vendredi, avril 19, 2024
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Au centième jour du déclenchement du mouvement révolutionnaire en Iran

Au centième jour du déclenchement du mouvement révolutionnaire en Iran qui vise la fin de la dictature religieuse, afin de faire le bilan de cette période plein de luttes et d’enseignements, marquant un tournant dans le processus de changement de régime en Iran, nous avons interrogé Afchine Alavi, membre de la commission des affaires étrangères du CNRI, qui a accepté de nous faire part de son analyse sur la situation dans le pays.

Voilà cent jour que le soulèvement en Iran a commencé, ce mouvement va-t-il prendre de l’ampleur ou s’éteindre ?

Depuis décembre 2017 plusieurs soulèvements ont éclaté en Iran, en janvier 2018, novembre 2019, janvier 2020, puis nous avons eu des protestations de diverses couches de la société. Avec une baisse pendant la pandémie, largement exploitée par le pouvoir pour reprendre le contrôle de la société, le mouvement de révolte a repris depuis fin septembre 2022 avec une intensité inédite. Jamais un mouvement de protestation de cette ampleur n’avait vu le jour depuis l’instauration de la dictature religieuse en Iran. Depuis, il ne s’est pas passé un jour sans que la fronde n’éclate quelque part dans le pays. Une épopée révolutionnaire dont on peut tirer trois leçons :

1. Le régime s’est montré impuissant pour éteindre la flamme de la révolte.

2. Le peuple iranien est déterminé à aller jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au renversement de la totalité du régime avec tous les sacrifices qu’il faudra.

3. Quelles que soient les humeurs imprévisibles du mouvement, plus jamais la situation ne reviendra à l’avant septembre 2022.

Quel autre message doit-on tirer de cette longévité du mouvement ?

Ces cent jours d’un mouvement sans répit sont si riches en leçons. Mais je pense que le peuple iranien, à ce jour, a d’abord mis fin à plusieurs mythes et fables fabriqués au fil des ans par la « boîte d’ingénierie » du Vevak (ministère des renseignements du régime iranien) ou des Gardiens de la Révolution (CGRI ou Pasdaran), en Iran, et relayé par certains think-tanks ou pseudo-spécialistes, qui ne sont en réalité que des lobbys au service du régime iranien à l’étranger. Le jour viendra certainement où, comme le Qatargate, de véritables Irangates feront sombrer des politiques et autres acteurs médiatiques en Occident dont la complaisance envers le régime des mollahs fut frappante.

Quelles sont ces mythes ?

Je vous en site quelques-unes. En effectuant une recherche simple, on peut facilement trouver les narrateurs de ces fables. Pendant longtemps la même musique a été entendue sur les tribunes médiatiques prétendant notamment que :

– ce régime bénéficie d’un pourcentage non négligeable de popularité auprès des Iraniens
– l’Iran n’est pas une dictature mais une démocratie qui se joue entre factions dure et modérée !
– ce peuple est trop nationaliste pour se tourner contre son régime
– la jeunesse iranienne ne pense qu’à trouver une espace de liberté pour s’amuser et n’est pas prêt à se révolter ou a prendre des risques.
– le régime tiendra malgré les sanctions internationales
– la population tient l’Occident comme responsable de ses souffrances en raison des sanctions et non la République islamique
– Et surtout : le peuple iranien ne veut plus d’une autre révolution.
Ajoutons à cela : il n’y a pas d’alternative !

Conclusion : il vaut mieux composer avec les mollahs au pouvoir plutôt que de sauter dans l’inconnu.

Et bien le peuple iranien vient de balayer d’un revers de la main toutes ces inepties que l’on nous rabâchait pendant des années.

Cette jeunesse a montré par son courage qu’elle est bien déterminée à faire une révolution démocratique, le peuple réclame depuis cent jours, en prenant des risques énormes, le renversement de la totalité du régime. Ce peuple a mis fin au jeu de dupe des factions internes du régime et enterré le mirage d’une improbable réforme de la théocratie.

Le pouvoir a été incapable de faire de grandes mobilisations ou contre-manifestations. Les gens ont applaudi les pressions internationales sur le régime, ils ont même fêté l’élimination d’une équipe de football qui incarnait la volonté du régime à manipuler les sportifs durant le Mondial au Qatar.

Remarquez bien l’énorme disparité entre la réalité et les préjugés relayés par les quelques « spécialistes » de l’Iran dans les médias.

Est-ce une révolution, une révolte ou un coup de colère d’un peuple opprimé ? Comment définissez-vous ce mouvement ?

