être sûre de ce que j’allais dire – sur la façon dont ont été traités dans le monde historiquement des leaders d’opposition. J’en prends un pas du tout par hasard, mais parce que nous l’aimons et qu’il est pour nous tous un symbole, Nelson Mandela. Nelson Mandela, qui évidemment a été en prison, qui lui a aussi connu l’arbitraire, était accusé par ses opposants politiques d’être un clown et d’être fou. Et lorsque nous révisons l’historique d’hommes comme par exemple Gandhi ou Bolivar en Amérique Latine, nous voyons toujours que la façon de les diminuer, de faire face à eux, à leur grandeur d’esprit, de résistance, c’est de les toucher dans l’intimité de leur personne.
Ce Monsieur Josh Rogin a voulu se moquer de Madame Radjavi d’une façon que je trouve indigne et insoutenable. Il a dit que c’était une femme qui avait construit un culte autour d’elle, qu’elle se prenait pour une reine. Ne vous inquiétez pas, on a dit la même chose de moi, donc je sais très bien que malheureusement, quand on attaque les femmes, il y a certains mots qui reviennent. Ce genre de mot sur la condition, sur la façon de résister revient. C’est pour ça que peut-être cela me touche et je m’indigne et je n’accepte pas. Il disait notamment ce jeune Josh Rogin – que j’aimerai connaitre, j’espère vraiment que vous l’inviterez un jour pour qu’il puisse nous exprimer ses idées, j’aimerai beaucoup le connaitre. Il disait que c’était un culte de la personnalité le mouvement présidé par Mme Radjavi parce que les gens s’habillaient pareil. J’imagine que dans les campagnes américaines à la présidence, lorsque les uns et les autres mettent les T-shirt de leurs leaders c’est aussi des cultes de la personnalité. Je crois que nous sommes en train de faire une campagne. Nous sommes en train de faire une campagne, et s’il faut nous habiller pareil pour qu’on nous écoute, et bien habillons-nous pareil. Il y a des choses dont nous ne devons pas avoir peur.
Mais il y a aussi dans tout cela d’autres idées qui me rendent mal à l’aise. La première étant qu’il y a eu une embauche dans la chambre des représentants aux États-Unis il y a quelques semaines. Dans laquelle les représentants américains Dana Rohrabacher, Ted Pou ont posé des questions à une femme extraordinaire – que nous aimons et que nous admirons, Mme Clinton – et on lui a demandé sur Ashraf et sur ce qu’elle pensait de ce qu’il se passait et quelle était la politique des États-Unis face au camp d’Ashraf. Elle a dit des choses très importantes je crois, elle a dit qu’effectivement les États-Unis voulaient faire en sorte que le gouvernement irakien stop the harassment, je crois qu’elle a bien utilisé le mot, qu’il n’y ait pas de pressions de la part du gouvernement irakien par la force de harcèlement contre la population du camp d’Ashraf. Elle voulait aussi être sûre que l’ONU – à travers le haut commissaire aux Nations unies pour les réfugiés – allait prendre en compte le cas des réfugiés et faire en sorte d’être présent et de faire le monitoring du campement. Ce qui là encore me paraissait important. Et puis elle a eu une expression qui m’a laissée interloquée. Je l’exprime en anglais puisqu’elle l’a fait elle-même en anglais : « if the l’OMPI really want to be off the list of foreign terrorist organization, it should get with the program at camp Liberty ». Traduction : « si le mouvement l’OMPI veut être retiré de la liste que le State departement a des organisations terroristes étrangères, il faut qu’elle collabore avec le plan de camp Liberty ». Alors pourquoi je suis interloquée ? C’est parce que cela fait des mois que nous demandons que justice soit faite. Le mouvement de Madame Radjavi n’est pas une organisation terroriste. L’Union européenne l’a reconnu, la justice européenne l’a reconnu, la justice américaine également et elle demandait au State departement de faire en sorte que le mouvement ne soit plus sur la liste du State departement des organisations terroristes étrangères. Et ce qui m’interloque, c’est que soit on est une organisation terroriste soit on ne l’est pas, mais on ne peut pas ne pas l’être si l’on accepte des conditions qui n’ont rien à voir avec le statut. Si on est considéré organisation terroriste, voilà, on l’est, mais on ne peut pas ne pas l’être parce qu’on ne collabore pas dans un programme X ou Y.
Et je voulais insister sur ce point, parce que dans ma réflexion – qui est une réflexion de beaucoup d’années, d’être observatrice de la souffrance dans mon pays et dans beaucoup d’autres pays, il y a quelque chose qui pour moi est devenu absolument fondamental, c’est de ne pas agir en fonction d’intérêts. Nous devons construire un monde dans lequel nous agissons en fonction de principes et non pas en fonction d’intérêts. C’est parce que nous agissons en fonction de principes que nous pouvons être aujourd’hui ici, que nous pouvons nous battre pour d’autres dans le monde. Il y a eu dans cette même dernière semaine une déclaration de la maison blanche. La maison blanche faisant une déclaration après l’élection en Russie de M. Poutine. Et dans cette déclaration il faisait mention de la crise en Syrie. Et les mots utilisés par la maison blanche étaient : « nous sommes inquiets parce que nous voyons que le gouvernement russe est en train d’armer le régime brutal de  Bachar el-Assad ». Est-ce que la maison blanche ne voit pas qu’ici dans ce mouvement c’est la même cause que contre le régime dictatorial de Bachar el-Assad ? Pourquoi y-a-t-il deux poids et deux mesures ? Quels sont les intérêts qui font que dans un cas on demande à ce que les choses se fassent d’une certaine façon et dans un autre cas on demande à ce qu’elles se fassent d’une autre façon ? S’il doit y avoir une cohérence dans la pensée et dans la politique des affaires étrangères américaines, si les affaires étrangères américaines sont contre le régime de la Syrie, alors avec cohérence il faut qu’elle défende le camp d’Ashraf.
Parce que nous sommes en train de parler des mêmes vies humaines et parce que nous sommes en train de parler des mêmes ennemis et qu’il me semble qu’il est important aujourd’hui que nous soyons conscients de qui sont nos alliés et avec qui nous devons nous confronter. Et aujourd’hui, quand nous rendons hommage aux femmes d’Ashraf, nous rendons hommage à la liberté, à la démocratie, aux héros inconnus qui se bâtent en ce moment dans les pays arabes pour que le printemps arabe ne soit pas une désillusion. Et que le printemps arabe rende à la femme la place qu’elle doit avoir dans les pays arabes et dans le monde.