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Derrière Téhéran, Islamabad ?

Le centre de production d'uranium enrichi de Natanz en Iran, situé à 270 km au sud de Téhéran, le 30 mars 2005. (AFP/HENGHAMEH FAHIMI)par Thérèse Delpech

Le Monde 03 Septembre – À L’OCCASION de la traditionnelle conférence des ambassadeurs, le président de la République a indiqué que la situation créée par l’Iran avec la reprise de la conversion de l’uranium risquait de ne laisser d’autre choix que la saisine du Conseil de sécurité.

Il ne s’agit pas là d’un durcissement de la position française, mais de sa réitération. De fait, ce qui avait été initialement prévu par les Européens en cas de reprise des activités de l’usine d’Ispahan était un transfert au Conseil de sécurité dès le mois d’août, après un deuxième conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) dans la foulée du premier. Ce ne fut pas le cas. Mais le mois qui vient de s’écouler a pu être l’occasion d’une réflexion sur quelques questions majeures.

Première grande question : quelle est la nature exacte des relations nucléaires irano-pakistanaises ? La raison avancée par l’AIEA pour ne produire son rapport complet sur la mise en oeuvre des garanties internationales en Iran que le 3 septembre, près d’un mois après le conseil des gouverneurs (9 août), est en effet une réunion avec des experts pakistanais à la fin du mois.

Si ce report, qui sert de façon évidente les intérêts iraniens, doit aussi servir aussi ceux de l’AIEA et de la sécurité internationale, trois interrogations devraient alors être posées lors de la réunion du 3 septembre.

L’une porte sur la nature exacte de l’offre faite en 1987 par le Pakistan à l’Iran, offre découverte par les inspecteurs internationaux mais non déclarée par Téhéran, et dont l’Agence ne possède qu’une copie partielle.

L’Iran prétend avoir perdu l’original. Un autre exemplaire devrait, en toute logique, se trouver au Pakistan.

Si les deux exemplaires ont été " perdus", l’AIEA pourrait demander à avoir accès à Abdoul Kader Khan -" père" de la bombe A pakistanaise, accusé d’avoir fourni à la Corée du Nord des centrifugeuses utilisées pour l’enrichissement d’uranium-. Celui-ci est toujours sous résidence surveillée au Pakistan. A défaut, on pourrait demander à Islamabad de fournir les résultats des interrogatoires de Khan sur cette question.

Compte tenu du précédent libyen, il n’est pas absurde de croire, comme beaucoup d’experts de cette question, qu’un plan d’arme figurait également dans l’offre. Cela d’autant plus que les services occidentaux auraient en leur possession, selon le Wall Street Journal, des informations sur les progrès de l’Iran en matière de vectorisation de l’arme.

La deuxième interrogation devrait porter sur la livraison éventuelle, par le réseau Abdoul Kader Khan, d’uranium hautement enrichi à l’Iran, en 2001. Cela a été affirmé lors d’une conférence de presse, en novembre 2004, par le Conseil national de la résistance en Iran -NCRI, mouvement d’opposition en exil plus connu sous l’appellation Organisation des moudjahidines du peuple-.

Or, il se trouve que ce groupe a,jusqu’ici, fourni certaines des informations les plus précieuses sur le programme nucléaire iranien. C’est notamment lui qui, en août 2002, a dénoncé l’existence de deux sites secrets, Natanz et Arak, aujourd’hui sous surveillance, obligeant les Etats et l’AIEA à entreprendre des inspections sérieuses.

La troisième interrogation a trait aux traces d’uranium hautement enrichi découvertes sur plusieurs sites nucléaires en Iran. Après avoir prétendu que toutes les activités nucléaires avaient été conduites avec des équipements indigènes, Téhéran, confronté à des prélèvements contenant de l’uranium très enrichi, a dû reconnaître des importations.

