
Pour quiconque cherche à identifier les vulnérabilités du régime clérical iranien, le vocabulaire sécuritaire qu’il emploie lui-même s’avère particulièrement instructif. Si les responsables imputent régulièrement les crises du pays à des puissances étrangères, les termes qui reviennent systématiquement lorsqu’ils décrivent comment des troubles pourraient devenir réellement dangereux sont toujours les mêmes : réseau, organisation, recrutement, quartiers, universités. De plus en plus, ces avertissements convergent vers un nom récurrent : l’Organisation des Moudjahidines du Peuple d’Iran (OMPI/MEK).
Ali Aghamohammadi, membre du Conseil de discernement de l’intérêt du régime, en a fourni l’un des exemples les plus explicites le 29 septembre 2026. Évoquant la présence présumée d’agents hostiles en Iran, il a averti que des individus formés à l’étranger étaient entrés dans le pays et s’étaient implantés dans les quartiers. Puis est venue cette phrase révélatrice : « Ce réseau est vaste. S’il est démantelé, tout leur espoir s’envolera. » Il a exhorté les citoyens à signaler toute activité suspecte, affirmant que ces réseaux présumés préparaient leurs actions en vue du soulèvement de janvier. Toutefois, ce qui ne fait aucun doute, c’est l’endroit où il situait le danger : non pas simplement dans la colère populaire, mais dans son organisation.
Iran : 40 opérations des unités de résistance en hommage aux martyrs du « vendredi sanglant » de Zahedan, le 30 septembre 2022 https://t.co/temRhqLMdw pic.twitter.com/N5NqnFE8tT
— CNRI-France (@CNRIFrance) September 30, 2026
Un gouvernement impopulaire peut survivre des années au mécontentement tant que celui-ci reste fragmenté. Les manifestations peuvent être dispersées, les grèves peuvent rester locales et la colère peut retomber. La donne change lorsque les griefs trouvent un lien fédérateur — des personnes qui recrutent, communiquent, préservent l’expérience acquise entre deux vagues de contestation et transforment des explosions spontanées en une action politique soutenue. Les commentaires émanant de Téhéran montrent à maintes reprises que c’est précisément ce scénario qui préoccupe l’appareil sécuritaire du régime.
Les avertissements les plus explicites
L’indice le plus probant provient peut-être de *Kayhan*, le journal le plus proche de l’appareil au pouvoir. Dans deux articles récents, publiés les 27 et 28 septembre, il a fait bien plus que répéter les dénonciations habituelles à l’encontre de l’OMPI : il a établi un parallèle direct entre la stratégie historique de l’organisation et le soulèvement de janvier 2026. Évoquant les journées des 8 et 9 janvier, *Kayhan* a écrit que lorsque « des éléments tels que les Moudjahidines sont descendus dans la rue » et ont entraîné d’autres personnes vers ce qu’il a qualifié de « renversement du système », les événements ont rappelé la confrontation entre l’OMPI et le régime en 1981.
Dans le second article, *Kayhan* a explicité ce qui, dans cette analogie, le préoccupe manifestement. Il a décrit l’ancienne stratégie comme consistant d’abord à « prendre le contrôle de la rue », puis à se diriger vers des « centres névralgiques » — notamment le Parlement et la télévision d’État — avant d’ajouter aussitôt qu’il s’agissait là de « la même chose que ce qui avait été promis à certaines personnes en janvier 2026 ». Au-delà de la polémique du journal, l’analyse sécuritaire est frappante : la crainte du régime ne porte pas tant sur la contestation en soi que sur la possibilité que des acteurs organisés parviennent à lier la colère de la rue à une remise en cause coordonnée du pouvoir.
Le mot que Téhéran n’a de cesse d’employer : Le réseau
Le 23 août, l’agence Tasnim, affiliée au CGRI, s’en est prise à un message de Mme Maryam Radjavi, présidente élue du CNRI, appelant à un « soulèvement organisé » et à la formation d’« unités de résistance ». Toutefois, en la contredisant, Tasnim a fait un aveu important : l’agence a affirmé que l’OMPI planifiait une « présence en réseau et le pilotage des mouvements internes ». Si l’article se voulait une mise en accusation, sur le plan analytique, il revenait à reconnaître le modèle organisationnel que le régime surveille de près.
