
L’accord de paix signé à Washington le 8 août 2025 entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, établissant le corridor dit de Zanguezour, a suscité une réaction inhabituellement vive et divisée à Téhéran. Ces réactions révèlent un régime déjà affaibli par une série de revers stratégiques ces derniers mois, allant de l’érosion de la capacité de dissuasion du Hezbollah au Liban à la diminution de son influence en Syrie et à la pression croissante sur ses milices en Irak.
L’accord, négocié par les États-Unis mais guidé par les propres calculs d’Erevan et de Bakou, comprend un bail de 99 ans pour une voie de transit stratégique traversant le sud de l’Arménie, reliant l’Azerbaïdjan à son enclave du Nakhitchevan et à la Turquie. Pour le régime en Iran, les conséquences sont immédiates et graves : le corridor couperait sa frontière de 44 kilomètres avec l’Arménie, priverait Téhéran d’une liaison de transit vitale vers l’Europe, indépendante d’Ankara et de Bakou, et consoliderait un alignement géopolitique dans le Caucase du Sud qui marginalise la dictature cléricale.
Cependant, des personnalités proches du guide suprême du régime, Ali Khamenei, ont adopté un ton bien plus alarmiste. Ali Akbar Velayati, son principal conseiller en politique étrangère, a déclaré : « Le Caucase du Sud est-il une région non revendiquée que Trump pourrait louer ? Ce passage ne deviendra pas un corridor appartenant à Trump, mais un cimetière pour ses mercenaires.»
Le quotidien Kayhan, directement contrôlé par le cabinet de Khamenei, a averti que la route de Zanguezur « pourrait devenir une autoroute pour la pénétration militaire et des services de renseignement » si elle était autorisée. Dans un message inhabituellement direct adressé à Moscou, le journal écrivait : « Avec ou sans la Russie, la République islamique apportera une réponse décisive et dissuasive… Toute complaisance ou tout retard dans le Caucase entraînera pour la Russie une crise géopolitique encore plus grave que la présence de l’OTAN en Ukraine.»
Il s’agit d’une rare réprimande publique à l’encontre de la Russie, qui souligne le malaise de Téhéran face à l’acceptation de l’accord par Moscou. La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a qualifié le projet d’accord de « positif », soulignant un autre écart entre les attentes de Téhéran et les priorités de ses partenaires.
Ali Bagheri Kani, membre éminent du Conseil stratégique iranien des relations extérieures, a déclaré : « La République islamique ne lâchera pas facilement la question de Zanguezour. »
Le président du régime, Massoud Pezeshkian, s’est toutefois montré plus préoccupé par la gestion des divisions internes que par la lutte contre les menaces extérieures, déclarant à ses rivaux politiques : « Nous devons être unis pour qu’ils ne puissent pas nous abattre. Si nous sommes divisés, ils n’épargneront aucun d’entre nous. »
La divergence entre ces approches contradictoires reflète un leadership divisé, tant sur le plan politique que sur celui des priorités. La question de Zanguezour est devenue le reflet d’inquiétudes plus profondes quant à la perte d’influence régionale du régime.
La perte de la frontière arménienne affaiblirait non seulement la connectivité économique de Téhéran, mais aussi sa profondeur stratégique. Avec une influence déjà réduite en Syrie, au Liban et en Irak, Téhéran est confronté à une nouvelle réalité géopolitique où son flanc nord est de facto fermé par des infrastructures alignées sur les États-Unis. Ce corridor resserrerait le cercle des États coopérant pour contenir l’influence du régime iranien, démoralisant davantage ses réseaux régionaux et renforçant l’opposition intérieure.
Comme l’a averti Kayhan, « cette trahison ne doit pas rester sans réponse ». Pourtant, les signaux contradictoires de Téhéran – retenue diplomatique d’une faction, escalade rhétorique d’une autre – suggèrent que le régime n’a pas de plan unifié pour compenser ses pertes. Le corridor de Zanguezour, une fois opérationnel, pourrait constituer le dernier signe visible d’un régime en retrait stratégique.