La radicalité des slogans du mouvement montre que le peuple n’est plus au stade de réclamer des droits auprès du pouvoir, mais à vouloir le renverser nettement. L’endurance des manifestants et la longévité du mouvement, malgré une répression cruelle (750 manifestants tués selon l’estimation du CNRI qui a publié les noms de 601 martyrs, plus de 30 000 arrestations), indique que la situation a passé le cap de non-retour.

Citant les bulletins d’information confidentiels du corps des pasdarans, le site officiel Bahar News a écrit le 18 décembre : « le nombre de manifestants arrêtés au cours des deux premiers mois de ces protestations est supérieur à 29 000 ».

Par conséquent quoiqu’il arrive on ne reviendra pas en arrière. Cela est vrai pour le régime, c’est aussi vrai pour chaque iranien. Nous sommes dans une situation révolutionnaire. Le régime est dans l’impasse alors que le peuple fraye son chemin vers le changement de régime. Ce que l’on observe aujourd’hui en Iran est le résultat de 40 ans d’oppression des mollahs.

Dans le pays on parle de « révolution démocratique du peuple iranien ». Ses revendications ne se limitent pas qu’à l’émancipation des femmes -bien qu’extrêmement importante – ou à des réclamations économiques, salariales ou culturelles, ni à des demandes de type régional. C’est le peuple iranien avec toute ses composantes qui se fédère dans plusieurs centaines de villes d’Iran autour d’un objectif commun : la fin de la dictature religieuse.

Et la question du voile dans tout cela ?

La question du voile obligatoire a été le déclic. Le régime a longtemps dominé la société avec l’apartheid imposée aux femmes. Avec un excès de zèle pour maitriser une société bouillonnante, la mort de la jeune Mahsa Amini a été la goutte de sang qui a fait déborder la vase de décennies d’oppression. 100 jours après, le mouvement a profondément évolué. Les Iraniens sont vigilants et ne se laisseront pas duper par les vains stratagèmes du régime pour calmer la situation. A chaque erreur il jette un peu plus d’huile sur le feu de la colère.

Certains disent que ce mouvement n’a pas d’organisation et qu’il est condamné à s’essouffler. Qu’en pensez-vous ?

Pas mal de choses a été dites depuis le début de cette révolution, à l’instar des contre-vérités longtemps véhiculées sur l’Iran et son peuple. La vérité saute aux yeux, elle ne peut plus être cachés ni par Téhéran, ni par ses alliés à l’étranger. Le monde est focalisé sur l’Iran. La violence contre les femmes, les hommes, les adolescents et même les enfants ne peut plus être dissimulée. Les kidnappings, les tortures, les assassinats dans l’ombre et les exécutions au grand jour sont devant nos yeux. Comment sous de telles pressions un mouvement aurait pu tenir plus de trois mois dans l’ensemble du pays sans une coordination et une convergence des forces sur le terrain ? Les observateurs sont frappés par les connexions étonnantes des mots d’ordre, du Baloutchistan au Kurdistan en passant par les divers quartiers et cités de la capitale, Téhéran. Aujourd’hui plus personne ne peut négliger le développement fantastique ces dernières années des unités de Résistance à travers le pays qui ont maintenu vive la flamme de la révolte et donné le ton du mouvement.

Le régime s’en prend récemment aux Moudjahidine du peuple avec une nouvelle virulence, quel est le rôle effectif de ce mouvement ?

En effet on a constaté des prêches des Imams de vendredi partout dans le pays qui se déchainaient contre les Moudjahidine du peuple d’Iran (OMPI ou MEK) la principale force d’opposition. A titre d’exemple le mollah de Guenaveh s’inquiète du penchant de la jeunesse pour l’OMPI : »Notre jeunesse n’est pas au courant de 43 années d’incidents amers provoqués par les Monafeghine (terminologie péjorative du régime désignant l’OMPI) … La jeunesse de notre pays n’est pas au courant de leurs crimes »!

Cette semaine le général des Pasdaran Esmaïl Ghaani, qui a remplacé Qassem Soleimani à la tête de la Force (terroriste) Qods des Gardiens de la révolution, fou de rage proféraient des insultes à l’encontre de la présidentes élue de la Résistance iranienne, Maryam Radjavi, après qu’elle soit intervenue via vidéo conférence lors d’un rassemblement tenue à Washington en présence de personnalités démocrates et républicaines de premier plan et de centaines d’Iraniens résidants aux Etats-Unis. La raison de cette furie est qu’en arrêtant les manifestants et les leaders des manifestations, le régime s’aperçoit que ses efforts pour stopper l’émergence des unités de résistance de l’OMPI n’ont pas eu d’effet. Ces unités de résistance sont plutôt en train de jouer un rôle déterminent dans le soulèvement dans les cités et les métropoles, dans la capitale comme en province. C’est un constat d’échec flagrant pour le CGRI.