Certaines proviendraient du Pakistan et pourraient expliquer certaines contaminations. Les fuites organisées sur ce point et savamment utilisées par Téhéran ne doivent pas cacher la question principale, qui est de savoir si toutes les contaminations sont d’origine pakistanaise. L’importance de cette question est évidente : si tel n’est pas le cas, cela signifie que l’Iran a pu produire de l’uranium hautement enrichi sur son sol.

Pourquoi le Pakistan donnerait-il un coup de main décisif à l’AIEA sur ces trois questions ? On ne voit pas bien, en effet, comment il pourrait le faire sans aggraver son propre dossier de " proliférateur". Est-ce vraiment l’intérêt d’Islamabad de relancer l’attention internationale sur le cas de M. Khan, alors que les Etats-Unis paraissent vouloir ne pas en tenir trop rigueur aux autorités pakistanaises ? Sûrement pas.

D’autre part, puisque le Pakistan n’autorise pas les inspecteurs internationaux à venir faire des prélèvements sur son propre sol, comment ceux-ci peuvent-ils conclure que les composants qui leur sont apportés à Vienne par les experts pakistanais sont bien de même nature que ceux qui ont été exportés en Iran ? En fait, ils ne le peuvent pas. Certains prétendent même ne pouvoir exclure qu’il s’agisse de composants iraniens. Mais dans ce cas, était-il si important, pour l’AIEA, d’attendre la tenue de cette réunion pour faire son rapport au conseil des gouverneurs ? La réponse est non.
Seconde grande question : y a-t-il eu production clandestine de matières nucléaires en Iran ? Cette question revient régulièrement dans les analyses. Les réponses varient avec le temps, mais il s’agit toujours d’une hypothèse de travail pour l’ensemble de ceux qui suivent le dossier iranien.

Compte tenu de l’importance cruciale de l’acquisition de matières nucléaires pour la mise au point d’une arme, l’existence d’un site clandestin qui permette d’enrichir l’uranium est même un sujet de préoccupation majeure. C’est vrai tout particulièrement pour les négociateurs européens, qui ont fait le pari d’un gel de la production de matières nucléaires avec la suspension des activités déclarées.

L’AIEA a toujours été très prudente sur ce sujet : tout en affirmant que les matières sous contrôle n’avaient pas été détournées, elle a toujours pris la peine d’ajouter que l’existence de matières nucléaires non soumises à contrôle parce que non déclarées " ne pouvait être exclue".

Cette précaution oratoire de rigueur à Vienne était, dans ce cas, aggravée par la reconnaissance, dans le rapport du directeur général du 15 novembre 2004, du fait que l’AIEA ne pouvait pas faire un bilan précis des matières nucléaires en Iran (§ 17). Cette précaution était d’autant plus nécessaire que l’Agence a fait l’expérience des limites rencontrées par ses inspecteurs quand elle veut entrer sur un site contrôlé par les militaires.

Pour l’instant, les sources ouvertes ont donné une indication précieuse sur l’existence éventuelle d’un site clandestin où des matières nucléaires auraient été présentes : la destruction en mars 2004 de six bâtiments sur le site de Lavizan-Shian à Téhéran et le creusement étrange du sol sur plusieurs mètres à certains endroits, pour empêcher la prise d’échantillons.

Cette destruction a eu lieu, comme par hasard, avant une inspection internationale qui avait été différée de cinq semaines à la demande de Téhéran… L’explication alors fournie aux inspecteurs était que ce site devait être transformé en espace vert. Le site en question étant contrôlé par les pasdaran, la conclusion avait simplement été que ce qui se trouvait sur ce site et que les inspecteurs ne devaient pas voir avait été déménagé. Où ? Mystère.

L’histoire a une coda amusante : l’" espace vert" aurait été impérieusement demandé par la municipalité de Téhéran. Or le maire de Téhéran en mars est, depuis août, président de l’Iran.

Thérèse Delpech est directrice des affaires stratégiques au Commissariat à l’énergie atomique.

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