Par Marie de Douhet
Le massacre commis dans le camp d’opposants au régime de Téhéran confirme l’influence de l’Iran sur son voisin. Un signal inquiétant à quelques mois du retrait américain
Valeurs actuelles, 5 mai 2011 – La tentative de prise de contrôle du camp d’opposants iraniens installé à Achraf, sur le sol irakien, a tourné au massacre. Le 8 avril sur ordre du premier ministre irakien, Nouri Maliki, des forces irakiennes pénétraient dans les allées du camp et tiraient sur la foule. Bilan : 34 morts et 300 blessés. Les autorités irakiennes prévenaient qu’aucune aide médicale ne serait accordée, le camp étant totalement encerclé et interdit d’accès par des blindés.
Les 3500 résidents d’Achraf, pour la plupart membres du mouvement d’opposition iranien des Moudjahidine du peuple, avaient accepté en 2003 un accord de désarmement signé avec les forces américaines. En échange, ils avaient obtenu le statut de « personnes protégées par la IVe convention de Genève ». En théorie, ils étaient placés sous la protection du gouvernement irakien. C’est ce qu’ils croyaient et ce que les Américains espéraient probablement.
Ce n’est pas la première fois qu’Achraf subit des violences. En 2009 déjà, 11 réfugiés avaient été tués dans une opération ordonnée par Maliki, pour la plus grande satisfaction de l’Iran. Pour nombre d’observateurs, le massacre du 8 avril porte une nouvelle fois la marque de la redoutable force al-Qods des gardiens de la révolution iraniens, largement infiltrés en Irak, où ils bénéficient de la sympathie, voire de la complicité, de la majorité chi’ite.
Créé il y a vingt-cinq ans, le camp d’Achraf a toujours préoccupé le régime iranien, même si, à l’origine, ces Moudjahidine du peuple étaient issus d’un mouvement de guérilla né au début des années 1970 pour s’opposer au chah d’Iran. « A l’époque, ils croyaient à un islam progressiste teinté d’idées marxistes, et ceux qui sortirent de prison en 1978 se rallièrent à la révolution de Khomeiny, explique Yann Richard, professeur d’études iraniennes à Paris-III. A partir de 1980, refusant la cléricalisation du régime et ses dérives autoritaires, ils en devinrent les opposants les plus violents. » A partir de 1980, refusant la cléricalisation du régime et ses dérives autoritaires, ils en devinrent les opposants les plus violents.
Efficaces organisés, capables d’audacieuses actions clandestines, les Moudjahidine profitèrent de leurs liens passés avec le régime des mollahs, en particulier avec les services secrets, pour étendre leurs réseaux. Ils auraient renoncé à l’action violente, mais leur connaissance des rouages internes du régime en fait une menace majeure pour la République islamique. Ils semblent avoir profité de fuites importantes d’agents de l’Etat iranien, comme la révélation, en 2002, de l’existence d’installations clandestines d’enrichissement de l’uranium. Les assassinats d’ingénieurs clés du programme nucléaire iranien aunaient été aussi facilités par leurs informations, transmises « à qui de droit ».
Les révolutions arabes encourageant le réveil de la contestation en Iran, le régime de Téhéran s’inquiète. Il presse « l’Irak ami » de se débarrasser de ces opposants gênants, installés si près de son territoire, dotés de relais influents à l’étranger. Dans ce but Téhéran aurait accordé un soutien total à Maliki et à son Alliance nationale pour faciliter son le renouvellement de son mandat de premier ministre. Le ralliement de toutes les factions politiques chi’ites irakiennes à sa cause lui a en effet permis de rester au pouvoir. En échange, il aurait promis l’élimination progressive du camp.
L’influence iranienne s’étend maintenant à l’économie
L’influence politique iranienne en Irak semble aujourd’hui sans partage sur la communauté chiite (65% de la population). On la vérifie aussi sur le plan économique, avec « l’annexion » pans entiers de l’économie. A Bassora, le grand port du Sud irakien, sur le Golfe, par où transite près de 70% de la production pétrolière de l’Irak, la devise courante est désormais le rial iranien.
Discrets mais un peu gênés, les Américains sont contraints par la réussite du plan de retrait de leurs forces combattantes qui devra être achevé à la fin de l’année. Washington négocie le maintien de 10.000 soldats avec Bagdad afin de conserver une présence dans le pays. Rien ne doit s’opposer au succès de ce retrait. Malgré la promesse de 2003, le sort d’Achraf ne devrait pas peser beaucoup face à cette exigence, qui permettra à la Maison Blanche d’aborder dans de bonnes conditions la campagne pour l’élection présidentielle de novembre 2012.

