Par Bernd Debusmann
Reuters, 29 avril – Appelez cela la coalition des perplexes – un groupe diversifié de personnalités publiques qui remet en question la logique du gouvernement des États-Unis de maintenir sur sa liste noire du terrorisme une organisation iranienne en exil qui a publiquement renoncé à la violence il y a une décennie et a alimenté en détails les services secrets américains sur le programme nucléaire de l’Iran.
Sur les 47 organisations étrangères listées comme terroristes par le Département d’État, l’Organisation des Moudjahidines du Peuple d’Iran est le seul groupe qui a été retiré des listes similaires de l’Union Européenne et de la Grande-Bretagne, après que des décisions de justice aient établi qu’il n’y avait aucune preuve d’activité terroriste au cours de dernières années. Aux États-Unis, en juillet dernier, une cour a ordonné au Département d’État de reconsidérer cette désignation. Neuf mois plus tard, cette révision est toujours en cours, et les sympathisants de l’OMPI se demandent pourquoi cela prend autant de temps.
L’Organisation est sur cette liste depuis 1997, par la volonté de l’Administration Clinton à un moment où celle-ci espérait une ouverture de dialogue avec l’Iran, dont les dirigeants haïssent l’OMPI pour s’être mise du côté de Saddam Hussein durant la guerre Iran-Irak.
Les appels à accélérer ce processus de retrait de la liste ont pris de l’ampleur après que les troupes irakiennes ont attaqué la base de l’OMPI au nord-est de Bagdad, près de la frontière iranienne, lors d’une opération le 8 avril dernier qui a fait au moins 34 morts, selon la Commissaire aux Droits de l’Homme des Nations-Unies, Navi Pillay. A Washington, le Président de la Commission des Relations Étrangères du Sénat, John Kerry, a qualifié cette attaque de « massacre ». Des vidéos envoyées par l’OMPI montrent des images viscéralement dévastatrices des morts et des blessés, dont des personnes écrasées par des véhicules de troupes blindés.
L’attaque a reçu les félicitations des autorités en Iran, où le groupe est également classé comme terroriste, l’une des rares choses sur lesquelles Washington et Téhéran s’accordent. Dès lors, le terme de schizophrénie frappe l’esprit. L’Iran constitue l’un des quatre pays déclarés par les États-Unis comme États soutenant le terrorisme. L’objectif déclaré de l’OMPI est le renversement pacifique de la théocratie iranienne. N’y a-t-il pas quelque chose qui sonne faux dans ce tableau ?
En réponse aux violences du 8 avril, les sympathisants de l’OMPI ont organisé un séminaire à Washington dont les intervenants ont souligné la nature bipartite de ces critiques quant à l’étiquette de terroriste. Ce n’est pas souvent que vous voyez l’ancien Président du Comité National Démocrate, Howard Dean, un libéral parmi les libéraux, s’asseoir à côté de Rudolf Giuliani, l’ancien maire ultra-conservateur de New York.
Dans une manifestation similaire le même jour à Paris, la tribune était partagée par le Prix Nobel de la Paix Elie Wiesel, le Général James Jones, l’ancien conseiller à la Sécurité Nationale du Président américain Barack Obama, l’ancien Commandant de l’OTAN Wesley Clark et la Présidente de l’OMPI Maryam Rajavi. Le thème retenu pour ces deux événements : retirer l’OMPI de la liste et protéger les quelques 3400 Iraniens en Irak, qui vivent à Achraf, une petite cité entourée par des barrières et des clôtures de sécurité.
A entendre Dean à Washington, l’attaque du 8 avril était une preuve que le gouvernement irakien est en train de devenir « un gouvernement satellite de l’Iran », avec la désignation de terroriste utilisée pour justifier « un massacre ». Dean n’est pas le seul à imputer cette attaque et une précédente en juillet 2009 tuant 11 personnes à Achraf à l’influence grandissante de l’Iran, alors que les États-Unis se préparent au retrait de la plupart de leurs troupes d’Irak d’ici la fin de l’année.
MAIS ENCORE ?
Que se passe-t-il alors ? Vous n’avez pas besoin d’être un pessimiste pour augurer plus d’attaques, plus de carnage et une crise humanitaire. Jusqu’à fin 2008, les États-Unis étaient responsables de la sécurité d’Achraf et de ses résidents qui jouissaient du statut de « personnes protégées » par la Convention de Genève. Cela a changé lorsque les États-Unis ont transféré le contrôle d’Achraf au gouvernement irakien qui a fourni des garanties écrites de traiter humainement ses résidents.
Ces garanties ne semblent pas valoir le papier sur lequel elles ont été écrites. L’attaque irakienne du 8 avril s’est déroulée le lendemain de la présence du Secrétaire à la Défense américain Robert Gates à Bagdad pour des entretiens avec le Premier Ministre Nouri al-Maliki. L’un des sujets abordés par Gates : l’influence de l’Iran dans la région.
Qu’Achraf et l’étiquette de terroriste pour ses résidents mettrait les États-Unis dans une position incongrue après le transfert de responsabilité était expliqué avec une lucidité remarquable en février 2009 dans un câble de l’ambassade américaine à Bagdad. Estampillé secret et diffusé par Wikileaks, le câble spécifiait qu’une action agressive irakienne placerait les États-Unis face à « un dilemme difficile ».
« Soit nous protégeons des membres d’une Organisation Étrangère Terroriste contre les mesures des FSI (Forces de Sécurité Irakiennes) en risquant de violer l’Accord de Sécurité américano-irakien, soit nous renonçons à la protection de l’OMPI en dépit d’une crise humanitaire, nous menant alors vers une double condamnation internationale du GEU (Gouvernement des États-Unis) et du GDI (Gouvernement de l’Irak) ».
Ce qui soulève une question. Comment les États-Unis peuvent-ils échouer dans la protection de dissidents iraniens désarmés opposés à une dictature, mais entrer en guerre afin de protéger les Libyens pris au milieu d’un conflit entre des rebelles armés et une dictature ? Contrairement aux rebelles libyens, dont on sait peu de choses, les Iraniens d’Achraf ont tous été soumis à des investigations profondes par l’armée américaine durant les six années pendant lesquelles elle avait le contrôle du camp.
S’il existe une logique à protéger l’un mais pas l’autre, elle n’est pas facile à distinguer.

