Par Mostafa Sana’i, à Achraf en Irak
Huffington Post, le 20 octobre – Le 7 octobre, alors que le soleil se levait et que je m’asseyais dans ma petite cellule dans la banlieue de Bagdad, j’ai réalisé que cela pourrait être le dernier lever de soleil que je verrais.
J’ai toujours aimé le soleil. Il est particulièrement magnifique en cette période de l’année à Bagdad. Mais j’étais trop affaibli pour pouvoir me lever et le regarder. J’aurais pu demander de l’aide car j’étais entouré de 35 amis. Mais aucun d’entre eux n’était en mesure de m’aider.
C’était notre 72e jour de grève de la faim et le 7e d’une grève sèche, ce qui signifie que nous avions même refusé de boire depuis sept jours. Il y avait un silence assourdissant dans la salle. A chaque minute qui s’égrenait, nous savions mes amis et moi que nos vies filaient.
Bien qu’il s’agisse d’une prison irakienne, je ne suis pas Irakien. Je suis un Iranien qui a vécu en Irak durant ces 23 dernières années. Nous somme tous les 36 des opposants iraniens. Nous sommes 3400 à vivre dans un endroit appelé Camp d’Achraf, une communauté auto-suffisante à environ 70 km au nord de Bagdad. Elle a été construite par mes proches et amis, tous membres de l’opposition, les Moudjahidine du peuple d’Iran (OMPI).
Les résidents d’Achraf ont vécu en paix aux côtés de leurs voisins irakiens jusqu’à l’invasion de 2003 par les Etats-Unis et leurs alliés de la coalition. Puis, nous avons volontairement remis nos armes aux États-Unis et signé des accords avec les Américains pour rester où nous étions comme personnes protégées en vertu de la Quatrième Convention de Genève.
Nous étions heureux de demeurer à Achraf, de vivre en paix et de nous efforcer d’atteindre nos objectifs. Mais, quand les USA ont signé un accord avec le gouvernement Maliki à Bagdad, pour retirer leurs forces dans les deux années à venir, les dirigeants de Téhéran ont vu là une occasion pour essayer de s’enlever une épine (l’OMPI) du flanc.
Étant donné la situation tumultueuse en Iran après les élections truquées, il était des plus impératif pour le régime clérical de détruire ses ennemis jurés. Les mollahs ont convaincu leurs amis au sein du gouvernement irakien d’attaquer les résidents civils et sans défense d’Achraf.
L’impensable s’est produit le 28 juillet : les forces irakiennes, entraînées par les Etats-Unis et utilisant des grenades et des Humvees américains, ont attaqué Achraf et se sont mis à utiliser des armes à feu trois heures après le raid. Onze personnes ont été tuées, 500 blessés, et 36 – mes amis et moi – ont été enlevés.
Nous avons été sévèrement battus. Nous avons été gravement blessés à la suite des coups reçus et des Humvee irakiens qui nous ont renversés, certains souffrant de fractures des membres. Nous avons tous entamé une grève de la faim pour protester contre notre arrestation illégale et les tortures physiques et psychologiques subies pendant la détention. Notre voyage vers un avenir inconnu a commencé.
Après des jours dans une cellule de fortune près d’Achraf, nous avons été emmenés dans une prison de la ville de Khalis. Après avoir examiné toutes les preuves, le juge a rendu trois jugements successifs ordonnant notre libération immédiate. Mais le gouvernement irakien les a ignorés.
Au lieu d’être libérés, le 1er octobre, nous avons été battus dans nos cellules et conduit finalement à la prison d’Al-Muthana dans une banlieue de Bagdad. C’est alors que nous avons décidé de ne plus boire, même si nous savions que le compte à rebours était engagé.
Pendant ce temps, Amnesty International, la Fédération internationale des droits de l’homme, l’Organisation mondiale contre la torture, Human Rights Watch, l’archevêque de Canterbury, le lauréat du Prix Nobel de la Paix Desmond Tutu, et des centaines de parlementaires, de membres du Congrès américain et des personnalités internationales, s’étaient engagés dans une campagne pour notre libération.
En cette matinée ensoleillée, alors que ma vie déclinait, mon esprit passait en revue toutes les années qui s’étaient écoulées. Une pensée revenait sans cesse : Mon rêve ultime d’un Iran libre et démocratique. C’était l’objectif qui m’avait d’abord amené à Achraf en tant que jeune homme et qui m’avait donné l’impulsion tout au long de cette saga.
J’avais perdu la notion du temps lorsque la porte de notre cellule s’est ouverte. J’ai vu des soldats. Que voulaient-ils pour notre dernier jour ? Que restait-il à dire ? Ils savaient que nous n’allions pas céder à leurs demandes.
Mais ils nous ont dit que nous étions libres et qu’on retournait à Achraf. Notre grève de la faim et les pressions internationales avaient contraints les Irakiens à nous libérer. Nous y sommes arrivés, à deux doigts de la mort, et nous avons immédiatement reçu des soins médicaux d’urgence.
Je tiens à présent à peine sur mes jambes et je peux profiter à nouveau du beau soleil – et j’ai une histoire à raconter. Mais pourquoi devrait-on l’écouter ?
La raison en est simple : ce qui nous est arrivé peut arriver à d’autres personnes si rien n’est fait pour protéger les habitants sans défense d’Achraf. Les mollahs veulent les éliminer, et malheureusement ils ont l’oreille de Bagdad, alors que les États-Unis s’en vont.
Il est indispensable qu’une équipe d’observateurs permanents des Nations unies s’installe à Achraf pour empêcher de nouvelles attaques et notre déplacement forcé ainsi que pour assurer la sauvegarde de nos droits fondamentaux et notre protection prévus par la quatrième Convention de Genève.
Aussi, le gouvernement américain doit respecter son accord avec les résidents d’Achraf comme quoi les forces américaines les protégeront au moins jusqu’à la fin de 2011, lorsque le retrait américain sera terminé.
Et le monde doit regarder ce qui se passe parce que ce sera un indicateur de l’orientation que prendra l’Irak – davantage dans le camp de Téhéran ou vers un nouvel avenir comme véritable démocratie au Moyen-Orient.
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Mostafa Sana’i est ingénieur de vol. Il a étudié à Northrop University en Californie. C’est un expert en ingénierie de vol de Boeing 727. Il vit à Achraf, en Irak, depuis 20 ans.

