AccueilActualitésDe Persépolis à Mashhad : l'illusion du dictateur pour lequel le spectacle...

De Persépolis à Mashhad : l’illusion du dictateur pour lequel le spectacle peut remplacer la légitimité

De Persépolis à Mashhad : l'illusion du dictateur pour lequel le spectacle peut remplacer la légitimité
La mise en scène cléricale des funérailles d’Ali Khamenei à Téhéran le 3 juillet 2026 (à gauche) et le faste spectacle du Shah à Persépolis en 1971 (à droite)

En octobre 1971, Mohammad Reza Shah Pahlavi a orchestré l’une des mises en scène politiques les plus extravagantes du XXe siècle. À Persépolis, au milieu des ruines de la capitale cérémonielle de Darius le Grand, soixante-neuf chefs d’État ont dîné de paon rôti et bu du Château Lafite, tandis que le Shah inscrivait sa dynastie Pahlavi — installée à la faveur d’un coup d’État soutenu par la CIA à peine dix-huit ans plus tôt — dans la lignée de vingt-cinq siècles de gloire impériale perse. La facture s’élevait à environ deux cents millions de dollars. À travers l’Iran, les familles vivant dans les bidonvilles aux toits de tôle, engendrés par ses propres réformes agraires ratées, regardaient les festivités à la télévision d’État — pour peu qu’elles en possèdent une.

Cette célébration visait à projeter une image d’invincibilité. Elle a projeté du mépris. Chaque assiette en or à Persépolis constituait une facture détaillée de ce que le régime avait refusé à son propre peuple : des logements décents, la liberté politique, une justice indépendante des salles de torture de la SAVAK. Loin de souder la nation à la Couronne, ce spectacle célébrant 2 500 ans d’histoire a creusé le fossé entre un autocrate et une population mécontente. Huit ans plus tard, le Shah avait disparu, renversé non par une armée étrangère, mais par la fureur accumulée d’un peuple à qui l’on avait demandé d’applaudir une mise en scène bâtie sur sa misère.

Un demi-siècle plus tard, la dictature cléricale orchestre sa propre version de Persépolis. Le deuil national de plusieurs jours pour Ali Khamenei — ce chagrin orchestré, ces foules encadrées, cette hagiographie omniprésente — ne se résume pas à de simples funérailles. Il s’agit d’une opération de légitimation, une tentative de parer un régime en pleine dislocation du manteau d’une continuité sacrée. Et cette tentative échoue pour les mêmes raisons que les fastes du Shah : parce que le spectacle ne peut ni nourrir les affamés, ni libérer les prisonniers, ni faire taire les morts.

Les parallèles qui échappent au régime
À bien des égards, le bilan socio-économique du régime clérical en 2026 est pire que celui du Shah en 1971 ; toutefois, la situation actuelle diffère profondément et s’avère bien plus critique. L’inflation a réduit le rial à néant. Le chômage des jeunes est devenu systémique. L’effondrement écologique du lac d’Ourmia, les crises de l’eau au Khouzistan et à Ispahan, ainsi que l’érosion de la classe moyenne ont engendré une géographie du désespoir qui éclipse les bidonvilles de l’époque du Shah. Si la « Révolution blanche » du Shah était une réforme imposée d’en haut qui a engendré de nouvelles formes de dépossession, l’establishment clérical a accompli l’exploit, plus rare encore, de présider à des décennies de stagnation sous couvert de gouvernance divine.

Et là où la SAVAK agissait comme un scalpel — brutale, certes, mais ciblée —, l’appareil répressif du régime clérical s’apparente désormais à une masse d’armes. Le massacre de novembre 2019, au cours duquel les forces de sécurité ont tué environ 1 500 manifestants en quelques jours, ainsi que la répression sanglante du soulèvement de janvier 2026, ne sont pas les actes d’un État sûr de lui. Ce sont les réflexes d’un régime qui a substitué la violence à la politique, faute d’avoir quoi que ce soit d’autre à offrir.

L’isolement du Shah
Voici la différence cruciale que l’establishment clérical refuse d’affronter : malgré ses échecs sur le plan intérieur, le Shah bénéficiait d’un vaste réseau de soutien international. Washington fournissait ses armes, assurait la formation de ses services de renseignement et appuyait ses ambitions nucléaires. Les États arabes voisins voyaient en lui une force de stabilisation. Le régime Pahlavi a fini par chuter malgré ces alliances.

La dictature cléricale ne dispose d’aucun filet de sécurité de ce genre. Ses relais régionaux se sont effondrés ou affaiblis : le Hezbollah n’est plus que l’ombre de lui-même, la Syrie d’Assad a disparu et les Houthis représentent désormais un fardeau plutôt qu’un atout. Sur le plan diplomatique, Téhéran est plus isolé qu’à tout autre moment depuis 1979. Le régime qui exportait autrefois la révolution n’exporte plus que des menaces, et le monde n’y adhère plus. L’incendie alimenté par chaque vague de répression
Depuis décembre 2017, l’Iran a connu une succession de soulèvements d’envergure nationale — 2017-2018, 2019, 2022, 2026 — chacun plus vaste, plus jeune et visant plus explicitement le régime dans sa globalité. Il ne s’agit pas de mouvements réformistes. Leur slogan n’est pas « Où est mon vote ? », mais « Mort au dictateur ». Chaque vague de répression tue des manifestants et crée de nouveaux ennemis. Les mères des victimes n’oublient pas. Les camarades des prisonniers ne se réconcilient pas.

Parallèlement, la base même du régime s’effrite dangereusement. Le taux de participation électorale a chuté à des niveaux historiquement bas. Les séminaires religieux signalent une baisse des effectifs. D’anciens membres du sérail — commandants, dignitaires religieux, voire anciens présidents — ont pris leurs distances publiquement ou se sont murés dans le silence. Le régime clérical ne perd pas seulement la rue ; il perd la mosquée.

Mais une différence décisive entre aujourd’hui et l’époque du Shah réside dans l’existence d’une résistance organisée. À travers les villes d’Iran, les unités de résistance de l’OMPI assurent une présence active au quotidien ; elles mènent des actions de défi qui entretiennent la flamme de la résistance et empêchent la machine répressive du régime de transformer la peur en désespoir. Leur rôle ne se limite pas à la symbolique. Par leurs actions quotidiennes, elles canalisent la colère sociale vers le soulèvement, donnent une orientation aux griefs épars et contribuent à maintenir la continuité de la révolte d’une vague à l’autre. Cette force organisée est précisément ce que le régime redoute le plus : non pas simplement le mécontentement populaire, mais un réseau discipliné capable de transformer ce mécontentement en une lutte soutenue pour le changement.

Le Shah a appris trop tard qu’un trône bâti sur la mise en scène s’effondre lorsque le public cesse d’applaudir. Les hommes qui lui ont succédé, et qui orchestrent aujourd’hui leur propre mascarade autour du cercueil de Khamenei, n’ont, eux, rien appris du tout. Le peuple iranien, en revanche, a tout compris.