vendredi, décembre 9, 2022
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Le témoignage de la militante Azadeh Alemi : Mon enfance dans les couloirs de la morts

Le témoignage de la militante Azadeh Alemi : Mon enfance dans les couloirs de la morts
Azadeh Alemi était en prison lorsqu’elle était enfant. Elle a accompagné sa mère, prisonnière politique. Elle s’est exprimée lors d’une conférence le 17 janvier 2022, à laquelle participaient des dignitaires internationaux, notamment Guy Verhofstadt, ancien Premier ministre belge, Fredrick Reinfeldt, ancien Premier ministre suédois, John Bercow, ancien président de la Chambre des communes britannique, et Franco Frattini, ancien ministre des Affaires étrangères italien. La conférence s’est tenue à Auvers-sur-Oise, organisée par le Conseil national de la Résistance iranienne (CNRI), en présence de Maryam Radjavi, sa présidente élue.

Les participants ont mis en avant la nécessité pour l’ONU d’ouvrir une enquête officielle sur le massacre de 1988. La militante Azadeh Alemi a témoigné de son combat pour la liberté et l’égalité en Iran et le lourd tribut que militants et militantes de la résistance ont payé pour faire barrage à l’une des pires dictatures du 20é siècle.

Voici le texte de son intervention :

Il y a 40 ans, Ashraf Radjavi a déclaré : « Le monde n’a pas su ce qui est arrivé à notre nation. »

Permettez-moi d’ouvrir une fenêtre du petit monde de mes souvenirs sur ce qu’Ashraf a dit. Je veux vous emmener dans une cellule d’isolement de la redoutable prison d’Evine. Dans le couloir sombre de ces geôles sanglantes. C’est étrange quand la liberté se trouve de l’autre côté des barreaux.

Je n’avais que trois ans lorsque j’ai fait connaissance avec les barreaux de fer. J’étais avec ma grand-mère. Elle n’avait pas le choix. Quand elle a été arrêtée, elle a dit aux gardes de m’emmener aussi. Ses fils des Moudjahidine du peuple d’Iran (OMPI) venaient d’être exécutés, à sept jours d’intervalle seulement. Ils avaient 21 et 25 ans. Sa belle-fille, enceinte de cinq mois, avait également été fusillée. Mon grand-père et mon père avaient fui en exil, et ma mère était en prison.

La fois suivante, j’avais six ans. Cela faisait à peine quelques heures que j’avais été arrêtée avec ma mère. Maintenant, je traverse un couloir épouvantable. À ma droite, des hommes sont assis par terre, la tête sur les genoux, les yeux bandés. Ma mère a aussi les yeux bandés et je tiens fermement sa main pour la guider, à pas lents et lourds. Je ne quitte pas des yeux les deux agents en civil qui marchent devant nous.

Nous entrons dans une pièce, étroite et longue. Un agent sépare ma main de ma mère et m’emmène au fond de la pièce, mais je ne quitte toujours pas ma mère des yeux. Quelqu’un est assis à un bureau. Il me demande : « Tu aimes l’imam Khomeiny ? Et ton père ? Et ta mère ? Alors, pourquoi es-tu ici ? » Je réponds en marmonnant, mais toute mon attention se porte sur ma mère.

Elle se tient près d’une table, au tout début de la pièce. L’interrogateur qui se tient à côté d’elle la frappe soudain plusieurs fois à la tête avec la pointe d’un stylo et crie : « L’encre de la signature de ta remise en liberté n’a pas encore séché, que tu es déjà de retour ? ».

Mon cœur se brise. Mais ma mère est calme. Elle a été libérée il y a un mois au bout de quatre ans de détention et se tient à nouveau devant l’interrogateur. Cette fois, nous sommes dans un autre couloir, et je tiens toujours fermement sa main. Ma vue glisse sur le bandeau qu’elle a sur les yeux et revient sur le chemin devant nous.

Le garde qui nous accompagne ouvre une porte. C’est une petite pièce, très petite, vide avec des murs en béton. Nous sommes seules avec ma mère. Il y a un peu de lumière venant d’une petite fenêtre au-dessus. Dans un coin, deux fines couvertures sont pliées sur le sol. Ma mère étend l’une des couvertures. Elle a enlevé son bandeau. Nous nous appuyons sur le mur et nous nous serrons l’une contre l’autre. Il n’y a plus personne avec nous. Nous sommes seules.

Je ne veux pas la quitter un seul instant. J’ai peur de tout ce qui est en dehors de ses bras, de tout ce que je vois et de tout ce que je ne vois pas.

Je m’endors progressivement. Il fait sombre partout. Il n’y a plus de lumière à la fenêtre. Quelqu’un me tire des bras de ma mère. Quelqu’un veut l’emmener. « Tu dois venir, c’est l’heure de l’interrogatoire. » Et je me cache dans la peur et la solitude.

Les jours passent. Et les nuits d’étreintes chaudes, ces couvertures puantes, à attendre d’être à nouveau séparées dans l’obscurité de la nuit, et à sombrer dans la solitude se répètent et se répètent et se répètent.

Ma mère dit que ces nuits avec elle n’ont duré que deux semaines. Mais pour moi et tous les autres enfants de ces jours sanglants, ces couloirs, ces yeux bandés, ces têtes sur les genoux, ces nuits, et ces arrachements des bras de votre mère sont toujours là. À cette époque, mes yeux étaient les seuls à ne pas avoir de bandeau sur les yeux.

40 ans ont passé, mais le monde ne sait toujours pas ce qui est arrivé à notre nation. C’est à moi et à nous de raconter les souffrances qui ont frappé notre pays. De raconter les souffrances d’Achraf et de toutes les victimes du massacre. De raconter la résistance d’une nation enchaînée qui n’a pas cédé, dans les couloirs de la mort. Ceux qui ont embrassé la corde qui allait les pendre et n’ont pas permis à l’ennemi de tirer le tabouret de sous leurs pieds.

Nous devons transmettre leur promesse de liberté.

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