
Suite au massacre sanglant du soulèvement iranien de 2026, la récente intervention publique d’Ali Khamenei a été présentée par les médias d’État comme un moment de confiance : le « peuple » avait vaincu les « émeutiers », et maintenant, a-t-il déclaré, c’était au tour des khawas – les élites politiques et religieuses du régime – de prendre position. L’hebdomadaire Khat-e Hezbollah, affilié au Guide suprême, a érigé ce message en doctrine, arguant qu’après la fin des combats de rue, l’enjeu décisif devient le « positionnement », le « récit » et la responsabilité des élites.
Mais il ne s’agissait pas d’un discours de victoire. C’était un signal de détresse.
La résolution du Parlement européen condamnant la répression sauvage des manifestants en Iran constitue une initiative courageuse, opportune et solidaire du soulèvement du peuple iranien.
Je remercie sincèrement la présidente @RobertaMetsola et les eurodéputés des peuples… pic.twitter.com/OmfyQAsS1o— Maryam Radjavi (@Maryam_Rajavi_F) 22 janvier 2026
Les dirigeants autoritaires ne supplient généralement pas leurs élites de s’exprimer. Ils tiennent leur obéissance pour acquise. L’insistance de Khamenei à exiger que les personnalités influentes prennent position révèle une angoisse plus profonde : après la répression sanglante d’un soulèvement national, le consensus interne du régime s’est fracturé et le silence au sein du système est devenu aussi dangereux que les slogans dans la rue.
Les mots ont leur importance. Khamenei n’a pas demandé aux élites de se taire ; il leur a demandé de prendre position.
Le résultat est frappant. Hormis l’ancien président Mohammad Khatami, qui a repris la version officielle en présentant le soulèvement comme un complot étranger et en louant la conduite des autorités, presque aucune figure de proue du régime ne s’est précipitée à la défense de Khamenei. Cette absence est révélatrice. Dans un système fondé sur une loyauté ritualisée, une telle hésitation de la part des élites suggère une peur – non pas de Khamenei, mais de la société.
Cette peur contribue à expliquer la seconde mesure du régime, encore plus révélatrice : la plongée délibérée dans l’obscurité numérique.
Nous saluons la convocation de la session du Conseil des droits de l'homme de l’ONU pour aborder les crimes effroyables commis par le régime iranien lors du soulèvement de janvier.
Une fois de plus, sur ordre direct de Khamenei, le régime clérical a commis un terrible crime… pic.twitter.com/rp2HQNKWeK— Maryam Radjavi (@Maryam_Rajavi_F) 23 janvier 2026
Depuis début janvier, l’Iran est soumis à une coupure d’internet quasi totale. Contrairement aux coupures précédentes, celle-ci n’a pas de limite de sécurité clairement définie. La porte-parole du gouvernement, Fatemeh Mohajerani, a déclaré aux militants des médias que l’accès international à Internet resterait indisponible au moins jusqu’à Norouz 1405 (fin mars 2026).
Un État qui s’attend à ce que les troubles s’apaisent ne prévoit pas de censure saisonnière.
Le message est clair : le régime anticipe une confrontation prolongée avec la société et se prépare à la gérer en l’absence de témoins. Les militants et les organisations de défense des droits numériques alertent sur le fait que Téhéran s’oriente vers une coupure quasi permanente d’Internet, confinant la plupart des citoyens à un réseau national étroitement surveillé et n’accordant qu’un accès externe limité à des institutions et des individus triés sur le volet.
La dictature cléricale comprend que la violence est d’autant plus dangereuse pour le pouvoir qu’elle est enregistrée, diffusée et commémorée collectivement. En 1988, Rouhollah Khomeiny, fondateur du régime et ancien guide suprême, a coupé les prisons iraniennes du reste du monde avant de superviser l’exécution massive de prisonniers politiques. L’objectif n’était pas le secret sur le moment, mais le silence après coup. Khamenei, successeur de Khomeiny, applique la même logique à toute la société.
Parallèlement, le pouvoir judiciaire, sous la direction de Gholamhossein Mohseni Ejei, a intensifié la menace de procès accélérés et de peines sévères. Ce qui se dessine n’est pas l’image d’un régime maître de la situation, mais celle d’un régime acculé par ses propres crimes.
Ce qui rend ce moment particulièrement dangereux pour Khamenei, c’est qu’il survient au terme d’une trajectoire bien définie, et non comme une révolte isolée. Depuis 2017, l’Iran a connu des soulèvements nationaux répétés, chacun plus radical, mieux organisé et plus violent que le précédent. Les manifestants sont passés de revendications économiques à une contestation ouverte du régime lui-même, s’attaquant aux symboles de l’autorité et subissant une répression brutale sans broncher.
Lors du dernier soulèvement, cette évolution a franchi un nouveau cap. Des villes et des quartiers entiers ont été temporairement soustraits au contrôle de l’État, les citoyens affrontant directement les forces de sécurité du régime et subissant une répression militaire écrasante. Ce cap est irréversible.
Ce soulèvement est loin d’être terminé ; il est entré dans une phase plus dangereuse. Le régime n’est pas parvenu à rétablir la peur ni la légitimité. Chaque vague de répression n’a fait qu’étendre les frontières de la résistance et endurcir une société qui a franchi des seuils critiques de défiance. Le recours de Khamenei à la pression des élites, à l’opacité numérique et à la force brute ne témoigne pas d’une consolidation, mais d’un épuisement – et d’une lutte qui dépasse désormais sa capacité à gouverner par la seule terreur.