Ce schéma est apparu encore plus clairement le 6 septembre. Face à des vidéos présentées par l’OMPI comme des défilés d’unités de résistance ou de sympathisants à l’intérieur de l’Iran, Tasnim a consacré un article à contester leur portée. L’agence a soutenu que de nombreux participants à l’un de ces événements avaient été recrutés sans connaître l’objectif politique de la manifestation. Pourtant, en expliquant le fonctionnement supposé de ce mécanisme, Tasnim a écrit que des « têtes de pont » de l’OMPI repèrent des jeunes via les réseaux sociaux, nouent le contact et recrutent des intermédiaires capables de mobiliser d’autres personnes. L’article s’ouvrait sur la question de savoir si l’organisation disposait d’un « vaste réseau de cellules et de sympathisants » à l’intérieur de l’Iran.
Violents affrontements armés à Iran-Shahr : le rial dépasse les 250 000 et les tensions internes s’accentuent https://t.co/W6PJfUXB3l pic.twitter.com/8GYDxdEKUQ
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Les universités, point névralgique des tensions
C’est dans les universités que l’inquiétude suscitée par cette organisation est la plus manifeste. Fin septembre, à la télévision d’État, Mahmoud-Reza Aghamiri, président de l’université Shahid Beheshti, a décrit les étudiants comme étant à « l’âge le plus sensible », affirmant que les adversaires avaient compris qu’ils pouvaient y exercer leur plus grande influence. Lors de ce même échange, Masoud Tajrishi, président de l’université Sharif, a averti que des forces extérieures à l’Iran chercheraient à cibler des universités pour y « provoquer » des troubles. M. Aghamiri a ensuite évoqué la période 1979-1980, rappelant plus précisément le rôle de l’OMPI et sa capacité à mobiliser et à dominer le débat politique sur les campus.
Cette préoccupation ne se limite pas à une seule émission télévisée. Le 7 septembre, Mostafa Rostami, représentant du Guide suprême auprès des universités, a averti qu’après avoir échoué sur le plan militaire et dans la rue, l’ennemi cherchait à faire des universités « le point de départ de troubles » et un environnement sûr à partir duquel reconquérir la rue. Il a spécifiquement désigné les griefs des étudiants concernant les questions économiques, disciplinaires et le port obligatoire du hijab comme des points de mobilisation potentiels.
Lors des manifestations de janvier 2026, l’agence Tasnim a explicitement accusé une chaîne étudiante liée aux Moudjahidines du peuple (PMOI) de concentrer ses efforts sur les campus et de chercher à « recruter parmi les étudiants ». Elle a déploré que cette chaîne encourage la participation aux manifestations et diffuse des consignes visant à réduire les risques d’arrestation. Téhéran associe systématiquement les étudiants, le recrutement, les communications et l’opposition organisée.
La vulnérabilité sous-jacente à la rhétorique
L’appareil sécuritaire du régime a agi en fonction de cette perception. En mars, le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) de la province d’Alborz a annoncé l’arrestation d’environ 75 personnes liées aux PMOI et à d’autres « réseaux portant atteinte à la sécurité », ainsi que la saisie de matériel de communication et d’armes. Ces chiffres et affiliations reposent sur des déclarations officielles et non sur des constatations vérifiées de manière indépendante. Toutefois, la logique sous-jacente restait la même : celle de réseaux capables de résister à la répression et de relier des acteurs locaux à une structure politique plus vaste.
Message à une conférence parallèle au Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève
La montée des exécutions en Iran est étroitement liée à la montée de la résistance et aux soulèvements populaires et montre combien le régime redoute le peuple et sa Résistance.
D’une part,… pic.twitter.com/LSwzbm0E97
— Maryam Radjavi (@Maryam_Rajavi_F) September 28, 2026
Bien qu’il soit obsédé par le financement et la mobilisation de son appareil sécuritaire et qu’il mette sans cesse en garde sa base loyale contre les PMOI, le régime continue de minimiser l’importance de cette organisation. Pourtant, dans un pays où l’affiliation peut entraîner de lourdes poursuites pénales, il est par nature difficile d’obtenir des chiffres fiables sur les effectifs. Par ailleurs, la taille n’est pas la seule variable déterminante en matière d’instabilité politique. L’organisation agit comme un multiplicateur de force. Un réseau structuré et déterminé peut peser davantage, en temps de crise, qu’une masse bien plus importante mais atomisée de citoyens mécontents.
C’est pourquoi il est intéressant d’analyser les propos tenus par Téhéran. Les responsables iraniens semblent rarement alarmés par le mécontentement en soi ; l’Iran vit avec ce mécontentement depuis des années. Ils se montrent plus précis lorsqu’ils évoquent la possibilité que la colère s’organise, s’inscrive dans la durée et se dote d’une direction, en particulier chez les jeunes et au sein des universités. Quelles que soient les conclusions des observateurs extérieurs concernant la PMOI, les évaluations des menaces effectuées par le régime clérical montrent qu’il considère précisément cette transformation — le passage du grief à la résistance organisée — comme un problème d’une tout autre nature.

