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Lettre ouverte à la MANUI et au Représentant Spécial intérimaire du Secrétaire général de l’ONU en Irak

par Tahar Boumedra

Ancien directeur du bureau des Droits humains de la MANUI et ancien conseiller du RSSG sur les questions liées à Achraf

1er septembre 2013

L’attaque scandaleuse d’aujourd’hui contre les 100 habitants restés au camp d’Achraf pour garder les biens communs et individuels du camp, était prévisible et évitable. Elle était prévisible parce que l’ONU, les États-Unis, l’UE et le reste de la communauté internationale savaient parfaitement que le premier ministre Nouri al-Maliki n’hésiterait pas à recourir à la violence dans la mesure où il n’avait pas rendu de compte sur son précédent recours à la violence. Il l’avait fait les 28-29 juillet 2009 et l’avait répété le 8 avril 2011. Les forces de sécurité irakiennes avaient attaqué le camp et tué en tout 47 personnes. Dans les deux cas, j’avais été chargé des missions d’enquête et j’avais rapporté que les forces de sécurité irakiennes étaient responsables de tueries extrajudiciaires. Aussi bien la MANUI que le Bureau du Haut commissaire des Droits de l’homme avait appelé en vain le gouvernement d’Irak à mener une enquête indépendante sur les massacres. Cela aurait pu être évité si les promesses de l’ancien RSSG Martin Kobler dans son protocole d’accord du 25 décembre 2011 avaient été honorées.

Je vous écris cette lettre à la veille de votre visite au camp d’Achraf. Vous êtes tout à fait conscient que le gouvernement d’Irak va recourir à toutes sortes de tromperies pour étouffer ses crimes. Il niera toute implication et accusera les résidents. En vous fondant sur les expériences précédentes, vous savez qu’il vous fournira de fausses informations. Vous savez également qu’il existe une tendance chez la MANUI à ne pas braver le gouvernement irakien. Mais je vous exhorte à mettre de côté ces considérations. Ce qui s’est passé aujourd’hui, par définition, est un crime contre l’humanité. Laissez les faits constituer la base de votre rapport et non les fausses informations pour satisfaire le gouvernement irakien. Laissez-vous guider par votre conscience dans cette mission humanitaire et non par l’opportunisme politique. À cet égard, permettez-moi de partager avec vous ma propre expérience.

Le vendredi 8 avril 2011, alors que l’attaque armée irakienne contre Achraf continuait et que 17 habitants avaient déjà été tués, le RSSG adjoint Jerzy Skuratowicz et moi-même étions allés demander au conseiller à la Sécurité nationale irakienne Faleh Fayyadh, à son domicile, de faire cesser immédiatement l’attaque. Il a catégoriquement nié toute attaque. Je lui ai demandé de m’autoriser à me rendre à Achraf le même jour pour une mission d’enquête. Il a refusé. Finalement j’ai mené une mission d’enquête le 13 avril et rassemblé des éléments factuels prouvant que les forces de sécurité irakiennes avaient attaqué et tué en tout 36 personnes. Le 14 avril 2011, j’ai fait mon rapport au Bureau du premier ministre en présence du conseiller à la Sécurité nationale Faleh Fayyadh, de George Bakkoos, conseiller politique du premier ministre, du Dr Hamed Ahmad, directeur de cabinet du bureau du premier ministre, et des officiers de sécurité, Haqqi et Sadeq. Présent avec moi du côté américain, se trouvait Lawrence Butler, Conseiller politique du Commandant général des Forces américaines en Irak. Le Conseiller à la Sécurité nationale Fayyadh a rejeté la requête d’une enquête indépendante. La communauté internationale n’a jamais fait pression sur le gouvernement irakien pour mener cette enquête et les auteurs ont bénéficié d’une totale impunité.

Aujourd’hui, en lisant les dépêches de presse sur cette nouvelle attaque contre les Achrafiens restés à Achraf pour y garder les biens selon un accord quadripartite entre les résidents, la MANUI, les États-Unis et le gouvernement d’Irak, j’ai été choqué mais pas surpris. Je savais que cela devait arriver et j’en avais averti dans une déclaration publique le mois dernier. Toutefois, ce qui s’est passé le 1er septembre 2013 dépasse l’entendement. Arrêter les gens, les menotter et leur tirer une balle dans le visage et dans les yeux ; abattre les blessés qui ont couru pour leur vie vers la clinique toute proche, c’est en tous points un crime contre l’humanité. Les auteurs de ces crimes odieux doivent être trainés en justice pour répondre de leurs crimes. Le camp d’Achraf est sous le strict contrôle de l’armée irakienne depuis janvier 2009. La MANUI est entièrement consciente que rien ne peut pénétrer dans le camp sans l’aide de l’armée et de la police irakiennes. Rien ne peut se produire à Achraf sans la participation de l’armée irakienne. Par conséquent, l’ONU est du côté du gouvernement qui doit répondre de ce massacre. Vous êtes pleinement conscient de ces faits. Vous êtes également au courant des comptes-rendus inexacts de la MANUI sous le RSSG Kobler. Je ne vous dis rien que vous ne sachiez déjà. Mais je vous rappelle l’énorme responsabilité qui repose sur vos épaules aujourd’hui. Ne pas rapporter la vérité, sous un quelconque prétexte ou justification, préparera le terrain à davantage d’effusion de sang.

En tant qu’ancien responsable de la MANUI qui a été chargé du dossier d’Achraf pendant plus de trois ans, j’exhorte la MANUI et le RSSG intérimaire qui vont se rendre sur la scène du crime demain, 2 septembre, à être vraiment impartiaux dans leur enquête, à mettre immédiatement leurs conclusions à la disponibilité de la communauté internationale et à fermement résister à la complaisance et l’impunité. J’exhorte le RSSG intérimaire à avoir le courage de se battre pour la vérité. L’histoire tourmentera quiconque dissimulera la vérité sur les exécutions extrajudiciaires de 52 civils sans défense.

Tahar Boumedra
Ancien directeur du bureau des Droits de l’homme de la MANUI et ancien conseiller du RSSG sur les questions liées à Achraf

 

 

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