J’aimerai rappeler ici les propos récents de l’ancien sénateur démocrate Joseph Lieberman : « Quelqu’un m’a dit il y a longtemps, en comparant le feu et l’eau, que si vous versez de l’eau d’un pot, il y a moins d’eau dans le pot. Mais si vous allumez une bougie avec une autre bougie, la première bougie brûle plus brillamment que jamais. Les flambeaux que le CNRI a tenus pendant des années et qui allument maintenant les bougies dans tout le pays, n’ont pas diminué du tout, mais brillent maintenant avec une intensité plus grande. Ce qui est certain c’est que ce soulèvement avance dans la direction de l’établissement d’une république pluraliste et laïque dans ce pays et certainement pas vers une autre dictature comme celle du Chah ou des mollahs. »

Les mots d’ordre lancés dans les manifestations font avancer la stratégie de cette Résistance. La culture de résistance qu’a semé durant plus de quarante an l’OMPI s’est propagée dans la société.

Quel est la position de l’OMPI sur le voile et en général le statut de la femme ?

Très bonne question. J’ai remarqué que les lobbys du régime propagent l’idée que l’OMPI est islamiste. Ce terme a bien sûr une connotation intégriste. Il est bon de clarifier ceci une fois pour toute. Nous sommes en train d’évoquer une force politique qui a contribué à renverser la dictature du Chah mais a refusé de participer au pouvoir d’une théocratie où la suprématie est entre les mains d’un Guide suprême religieux. Alors que beaucoup de forces politiques mais aussi de gouvernements en Occident ont fait la courbette aux mollahs, ce mouvement a refusé de donner carte blanche à l’intégrisme islamiste. Musulman certes, mais favorable à la séparation de la religion et de l’Etat. C’est justement pour cela et pour avoir résisté à l’intégrisme que l’OMPI a été violemment persécuté. Khomeiny et Khamenei avaient bien compris que le succès des Moudjahidine du peuple sonne le glas pour leur idéologie obscurantiste.

La question du statut de la femme est justement au cœur de cette bataille. Phénomène rare dans le paysage politique du Moyen Orient, voir du monde, l’OMPI est une force politique musulmane dirigée par des femmes. Elle fait partie de la coalition du Conseil national de la Résistance iranienne dont 56% des membres sont des femmes et sa présidente élue pour la période de transition est une femme, Maryam Radjavi.

J’aimerai rappeler ici les propos de l’anthropologue française Françoise Héritier, dans son introduction à l’ouvrage de Maryam Radjavi « Les femmes contre l’intégrisme ». L’intellectuelle féministe expliquait en mars 2013 que pour la dirigeante iranienne «il convient, pour vaincre cette culture intégriste dévastatrice, non seulement que les femmes se rendent compte qu’elles sont ‘’à la pointe du combat’’ mais encore qu’elles en assument volontairement le leadership ». Ceci n’a pas été qu’un souhait mais une expérience dans la pratique. Elle constate : « Désormais les femmes sont plus nombreuses que les hommes au Conseil (central), organe de direction de la Résistance iranienne. (…) Autant dire qu’il y a là une expérience humaine étonnante que nous ne pouvons que contempler, admirer et soutenir, voire dont nous devons nous inspirer … »

On comprend mieux pourquoi les Pasdaran et les mollahs s’acharnent sur la personnalité emblématique de Maryam Radjavi. Dans son Plan en dix points pour l’Iran libre de demain, la défense de la liberté pour chaque iranienne de vivre et de se vêtir à sa guise et en toute, est défendue noir sur blanc. Ce plan s’engage à l’égalité complète des femmes et des hommes dans les droits politiques, sociaux, culturels et économiques, ainsi qu’à la participation égale des femmes à la direction politique, l’abolition de toute discrimination, le droit des femmes de choisir librement leur tenue vestimentaire, leur mariage, leur divorce, leurs études et leur profession. Il insiste sur l’interdiction de toute exploitation des femmes sous n’importe quel prétexte.

Certains novices concernant l’Iran reprochent à Mme Radjavi de porter elle-même le voile. Rappelons que quand Khomeiny a imposé le voile obligatoire en Iran, ce sont les militantes des Moudjahidine du peuple, portant elles-mêmes le voile par conviction, qui sont descendues dans la rue pour défendre la liberté de leurs sœurs qui ne voulaient pas le porter. La devise de ces militantes est constante : « je porte le voile mais je suis prête à mourir pour que celles qui ne veulent pas la porter soient libre de leurs choix ». Le courage exemplaire des Iraniennes est le fruit de dizaines d’année de résistance à la persécution d’un régime foncièrement misogynes ; des dizaines de milliers de femmes ont été exécutées pour avoir défendu l’idéal d’une société libre, promu par les Moudjahidine du peuple.

