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Une voix pour l’Iran : en mémoire de la professeure Rita Süssmuth

Une voix pour l’Iran : en mémoire de la professeure Rita Süssmuth
Prof. Rita Süssmuth, présidente du Bundestag allemand (1988-1998), ministre fédérale de la Jeunesse, de la Famille et de la Santé (1985-1988) | Photo : Wikipédia

La professeure Rita Süssmuth incarnait le type de femme d’État européenne que les régimes autoritaires redoutent : ferme face aux tyrans, d’une humanité inébranlable et insensible aux faux-semblants. À sa disparition, à l’âge de 88 ans, le Bundestag allemand a mis ses drapeaux en berne et engagé les préparatifs d’un mémorial national à l’initiative du président Frank-Walter Steinmeier. Mais pour de nombreux Iraniens et pour les sympathisants de l’opposition démocratique iranienne, sa mort revêt une signification particulière. Ils ne pleurent pas seulement une figure emblématique de la vie publique allemande, mais aussi une femme qui a mis son autorité morale au service d’une cause alors écrasée — politiquement, juridiquement et parfois physiquement — par des forces misant sur l’indifférence des gouvernements européens.

Son autorité était d’autant plus précieuse qu’elle ne procédait pas de l’activisme, mais s’était forgée au sommet d’une grande démocratie occidentale. En Allemagne, elle s’est imposée comme une figure majeure de l’égalité des femmes, de la culture démocratique et d’une approche de santé publique face au VIH/sida fondée sur la dignité humaine, rejetant la stigmatisation et la panique morale. Elle incarnait un réflexe constant de protection des plus vulnérables, même lorsque ceux-ci étaient impopulaires. Ce parcours ne constitue pas un simple complément à sa solidarité avec l’Iran : il en est la clé. Lorsqu’une personnalité de cette envergure s’exprimait sur l’Iran, il devenait plus difficile de reléguer la lutte pour la liberté à un problème lointain et abstrait.

Ce qui rendait la professeure Süssmuth exceptionnelle aux yeux de la Résistance iranienne n’était ni l’emphase de ses discours ni l’activisme militant, mais la qualité de son engagement : constant, public et difficilement intimidant. Elle considérait la lutte du peuple iranien pour la liberté comme un véritable audit moral de l’Occident — une épreuve révélant si les démocraties demeurent fidèles à leurs principes lorsque les victimes sont lointaines et que la pression pour se taire est immédiate. Cette position s’est traduite à maintes reprises dans la manière dont elle a mis son prestige au service de la cause : ouvrir des portes, maintenir la question dans le champ parlementaire et rappeler inlassablement que les personnes menacées ne doivent jamais être reléguées à l’arrière-plan.

Elle avait également compris une réalité que nombre de sympathisants, pourtant bien intentionnés, sous-estiment : les régimes autoritaires ne se contentent pas de persécuter, ils manipulent les perceptions. Pendant des années, Téhéran a mené une campagne systématique de diabolisation visant à isoler la Résistance, à rendre la solidarité politiquement coûteuse et à persuader les élites occidentales que le silence relève de la « prudence ». La professeure Süssmuth a affronté cette stratégie sans détour. À chaque occasion, elle a dénoncé les « campagnes de diabolisation contre la Résistance iranienne », exprimé publiquement sa confiance en Mme Maryam Rajavi et inscrit la cause iranienne dans un combat universel pour la démocratie. Lors d’échanges avec ses collègues allemands, elle mettait en garde contre l’intensification parallèle des attaques physiques et des efforts de délégitimation menés à l’étranger.

En Allemagne, ces menaces ne relevaient pas de la théorie. Les activités des services de renseignement iraniens sur le sol européen ont été établies par des procédures judiciaires, donnant lieu à des condamnations pour espionnage et complot. Dans ce contexte, la « diabolisation » n’est pas une simple rhétorique : elle agit comme un prélude, émoussant l’empathie du public, affaiblissant l’urgence institutionnelle et facilitant l’ignorance des menaces réelles. La réponse de la professeure Süssmuth fut résolument démocratique : opposer visibilité, légitimité et rigueur factuelle, continuer à paraître, à s’exprimer et à se tenir aux côtés de celles et ceux qui refusaient l’intimidation sociale par solidarité.
Cette même fermeté se manifestait dans son approche de la protection des personnes menacées. Les camps irakiens, en particulier Achraf et Liberty, sont devenus les symboles concrets de ce que signifiait réellement la « pression » : des années d’insécurité, de violences meurtrières et de tractations politiques autour de vies humaines. Les rapports sur les droits humains ont documenté ces épisodes et appelé à des enquêtes crédibles. La contribution de la professeure Süssmuth ne consistait pas à relater la tragédie, mais à combattre la dérive bureaucratique qui transforme progressivement des êtres humains en danger immédiat en risques jugés « acceptables ».

Son discours sur le camp Liberty se distinguait par son refus absolu de l’euphémisme. Lors d’une réunion à Berlin, elle rejeta la fiction du « transit temporaire », affirmant sans détour que le camp ressemblait davantage à une prison qu’à un dispositif de protection. Elle contesta l’argument selon lequel les résidents devaient d’abord être déplacés d’Achraf, soulignant qu’ils auraient pu être transférés directement vers des pays sûrs — et que les obligations de la communauté internationale ne s’évanouissent pas parce que les victimes sont politiquement dérangeantes.

Si la protection constituait un pilier de sa solidarité, l’égalité des femmes en était l’autre — et elle la concevait non comme un supplément, mais comme l’ossature même d’un avenir démocratique. Lors de plusieurs conférences du CNRI organisées à l’occasion de la Journée internationale des femmes, elle a salué la participation des femmes au pouvoir comme un chapitre central de la liberté en Iran — « en Iran comme partout ailleurs », précisait-elle — liant ainsi l’égalité des sexes à la définition même de la libération. Dans des réflexions ultérieures, elle a qualifié la dimension féminine de la Résistance de « révolution au sein de la révolution », affirmant que le renversement de la dictature et la construction de la démocratie commencent par le démantèlement de la misogynie.

L’héritage qu’elle laisse à la cause de la liberté en Iran ne se mesure pas au nombre de discours ou de prises de position. Il constitue une référence, un modèle d’intégrité démocratique. Elle a montré ce que signifie, pour une personnalité publique, refuser de céder aux modes passagères, dénoncer les campagnes de diffamation pour ce qu’elles sont — une forme de répression déguisée — et persévérer jusqu’à ce que la solidarité se traduise en protection, et la protection en feuille de route pour le changement.
La professeure Rita Süssmuth laisse ainsi l’Occident face à une question troublante : lorsque s’ouvrira le prochain cycle de diabolisation — lorsque le « n’y touchez pas » sera de nouveau présenté comme de la prudence —, qui aura encore le courage de résister, envers et contre tout ?