Maryam Radjavi a ainsi résumé ce qu’il faut rejeter : « Non au voile obligatoire, non à la religion obligatoire, non au gouvernement obligatoire ». (Recueil de discours, CNRI, juillet 2017). Parce que selon elle tout ce qui est obligatoire, quel qu’en soit le prétexte, est contraire aux enseignements de l’islam. Vous ne trouverez la moindre convergence entre cette pensée et l’idéologie des islamistes. Je défi quiconque de me présenter un mouvement islamiste dirigé par des femmes leaders!

Comment le monde peut-il aider le peuple iranien ?

Pour renverser ce régime qui continuera à persécuter son peuple jusqu’au bout et qui n’est comparable avec aucune autre dictature, il faudrait soutenir la stratégie que suit le peuple iranien, c-à-d le renversement du régime. Malheureusement certains veulent voir dans la révolution iranienne un mouvement qui ne revendique que quelques simples droits. Ils font fausse route et n’ont pas réalisé que nous sommes face à un changement de paradigme, une époque est définitivement révolue. C’est une révolution qui va marquer le millénium.

Je dis aux gouvernements et aux associations que si vous voulez une fois pour toute vous débarrasser du fléau de l’intégrisme islamiste, il faut respecter et encourager le combat du peuple iranien pour renverser le régime des mollahs au lieu de chercher à l’influencer. Des slogans réducteurs, des mots d’ordres qui sont des doléances auprès des mollahs pour accorder des droits au peuple, ou prêchent le dialogue avec les mollahs, ne servent que le régime pour disperser les gens et étouffer le mouvement.

Ce qui importe c’est de reconnaitre officiellement le droit du peuple iranien à renverser le régime. Il est primordial que les Etats reconnaissent le droit légitime du peuple iranien à l’autodéfense. Aucun pays n’a encore franchi ce pas. Il faudrait aussi priver le régime de toute légitimité internationale en l’expulsant de toutes les instances et fermer ses représentations diplomatiques. Les déclarations et les gesticulations qui ne fâchent pas le régime, les efforts pour fabriquer de fausses figurines ou faire sortir de son cercueil la dictature de l’ancienne monarchie, ne feront que desservir le peuple iranien.

Que projette la coalition du Conseil national de la Résistance iranienne pour l’avenir de l’Iran ?

Le CNRI propose d’abord un Front de solidarité national. Il a lancé un appel en ce sens dès 2002 pour l’union des forces et personnalités démocrates, sur la base de trois principes clés : le renversement du régime dans toutes ses composantes, l’instauration d’une république fondée sur la démocratie, la séparation de la religion et de l’Etat. Ce front existe déjà sur le terrain. Son objectif premier est le renversement du régime pour établir la souveraineté du peuple. Un gouvernement provisoire pour une période de transition de six mois aura pour tâche de préparer le suffrage universel pour la formation de l’assemblée législatif et constituante. C’est elle qui bâtira ensuite la république démocratique à venir. En ce qui concerne le CNRI, il a déjà présenté sa vision pour l’Iran libre dans le plan en dix points de Maryam Radjavi. En particulier le respect de la liberté d’expression, liberté des partis, liberté de rassemblements, liberté de la presse et du cyberespace, la dissolution des pasdarans et de tous les organes et patrouilles de répression, la garantie des libertés et des droits individuels et sociaux selon la Déclaration universelle des droits de l’Homme, la dissolution des appareils de censure et d’inquisition, l’interdiction de la torture et l’abolition de la peine de mort, la séparation de la religion et de l’Etat, la liberté de culte et de religion, une justice indépendante selon les normes internationales, l’abolition de la charia des mollahs et des tribunaux du régime islamiste, l’autonomie des minorités ethniques iraniennes et l’abolition de leur double oppression (selon le Plan du CNRI pour l’autonomie du Kurdistan iranien) ; et enfin un Iran non nucléaire, sans armes de destruction massive. Un Iran qui s’engage dans la Paix, la coexistence pacifique et la coopération régionale et internationale.

Le slogan « A bas l’oppresseur qu’il soit Chah ou Guide suprême » repris partout en Iran, détermine clairement que le peuple iranien s’oppose à toute forme de despotisme et aspire à une véritable république, où personne ne soit privilégiée pour son rang, sa religion, sa famille, son appartenance ethnique…Ceci est l’essence même de la démocratie.